ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO 3 ) 2007-2008 : PLEINS FEUX SUR TOUTES LES AMBITIONS …

Les années 2007 et 2008 nous ont vu entrer résolument dans le tango, grâce à la conjugaison de plusieurs éléments dopants.

DES COURS A LA CAMPAGNE AVEC CATHERINE ET FEDERICO : Des amis du cercle des danseurs nous avaient incités à nous inscrire à un stage de longue durée, en juillet 2007, avec Catherine Berbessou et Federico Rodriguez Moreno, lesquels proposaient un enchaînement de cours sur une semaine, dans un lieu magique du Cantal, proche d’Aurillac, La Ferme de Trielle à Thiézac. Une association, installée dans cette ancienne bâtisse auvergnate restaurée, proposait une série de stages en tous genres, allant du cirque à la danse africaine en passant par le Butô, le chant et … le tango argentin. Le lieu offrait l’hébergement en pension complète et mettait à disposition une magnifique salle parquetée, la bergerie, idéale pour les cours, les pratiques et les milongas du soir, tout cela sous la houlette d’animateurs conviviaux. En plus le cadre naturel était magnifique avec la piscine et des tables extérieures donnant sur la vallée, propices aux apéros et donc aux échanges : nous y avons fait connaissance, là aussi avec des couples qui sont restés des amis et notamment avec deux copines de Vaison la Romaine qui nous entraîneraient plus tard dans d’autres aventures. La Ferme de Trielle organise toujours des activités variées que l’on peut découvrir sur son site. Et j’ai constaté que les maestros dont je vais parler maintenant poursuivent les cours dans ce cadre, toujours aussi attrayant.

Nous ne connaissions pas le couple Catherine-Federico qui avait ses admirateurs inconditionnels ayant déjà participé à divers stages, mais on nous avait prévenus qu’ils pratiquaient un tango ouvert, actif et très élégant. Bien sûr nous avions choisi le stage débutant, conscients de nos limites. J’ai à la fois le souvenir d’un grand plaisir à travailler avec eux, parce qu’ils insistaient l’un et l’autre sur le fait que tout mouvement et toute figure étaient perfectibles, mais aussi la sensation d’avoir souffert parce qu’ils étaient intransigeants dans la recherche du mieux. L’un comme l’autre décortiquait chaque figure, analysait l’effet produit sur le partenaire et cherchait donc l’harmonie du couple. Inutile de préciser que c’est quasiment impossible pour un couple de débutants, d’autant que nous étions déjà âgés, contrairement à plusieurs couples plus jeunes, adeptes d’une danse ouverte et riche en figures, ne serait-ce parce qu’ils étaient plus souples ! Et l’échec en tango est plutôt décourageant lorsqu’on se prend trop au jeu et quand on prétend faire comme les profs ! Mais Catherine, danseuse de formation classique, chorégraphe déjà reconnue et pédagogue de ce fait, était d’une infinie patience et reprenait inlassablement le travail, payant de sa personne pour prendre l’abrazo avec les danseurs les plus maladroits. On imagine bien que lorsque cela m’est arrivé, j’étais tout intimidé et paralysé par le fait de tenir dans mes bras une si belle et grande danseuse. Federico, d’origine argentine et initialement professeur d’EPS, qui avait été le danseur vedette des ballets montés par Catherine – notamment le plus récent à l’époque « A fuego lento » – était plus fougueux malgré son apparente réserve, et on sentait chez lui comme une aspiration permanente à danser, ce qu’il ne se privait pas de faire largement le soir, à la milonga, malgré la fatigue des cours. Et quand il partageait la piste avec Catherine, c’était un festival de figures d’une grande énergie où Federico se déplaçait comme un félin . Mais j’avoue que je ne trouvais pas toujours à leurs démonstrations le côté intime et sensuel que nous attendions du tango parce que le trop plein de mouvements était un peu étourdissant, d’autant que notre couple ne les réussissait pas toujours au mieux. Encore aujourd’hui, en regardant évoluer des couples qu’ils ont formés, je vois, pour certains d’entre eux plus d’application gymnique que de sensualité recueillie. Nous nous sommes néanmoins réinscrits l’année suivante, cette fois en n’hésitant pas à choisir 2 cours, ajoutant le niveau supérieur, car entre temps nous avions acquis de l’assurance et espérions atteindre la perfection ! Et puis le site de Trielle, propice à quelques belles ballades et la convivialité et des hôtes et du groupe de danseurs restaient des avantages supplémentaires pour ce stage. D’ailleurs, ensuite, nous avons continué à pratiquer avec eux dans plusieurs sessions qui avaient lieu à Avignon, à l’invitation d’une association locale et dans le cadre des Hivernales, festival de danse sur divers thèmes et qui reste un événement local marquant. Nous leur devons beaucoup car nous avons appris avec eux que la tango ne souffre pas la médiocrité, et qu’il faut être à la fois à l’écoute de la musique, de son corps et surtout de celui du partenaire.

UN SPECTACLE DECISIF : L’année 2008 serait d’ailleurs celle d’autres découvertes, d’abord avec la participation, en juin de cette année, lors d’un voyage à Paris, à un superbe spectacle dans le cadre de Buenos Aires Tango 2008 au Palais de Chaillot. Cette soirée appelée modestement  » Tangos clasicos  » a sans doute scellé notre mariage avec Buenos Aires. L’affiche en était alléchante, sans que nous sachions que les vedettes figuraient parmi les maestros en vue de La Capitale argentine : Orquesta escuela de tango ( Emilio Balcarce à la direction ), file de 7 bandonéons, avec à l’honneur le maestro Nestor Marconi, cordes sous la conduite de Ramiro Gallo, 1er violon et déjà illustre pour ses compositions et son action de remettre en vedettes, conjointement avec Ignacio Varchausky, les gloires de la Vieille Garde. Ce soir là, nous avons découvert les sonorités magiques d’une tipica vigoureuse et surtout l’ambiance éclectique d’un concert qui mariait des compositions très différentes allant de Di Sarli à Piazzolla en passant par Gardel …et Balcarce avec sa célèbre « Bordona » . Mais surtout, nous avons été remués jusqu’aux tripes par un chanteur, Julian Carlos Godoy que nous découvrions avec sa voix si particulière et expressive et nous avons senti, ce soir là, tout ce que le chant apporte au tango dans des textes comme «  Arrabal amargo » ou « Alma en pena ». Nous ne savions pas encore que nous reverrions Godoy plusieurs fois à Buenos Aires mais le soir, à la milonga qui suivait la soirée, nous avons pu mesurer la vénération que lui portaient les autres artistes, au soin qu’ils prenaient de lui, déjà vieillissant. Selon l’expression japonaise, un trésor vivant. Bien sûr, dans le spectacle, évoluaient aussi des danseurs dont plusieurs couples jouissaient déjà d’une belle notoriété. C’était la compagnie « Union Tanguera » sous la direction de Estaban Moreno et ils avaient incorporé un couple de danseurs à l’évidence plus âgés que les autres, Carlos Pérez et Rosa Forte. Ce couple qui a appris le tango des années 40-50, avant même qu’il y ait des cours, avait dirigé la Milonga Sunderland, dans le barrio Villa Urquiza, et dansait à la manière qui, depuis porte cette étiquette du quartier, ce qui signe un style. Avec eux, nous avons approché la forme de danse qui nous séduirait définitivement : ils ne faisaient presque rien, comparativement aux autres danseurs, mais ils étaient d’une grande élégance et toujours en parfait accord avec la musique. On en jugera par la vidéo ci dessous qui date de l’année 2006 et qui met en valeur une sobriété que nous allions retrouver à Buenos Aires avec Osvaldo et Coca Cartery auxquels j’ai consacré un chapitre dans mon dernier recueil de Nouvelles.

https://youtu.be/4w3B4TOLpjw

D’ailleurs, dans le final, sur la traditionnelle « Cumparsita », où les danseurs déploient toute la virtuosité du tango de scène – tango fantasia – les deux artistes n’apparaissaient pas, non pas parce qu’ils étaient plus âgés et un peu replets, en contraste avec les jeunes artistes filiformes, mais sans doute parce que leur tango aurait trop tranché avec celui mis en scène pour le final et propre à déclencher l’enthousiasme des spectateurs. Nous savions ce soir là qu’un fossé séparait le tango pratiqué dans les milongas portègnes et celui qui se pratiquait dans les spectacles et les démonstrations, pour éblouir l’assistance à la manière d’une performance.

SUR LA ROUTE DE BUENOS AIRES : Nous allions d’ailleurs retrouver ces différents styles de danse au festival de Tarbes auquel nous avions décidé de participer au moins en partie en août 2008, ouvrant ainsi une série de déplacements aux quatre coins de l’hexagone, dans une course au tango qu’aujourd’hui, avec le recul nous jugeons un peu démente. Et pourtant, ce fut l’origine de belles rencontres ! Nous avons entraîné dans cette découverte un couple d’amis qui viendraient aussi avec nous à Buenos Aires en novembre de la même année, car à Tarbes, nous avons pu suivre des cours ( encore ! ! ! ) avec la compagnie argentine DNI qui, sous la houlette de Dana Frigoli, offrait la possibilité de travailler avec plusieurs couples de la compagnie. Celui que nous avions retenu, éminemment sympathique et d’une jeunesse communicative, allait nous persuader qu’il fallait aller à Buenos Aires. Mais je reviendrai dans le prochain article sur cet épisode d’une année fougueuse.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO … Suite 2 ) Prendre des Cours : sur la piste des illusions !

Dans le tango, comme dans bien d’autres passe-temps élevés à la hauteur de passions, il est grisant pour le débutant de rechercher la perfection, et pour cela, de s’identifier à des modèles. Dès que nous avons pu danser sans trop de maladresse, nous avons commencé, souvent avec des couples d’amis, à courir des manifestations diverses organisées dans notre proche environnement, au besoin en parcourant de plus en plus de kilomètres. Les cours de Florent et Johanne ne nous suffisaient plus et nous cherchions d’autres professeurs, si possible avec le label argentin, gage imaginaire d’authenticité : nous étions avides d’apprendre de nouvelles figures ou combinaisons alors que nous possédions encore très mal les bases-mêmes de la danse et que nous n’avions pas encore trouvé la bonne posture détendue pour notre couple. J’ai ainsi le souvenir d’un mini festival à Aubais, à proximité de Nîmes, où nous avons tenté de comprendre et d’assimiler le traspié, objet d’un stage spécifique, consacré surtout à la milonga. Cette figure d’aller et retour de la même jambe, sans changement de poids et sans modification de l’axe, est effectuée presque sur place et sur un contretemps. Cela suppose de maîtriser le moment où il faut l’introduire et donc la musicalité du tango ou de la milonga dans laquelle elle est le plus souvent utilisée ! La vidéo ci dessous donne une idée de la technique qui semble aller de soi… quand on sent bien les effets musicaux

Nous étions bien loin d’assimiler ces subtilités, sans doute parce que à cette époque d’essor du tango, les maestros étaient incités à répondre d’abord aux attentes des danseurs qui voulaient faire vite des figures. Inutile de préciser que nous n’arrivions pas vraiment à introduire le traspié dans notre danse… et que toute notre bonne volonté engendrait plus de déceptions que de satisfactions. Beaucoup de danseurs sont sans doute passés par cette étape. Un peu plus tard, c’était en 2007 – et j’ai retrouvé des traces de notre inscription – nous avons suivi un autre stage dans un magnifique lieu proche de Carpentras, Le Château Juvénal, dont les propriétaires, viticulteurs reconnus ( y aurait-il un lien indéfectible entre le tango et le vin ? ), organisaient des séjours en tous genres car ils disposaient aussi de plusieurs gîtes pour héberger les participants. Le couple franco-britannique de professeurs, Pauline Reibell et Richard Manuel, proposait un programme alléchant après le cours d’ouverture sur l’abrazo et la connexion : entrées et sacadas, musicalité, milonga, structure de la danse, clefs pour l’improvisation, colgadas, volcadas de salon, vals : de quoi devenir de brillants danseurs … et nous nous sommes inscrits à tous les cours ! Etions nous séduits par la photo du couple de maestros et imaginions nous que nous pouvions atteindre une certaine classe, sans différencier le tango du bal de celui de la scène ? Heureusement, dans cette session, pour la première fois, une séquence insistait sur la musicalité et c’est sans doute celle qui nous a le plus servi car pour des débutants, les autres figures étaient souvent complexes et difficiles à introduire dans le bal. En outre, nous n’en soupçonnions pas les règles et codes et notamment le respect de l’espace des autres danseurs … Mais nous gardons de ce stage, qui se terminait par une milonga à Avignon, devant le Palais des Papes, un excellent souvenir et celui d’une convivialité insufflée par Brigitte, l’organisatrice anglaise de ces festivités que nous avons retrouvée plusieurs fois, y compris chez elle à Londres. Peut être était-elle le premier maillon d’un réseau international que nous étofferions au fil de nos rencontres ?

A la même période, en bons élèves soucieux de ne pas oublier les figures et conseils, nous avons commencé de répéter et réviser nos cours, dans un souci de perfectionnisme où chaque couple et chaque danseur apportait sa contribution, constatant que tout le monde n’avait pas la même mémoire, faute d’avoir noté ou filmé les pas et figures … C’est à cette époque que nous avons utilisé le grenier de notre ancien mas, aménagé avec un parquet, pour ces soirées qui se terminaient le plus souvent par un apéritif ou un repas convivial. De dortoir pour les petits-enfants, la pièce passait au statut de piste de danse et nous l’avions même annoncé sur la porte avec une pancarte métallique faite plus tard à Buenos Aires avec les dessins en filetes ! Quand on est toqué du tango … mais nous gardons aussi de cette période des souvenirs d’autant plus émus que plusieurs de nos amis danseurs ont depuis disparu. La rencontre avec Robert et Raquel allait nous faire franchir une étape décisive en nous procurant une approche plus authentique du tango argentin, celui qui se pratique dans les milongas portègnes. En effet, nous avions rencontré le couple au Festival d’Aubais que j’ai évoqué plus haut, lors de la milonga de despedida, celle qui marque la fin du stage et les adieux entre participants. Notre idée première était d’aller chez eux pour acheter des chaussures que Raquel fabriquait à Buenos Aires, ce qui donnait à la rencontre une attraction complémentaire indéniable. Ils nous avaient invités cordialement, en précisant qu’ils organisaient chaque semaine, dans leur Mas aux alentours de Nîmes, une milonga, alors gratuite et précédée d’un cours pour les débutants. Nous pouvions donc venir un peu avant la soirée pour choisir les chaussures et discuter. Notre étonnement fut grand en découvrant les lieux car, à l’étage d’un beau mas provençal, Robert et Raquel avaient aménagé une grande pièce avec parquet, petites tables rondes et bar, une vraie salle de bal portègne ( voir photo ci-dessous ). Je me souviens encore des paroles de Robert, précisant que le tango lui ayant tout donné, sa compagne, sa connaissance de Buenos Aires et du tango argentin, il avait plaisir à partager son amour et sa pratique de la danse avec les amateurs, en mettant à leur disposition ses installations et en partageant leur technique de couple par des cours gratuits. Cette générosité et l’ambiance que nous avons découverte à cette soirée ( belle musique, auberge espagnole, cadre agréable et danseurs sans prétention ) nous ont incités à nous inscrire au cours et à y entrainer un couple d’amis avec lequel nous partagions la route chaque mardi, quitte à rentrer tardivement et à ne pas compter les kilomètres parcourus. Mais surtout, Robert et Raquel nous ont ramenés à des ambitions plus modestes en nous faisant travailler sur un tango épuré où les quelques figures, placés à bon escient, étaient là pour enjoliver la marche, une marche que nous reprenions inlassablement à chaque début de cours, en corrigeant l’abrazo, la posture et en respectant le rythme donné par des musiques différentes et reprises plusieurs pour améliorer la pratique. Et puis, dans les discussions, Raquel nous parlait de Buenos Aires et de sa fabrique de chaussures, nous donnant à chaque fois envie d’aller en Argentine… Je ne sais plus pendant combien d’années nous avons ensuite fréquenté assidument les cours et milongas du club Abrazo, mais non seulement nous avons perfectionné notre danse, mais aussi fait de multiples rencontres amicales que nous croisons encore à l’occasion. Certains ont enrichi leur culture argentine, qui, en devenant DJ comme Hélène, qui en se lançant dans le chant comme Gérard et Chantal, qui en animant des milongas comme Nanouchka et certains, assez sûrs d’eux-mêmes, n’ont pas hésité à donner à leur tour des cours de tango ! Plus tard, l’initiative de Robert ayant pris de l’ampleur, nous avons pu suivre des cours avec un couple connu Adrian et Amanda Costa. Aujourd’hui encore, Robert et Raquel continuent sur leur lancée et préparent sans doute une nouvelle saison.

Après cette seconde étape dans notre itinéraire, je vais poursuivre avec une période plus dense qui mêlera à cette relation des cours, celle de notre participation aux premiers voyages à Buenos Aires et aux Festivals comme ceux de Tarbes, Saint Geniez d’Olt ou Aix les Bains. Mon souci sera toujours de prendre un recul humoristique avec ces périodes, peut être avec l’idée de me demander pourquoi toute cette agitation dansante a abouti, en tenant compte de l’âge, à une pratique si sobre mais toujours passionnée. Je suis donc preneur des réactions de mes lecteurs pour donner plus de mordant encore à ces souvenirs, précieux pour nous mais dont l’intérêt peut paraître moindre pour d’autres.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GATE DU TANGO… 1 ) PRENDRE DES COURS – Episode 1 : « Les premiers pas »

A cette période où les activités de tango et plus particulièrement les Festivals ont repris de la vigueur, j’avoue avoir délaissé trop longtemps mon blog, lassé par les conséquences d’un virus qui, non content d’affecter la santé des gens, a surtout instauré réserve, défiance et parfois mésentente non seulement quant à l’opportunité de la vaccination, mais aussi dans l’attitude des danseurs. Les milongas se sont étiolées parce qu’elles ont dû fermer quand elles refusaient la clandestinité, et parce qu’elles ont mis en avant les divergences de vue entre les organisateurs et qu’elles ont exacerbé celles entre les tangueros. Ainsi l’engouement pour le tango s’est-il appauvri, y compris dans les Festivals, annulés ou simplifiés par les règles du pass sanitaire. Quelles traces ces événements laisseront-ils alors qu’on semble retrouver le rythme antérieur ? Que sont devenus les danseurs qui ont quitté la piste ? Découragement, désintérêt, voire désabusement ? Fatigue, voire maladie ? Décès ? Nous avons appris avec tristesse celui de quelques habitués des pistes, ici ou là bas, à Buenos Aires et ils nous ont quittés, pas toujours avec l’hommage qu’ils auraient mérité.

Pour ma part, la lecture et l’écriture ont entretenu la flamme , mais en triant photos et archives, j’ai surtout eu l’occasion de retrouver des témoignages et souvenirs de riches heures consacrées au tango, depuis notre découverte de la danse, son apprentissage et sa pratique tout au long des années. C’était d’abord, dans la complicité de l’abrazo, de beaux moments avec Hélène, mon épouse, particulièrement au cours de nos 9 séjours argentins. C’était souvent des moments partagés avec des amis chers et je leur dédie les articles qui vont suivre car ce fut la découverte et l’illustration de la convivialité que j’ai souvent mise en valeur dans les articles de ce blog. C’était finalement dans un bain de culture argentine où nous avons découvert et savouré, non seulement les paysages superbes de ce beau pays, mais aussi la diversité des populations et du folklore, la gastronomie et les vins, l’allant d’un peuple qui pourtant vit encore des heures difficiles, son histoire marquée à jamais par les moments sombres de la dictature…Finalement, nous sommes allés bien au delà de la danse dont le tango n’est qu’un élément d’une culture riche et diversifiée.

Aujourd’hui, alors que l’univers du tango semble revenir à la normale, alors que les milongas et festivals retrouvent une affluence enthousiaste, alors que nous venons de participer à un Festival plein de fraîcheur à Arbois, dans le Jura, je veux reprendre à ma manière la piste du tango pour souligner tout ce qu’il nous a apporté. Beaucoup de danseurs ont sans doute suivi des itinéraires parallèles et leurs réactions m’intéressent bien évidemment.

SUIVRE DES COURS : EPISODE 1 : LES PREMIERS PAS…

Quel instinct et quelles circonstances poussent un jour vers cette danse ? Peut être l’enthousiasme d’avoir assisté, à l’occasion d’un passage à Paris, au spectacle »TANGO ARGENTINO » . La troupe entamait une tournée européenne, avec en vedettes Juan Carlos Copes et Maria Nieves pour la danse et l’orchestre « Sexteto Mayor », prestation qui allait donner au tango un nouvel élan. Le couple vedette de cette danse inventait alors le tango fantasia, tango de scène qui allait donner à tous les amateurs l’illusion qu’ils pouvaient reproduire cette virtuosité ( voir ci-dessous une séquence You Tube qui donne une idée de leur talent; voir aussi l’article sur le film qui leur a été consacré  » Un Tango Mas  » , le 23/12/2015 ). Sans doute n’avons nous pas échappé à ce mirage !

Par ailleurs, la lecture, en 1990 du livre d’Horacio SALAS  » LE TANGO « ( Actes Sud 1989 pour la traduction française du texte paru en Argentine en 1986 et réédité plusieurs fois ) avec, en acrostiche  » Le tango est une possibilité infinie » nous a conforté dans cette orientation. Et, dans cette thèse, j’ai découvert par delà l’histoire du genre, la richesse et la poésie des textes dont Salas donne la version en langue argentine mais aussi la traduction en français.

https://youtu.be/2BBp0hqEXfE

Plus prosaïquement, je souhaitais découvrir cette danse comme un délassement à mon métier de Proviseur, particulièrement accaparant dans un établissement de près de 2000 élèves. Mais aussi quelque part, intuitivement, reprendre le chemin de la danse que mon père, qui excellait dans la valse, le paso doble…et le tango de bal m’avait montré. Hélène était dans les mêmes dispositions et nous voilà en quête d’une école de danse à Grenoble, proche de notre résidence de l’époque. Déception : pratique d’une sorte de tango de concours, professeure vieux jeu et peu conviviale, nécessité d’être assidus avec des déplacements longs, alors que le métier imposaient des obligations contraignantes. En plus, les bals restaient rares dans le secteur et il était difficile de mettre les choses en application. Nous renonçâmes très vite… mais momentanément !

Et c’est lorsque nous avons pu profiter de la retraite et que nous nous sommes installés en Provence que nous avons décidé de nous lancer à nouveau dans les cours, à Carpentras où Florent et Johanne avaient créé des sessions, à un moment où le tango était en pleine essor dans le Midi sous l’impulsion de couples argentins qui s’était installés à Marseille, à Nîmes, à Montpellier, à Toulouse, entre autres… Plusieurs découvertes entraînèrent notre adhésion : -Johanne avait l’habitude de commencer le cours par des exercices de mise en condition physique, ce qui nous étonna beaucoup au début : diable, le tango était-il un sport de combat ? Nous comprîmes vite que le corps, soumis à des postures diverses, était très sollicité et que nous avions intérêt à le maintenir en forme ! Plus tard, des professeurs argentins reprendront ces exercices sous d’autres formes et j’aurai l’occasion d’y revenir. – trouver l’abrazo et la posture initiale était la condition première d’une danse partagée avec le partenaire dans le plus grande efficacité et si cela paraît maintenant évident, au début, les crispations multiples, dans un trop grand souci de bien faire, furent nombreuses… – les premiers cours furent entièrement centrés sur la marche et même si le mot musicalité n’était pas encore mis en valeur, il s’agissait d’ évoluer en gardant la plus belle élégance. Marcher, marcher, marcher… Mais très vite, certains danseurs réclamèrent une chorégraphie ! ! ! – enfin, comme la plupart des couples étaient débutants et logés à la même enseigne, complicité et convivialité furent de mise et c’est de cette époque que datent quelques belles amitiés, cultivées ensuite dans de nouvelles expériences communes à Buenos Aires ou ailleurs. C’est peut être une des plus belles richesses du tango que ce partage d’émotions, de rencontres, de grands et petits moments dans ce monde si particulier. – pour vaincre toutes les appréhensions, le cours se terminait par un moment plus libre et plus festif de pratique, avec des échanges de partenaires et le sentiment, assez grisant, qu’un avenir dansant s’ouvrait à nous tous. Mais était-il si simple d’envisager de prendre dans l’abrazo un autre partenaire ?

Episodiquement, nous avions la possibilité de nous retrouver dans des milongas locales et parfois dans des cours occasionnels ou des stages et c’est ainsi que nous avons rencontré Ariane Liautaud, qui faisait alors ses débuts non seulement de danseuse professionnelle, mais aussi de professeur et nous avons pu suivre un cours avec elle chez des amis. C’est un souvenir rafraîchi récemment, car elle a donné au Festival d’Arbois, une séquence de sa pièce chorégraphique « TRES » qui fait aussi l’objet d’un article intéressant dans le numéro 127 de la Salida ( juin 2022 ). Nous avons pu évoquer avec elle ces instants où nous cherchions toutes les pistes pour améliorer notre danse. ( voir photo ci dessous ). Le tango procure toujours de belles rencontres et des retrouvailles, parfois avec des années d’écart.

Plus tard, alors que nous prenions de l’assurance et osions nous lancer dans les bals et les manifestations, nous allions rencontrer, dans un Festival à Aubais un couple, Raquel et Robert, qui nous conforterait dans l’idée qu’il fallait travailler avec assiduité le tango pour y trouver tout le plaisir possible et envisager d’aller à Buenos Aires.

par chabannonmaurice

TANGO ET CULTURE ARGENTINE A L’HONNEUR A LA MAISON DE LA POESIE A AVIGNON EN DECEMBRE :

      Dans le cadre d’un programme varié, fruit de la collaboration entre l’Association Contraluz, qui promeut la culture hispanique et sud-américaine, et La Maison de la Poésie à Avignon, le tango sera à l’honneur sous des formes brillantes.

Du 3 au 18 décembre, une exposition des oeuvres de Liliana RAGO, essentiellement des dessins, lithographies et peintures, illumineront les deux salles avec des évocations des milongas, de couples de danseurs et des façades de Buenos Aires, entre autres. Le Vernissage de cette exposition est prévu le vendredi 3 décembre à 19h et on y présentera aussi le récent recueil de Nouvelles et Récits “ Ballade pour mon tango” de Maurice Chabannon, ouvrage illustré par plusieurs créations de Liliana Rago. 

Une soirée qui associera joyeusement peinture et écriture.

Le samedi  11 décembre, à 20h, Maurice CHABANNON lira des extraits choisis de ses Nouvelles, accompagné au bandonéon par Yvonne HAHN, initiatrice et professeure de la classe de bandonéon du Conservatoire du Grand Avignon, créatrice des Rencontres européennes du bandonéon. Les spectateurs pourront dialoguer avec ces deux intervenants et l’auteur dédicacera son livre à l’issue de la soirée, comme il l’aura aussi fait lors du vernissage.

Le vendredi 17 décembre, à 20h, Maurice Chabannon sera à nouveau en scène pour présenter sa conférence “Tango et alcool” où il souligne, avec poésie et humour, combien les tangos sont imprégnés de boissons qui permettent d’oublier les déconvenues et angoisses des ruptures, chez les couples désunis. Deux chanteurs qui travaillent de longue date leur voix avec une professeure argentine, et se produisent sur de nombreuses scènes, y compris à Buenos Aires, Chantal BRUNO et Gérard CARDONNET, illustreront le propos du conférencier.

Trois belles soirées à noter à votre agenda, avec, pour les amateurs de tango, la perspective de trouver, avec un tableau ou le recueil de Nouvelles, un cadeau de Noël original.

Site de l’artiste peintre, Liliana : http://www.lilianarago.com

Blog de l’écrivain, Maurice : www.buenosairesamoroso.com

Pour commander le livre par correspondance :  écrire un message à l’adresse

chabannon. maurice@orange.fr : prix 18€ + 4 € de participation aux frais de port.

par chabannonmaurice

A LA GLOIRE DU BANDONEON.

Lors d’une récente prestation dont je vais parler plus loin, Juan José Mosalini père, raconte une conversation avec Osvaldo Pugliese. Ne se satisfaisant pas de la définition du tango donnée par Enrique Santos Discépolo, « Le tango est une pensée triste qui se danse », pourtant reprise à l’envie par beaucoup de pratiquants, il demanda au Maestro qu’elle était la sienne. Pugliese répondit que le tango est une manière de vivre. On pourrait dire que les deux approches se complètent, mais Mosalini, adoptant cette définition, sous-entendait par là que le tango est aussi motif à recherches permanentes engendrant des évolutions, et que, s’il paraît commode de distinguer des périodes, voire des écoles, il est patent de relever ce que chacun a emprunté aux autres et à son époque. Et en ce qui concerne plus particulièrement le bandonéon, les deux concerts auxquels nous venons d’assister, dans le cadre des Journées européennes de cet instrument, témoignent des évolutions dans les compositions qui mettent en valeur la bandonéon.

Si l’on veut approfondir l’histoire et le côté technique du bandonéon, je recommande la lecture des chapitres qui lui sont consacrés dans trois ouvrages de référence : – « Le dictionnaire passionné du tango » par G.H Denigot, J.L.Mingalon, E. Honorin ( Seuil 2015 ) – « Le tango » par H. Salas ( Actes Sud 1989 ) – « Tango y bandoneon » ( Maizal ediciones 2009 ) en espagnol. Mais si on souhaite mesurer la place privilégiée donnée à l’instrument par les auteurs de tango, on notera que plusieurs des grands compositeurs de musique étaient des bandonéonistes et que beaucoup de leurs oeuvres sont un hommage au bando : « Quejas de bandoneon », « Alma del bandoneon », « Che bandoneon », « Mi loco bandoneon » entre autres. « Ton chant est l’amour qui n’est pas venu / et le ciel dont nous avons tous rêvé /…C’est une envie terrible de pleurer / qui nous vient parfois sans raison » disent Anibal Troilo et Homero Manzi dans « Che bandoneon ». Car il est vrai que cet instrument, par ses possibilités multiples, son expressivité dans des registres d’interprétation variés, la virtuosité technique qu’il suppose dans sa version bi-sonore ne laisse personne indifférent.

C’est ce que nous avons vécu lors des deux concerts dont je vais parler maintenant. C’était donc dans le cadre de la 5ème édition des Journées européennes du bandonéon, créées en 2017, à l‘initiative d’Yvonne Hahn. Le premier, à l’auditorium du Thor, réunissait autour des Mosalini père et fils et de Daniel Binelli, quelques excellents bandonéonistes européens et un orchestre de circonstance composé d’instrumentistes de renom et des meilleurs élèves de l’Ecole de bandonéon du Conservatoire du Grand Avignon, dirigée par Yvonne Hahn, en scène elle-même au côté des maestros. Claire et Dario Da Silva, dansant sur plusieurs morceaux, ont donné du lustre à la soirée par l’interprétation subtile et rigoureuse qu’on leur connaît. Le programme faisait la part belle aux trois grandes figures actuelles du bandonéon en France et soulignait, si besoin était, la complicité de Juan José et Daniel, anciens compagnons de route de Pugliese et de Piazzolla auxquels ils vouent un admiration musicale et humaine forte. Compte tenu de l’année anniversaire de la naissance d’Astor, dominaient les compositions de celui-ci, avec notamment trois tangos de choix : «Verano Porteno», « La muerte del Angel » et « Adios nonino », ce dernier avec un arrangement de Mosalini père. Le concert s’est terminé sur un «Gallo Ciego » dynamique, feu d’artifice de tout l’orchestre. Pour ceux qui ont l’âme musicienne, la soirée a permis de montrer les extraordinaires possibilités techniques du bandonéon et le parti que les interprètes compositeurs ont pu en tirer. Bel hommage notamment à Astor Piazzolla que nous redécouvrons avec plaisir dans ses audaces contemporaines et une musicalité d’une belle facture. Et puis Binelli et Mosalini rejouant ensemble « Fueyazo », c’était un régal, tant les deux artistes faisaient corps avec leur instrument.  

Le concert du dimanche était d’une organisation différente puisqu’il s’agissait plutôt d’un dialogue humain et musical entre père et fils : itinéraires personnels et politiques, mais surtout parcours musicaux et culturels. Occasion d’apprécier la modernité des deux personnalités et la continuité de la musique de tango. Au passage, Juan José a remercié la France pour l’hospitalité accordée à l’exilé politique et économique qu’il était. Mais ce qui était touchant, c’était la fragilité du père que l’âge accentue et au regard, l’attention protectrice que lui accorde son fils. Une fois de plus, j’ai mesuré ce qu’est la transmission dans la continuité dans le monde de la musique et tout particulièrement dans celui du tango où l’initiation à la danse ou à la musique se fait en famille ou dans un groupe d’amis. Mais aussi la fragilité des maestros, et de fait la nécessité absolue du passage de relais.

Dans chacun des concerts, les musiciens ont reçu des applaudissements justifiés, grâce à un talent qui éclatait de la joie de jouer, mais aussi parce que les auditeurs ont ressenti ce que Horacio Salas exprime parfaitement : « Les nuances inexplicables et mystérieuses du bandonéon font plus appel à un passé commun, à une communication secrète, qu’à une lecture intellectuelle ou à des références savantes. Plus qu’un instrument, le bandonéon est une histoire ou des centaines d’histoires. Il est le conteur nostalgique de la mélancolie de Buenos Aires, ancrée dans le déracinement des premiers immigrés, dans leur regret du pays natal et des paysages à jamais perdus de l’enfance. »

par chabannonmaurice

A LIRE : « PETIT ELOGE DE L’EMBRASSEMENT » de Belinda Cannone.

A un moment où les danseurs retrouvent avec délectation les plaisirs de la piste, je recommande vivement la lecture d’un petit livre de poche, paru qui plus est dans la collection Folio à 2€, et donc accessible à tous. Il permet de mieux approcher ce moment extraordinaire qu’est l’abrazo dans le tango et de comprendre pourquoi il nous a tant manqué.

Belinda Cannone

Belinda Cannone est romancière et essayiste et s’est fait connaître par son approche originale de sujets où le corps et l’amour tiennent une place importante par les sensations et les interrogations qu’ils peuvent susciter. C’est le cas dans plusieurs de ses oeuvres ( « Le goût du baiser » – 2013 – Le petit Mercure, « Le nouveau nom de l’amour » – 2020 – Stock ) et notamment dans un autre ouvrage, paru en 2013 « Petit éloge du désir », et publié à nouveau dans la même collection Folio 2€ en 2021. Certains passages peuvent paraître audacieux, voire érotiques mais l’auteure y engage aussi une réflexion sur la vie : « Sortant de ses bras tu marches dans la ville, sourire aux lèvres. Cette joie du désir et de l’étreinte, comme enlevée sur l’inconsistance du monde et du temps : oui, tu as l’impression d’avoir volé quelque chose à la mort. » Dans cette réflexion, Belinda donnait déjà une place à la danse et particulièrement au tango qu’elle pratique. «  Bien plus que dans les autres danses du couple s’y figure l’étreinte. Ecoute, attention et ardeur sont nécessaires pour répondre aux subtiles invitations du tanguero … Comme l’étreinte et elle seule, le tango demande une absolue connivence physique et psychique entre les partenaires, et la grâce surgit lorsque cet accord s’obtient sans effort. » En lisant ces phrases, on comprend mieux pourquoi sur la piste, certains couples paraissent si disparates et les partenaires si étrangers l’un à l’autre. Mais quand on a eu la chance de ressentir la vraie connexion on sait aussi ce qu’elle traduit et que je me suis attaché à mettre en valeur dans ma nouvelle « Candelaria » ( dans « Ballade pour mon tango »– 2021.)

Avec « Petit éloge de l’embrassement », Belinda Cannone va plus loin et poursuit le chemin qu’elle rappelle dans le prélude : « Animaux grégaires, pleins d’amour et de colère, formant société et de diverses manières reliés, nous sommes en relation – nous sommes relation…C’est pourquoi je vais, dans ce Petit Eloge, suivre le fil joyeux d’une danse pour parler de la relation. Car le tango se présente comme une mise en danse de la relation, d’une extrême sophistication, il est cependant fondé sur l’improvisation qui exige une connexion extrême entre les danseurs. Se connecter et improviser : n’est-ce pas le programme de l’existence même ? » Le livre développe alors divers aspects du tango et la façon dont l’auteure le pratique et elle en profite pour expliquer divers aspects de la danse, pas forcément évidents pour les profane, notamment sur les codes du bal et de l’invitation. Mais surtout, Belinda Cannone, s’appuyant parfois sur les réflexions en miroir de son partenaire préféré, montre combien le tango traduit le besoin de rapprochement « Et n’est-ce pas ce qu’on vient chercher, aussi, dans la milonga, cette connivence si étroite et si belle qu’elle déjoue, le temps d’un bal, la mélancolie de notre condition d’êtres charnels séparés ? » Réflexion que le partenaire commente : « De l’extérieur, on ne devine pas non plus les degrés d’intimité que peuvent gravir les danseurs en douze minutes ». L’auteure enchaînera plus loin sur la part de séduction, de désir (d’embrasement ?), voire d’érotisme dans le tango et, dans un chapitre suivant sur le genre et la distribution sexuée des rôles. J’ai aussi abordé ces aspects dans ma nouvelle « Inés ». Mais je ne veux pas dévoiler plus des charmes de l’analyse et laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la justesse et la finesse.

Par contre, je crois bon d’insister sur l’élargissement que le livre ouvre sur un rapport plus large à l’accueil des autres et en particulier des migrants et des réfugiés. Organisant son livre en tandas sur le tango et en cortinas sur la vie, ces dernières, à partir de tranches de vie, Belinda Cannone entreprend de réfléchir à la misère de l’autre dans un contexte politique et économique tendu par ses contradictions : « Le phénomène de la présence : elle est bien plus que toute idée, impérieuse, car elle correspond au surgissement du réel ». J’ai beaucoup aimé cette ouverture qui correspond aux les interrogations que nous nous sommes aussi posées à Buenos Aires, en suivant des manifestations de nativos chassés de la Rue Florida où ils développaient leurs petits commerces, au grand dam des commerçants huppés du quartier ; ou en nous mêlant à un défilé protestataire d’enseignants réclamant de meilleurs salaires dans les établissements publics. Qu’y a-t-il derrière le beau rideau rouge du tango et que le couple qui danse oublie dans l’ivresse de la connexion ?

par chabannonmaurice

PIAZZOLLA, TOUS AZIMUTS…

Les différents festivals qui ont pu cette année tenter une renaissance, en ont profité pour donner à Astor Piazzolla l’hommage justifié qui n’a pu lui être rendu aussi solennellement et publiquement qu’il le mérite. Mais peut être n’est-ce pas plus mal car des présentations plus intimistes conviennent bien pour celui dont Fernando Solanas, le cinéaste mort récemment, disait qu’il était le plus grand musicien argentin du siècle et qui composa pour le film Sur la musique et notamment le célèbre Vuelvo al Sur. A Tarbes, dans la conférence Tango et Alcool que nous avons donné au Jardin Massey, nous avons clos notre prestation, sur la vals que j’ai mise dans ma liste des morceaux préférés sur un duo de Chantal et Gérard, mes amis chanteurs, qui ont interprété Chiquilin de Bachin. Voir mon article du 10 août dernier pour ce morceau.

La conférence du jour suivant, à l’initiative de Solange Bazely, montrait diverses facettes du musicien interprétées au bandonéon par Hubert Plessis, au jeu à la fois puissant et subtil, interprétant en solo et parfois avec des arrangements de son cru. Commande du festival Arte Tango Albi 2020 pour célébrer le 100è anniversaire du génial compositeur, ce concert-récit réunit l’instrument phare, alternant avec des témoignages, des anecdotes et des documents sur la vie passionnante du bandonéoniste révolutionnaire, compilés par Solange Bazely, conférencière et lectrice, spécialiste du tango, tous deux formant un duo complice et original dans une approche sensible, ludique et puissante du grand compositeur et bandonéoniste. Le public a été conquis. La formule des conférences en plein air permettait en plus de rencontrer les interprètes et ce fut le cas aussi avec les orchestres qui avaient tous tenu à rendre hommage à leur manière au célèbre artiste, dans les concerts qui se sont succédés au long des quatre jours du Festival 2021. Je signale que la conférence de Solange reste disponible pour ceux qui voudraient l’inclure dans une manifestation.

La fin de l’année et la saison 2021-2022 qui vient nous réservent encore de belles surprises et je signale aux amateurs plusieurs manifestations dans notre région, qui rendront justice à Piazzolla :

  • Le vendredi 22 Octobre 2021, à 20h30, à l’Auditorium du THOR ( 84 ) : Suenos de Tango, concert avec quelques bandonéonistes célèbres dont Daniel Binelli, Juan José Mosalini, son fils et quelques autres dont Yvonne Hahn. Un couple de danseurs appréciés en Provence, Claire et Dario Da Silva, illustrera la soirée. La location est ouverte.
  • Le vendredi 3 Décembre 2021, à 12h30, dans le cadre du programme de l’Opéra du Grand Avignon, un concert gratuit, Tango Operita célèbrera l’anniversaire de la naissance d’Astor Piazzolla, avec Patrick Licasale à l’accordéon et Yvonne Hahn au bandonéon. Ils seront accompagnés par des artistes du choeur et des ballets de l’Opéra. C’est dans la programmation Midi à l’Opéra tous publics.
  • Enfin, des représentations exceptionnelles de l’Operita Maria de Buenos Aires musique de Piazzola, livret d’Horacio Ferrer sont programmées à l’Opéra de Lyon, du 15 au 23 janvier, en 7 représentations. Le site de l’opéra de Lyon présente ainsi le spectacle : Allégorie du tango : Unique opéra du maître incontesté du tango et du bandonéon, Astor Piazzolla, María de Buenos Aires marque le début d’une longue collaboration avec le poète Horacio Ferrer. Ce manifeste du Nuevo Tango, achevé en 1967, est une œuvre hybride qui mêle écriture savante et mélodies populaires ; jazz, tango et classique ; mais aussi trivial et sacré à travers la figure mariale de… María, ouvrière des faubourgs devenue chanteuse de cabaret. Entre réalisme magique et symbolisme, la jeune femme incarne une allégorie du tango et de sa capacité à se réinventer – ce « bonheur du courage » dont parlait Borges : « apprendre à mourir et s’occuper à renaître ». Pour cette collaboration entre les Nuits de Fourvière – qui le propose à son programme – et l’Opéra de Lyon, Yaron Lifschitz adapte l’opéra pour dix acrobates, deux danseurs, deux solistes (au lieu des trois habituels), des musiciens de tango et un orchestre à cordes pour créer un borgesien « rêve de tango et le tango d’un rêve. » » Pour ce spectacle, il est conseillé de réserver dès à présent. l’oeuvre a déjà été présentée lors des Nuits de Fourvière, dans des conditions atmosphériques difficiles et vous trouverez sur You Tube un montage qui présente le metteur en scène et ses intentions, à cette occasion. https://www.francetvinfo.fr/culture/spectacles/danse/nuits-de-fourviere-maria-de-buenos-aires-un-opera-tango-surrealiste_4679313.html
par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES : « Chiquilin de Bachin » 1968.

En cette année consacrée au centenaire de la naissance d’Astor Piazzolla, chacun aura remarqué que, dans mes divers articles, comme dans mes romans et nouvelles, je fais souvent référence à ce musicien et à la brillante période de sa collaboration avec Horacio Ferrer. Plusieurs des oeuvres produites par ce duo exceptionnel, tant du point de vue musical que du côté poétique me paraissent déterminantes par leur inventivité novatrice et aujourd’hui, j’ai choisi « Chiquilin de Bachin » parce que nous donnerons ce tango en clôture de ma prochaine conférence, au Festival TARBES EN TANGO 2021, le mercredi 18 août. Chantal Bruno et Gérard Cardonnet, qui le chanteront avec talent, ont eux-mêmes retenu cette oeuvre, qui fait d’ailleurs référence au cadre des cafés et parillas.

Dans l’introduction qu’elle écrit pour les deux tomes « Los Tangos de Piazzolla y Ferrer » ( Editions Continente- Buenos Aires ), Ana Sebastian s’interroge longuement sur l’essence de la poésie et sur la spécificité de celle de Ferrer. Elle en souligne le côté avanguardiste, le corpus fantastique , mythique et en même temps social, particulièrement sur ce dernier point, le poète se faisant le chantre des déshérités. Et dans ces différents registres, Piazzolla et Ferrer gardent au tango ce caractère qu’Edmundo Rivero, l’une des grandes voix du tango définissait ainsi « El tango es una conversacion con musica ». En introduisant des récitatifs notamment, Ferrer donne à ses textes l’ampleur de la prose et le ton de la voix parlée. Il faut avoir vu le poète lui-même dans un récital pour comprendre comment cette poésie lui sortait de la bouche, du coeur et pour tout dire des tripes ! Une statue urbaine, comme il y en a beaucoup à Buenos Aires, sur le trottoir face à l’entrée de l’Academia Nacional del Tango, immortalise d’ailleurs Horacio dans une de ses poses favorites, tel qu’il était, habité par sa poésie.

Pour en venir à la valse « Chiquilin de Bachin » – qu’on peut traduire par « Le petit môme ( ou le gamin, ou le pitchounet ) de Bachin – Piazzolla s’est inspiré d’une histoire vraie qu’il a racontée à Ferrer. Bachin1 était une petite Parilla italienne où la viande se cuit sous les yeux des clients. Piazzolla, mais aussi Troilo et quelques artistes y venaient souvent. Dans les années 1940, le musicien voyait fréquemment un petit miséreux qui vendait des fleurs de table en table et Piazzolla lui offrait un repas. Est-ce ce souvenir qui lui inspira une musique qu’il fit écouter au piano au poète en lui disant « Es como una ronda infantil ? No ? » « C’est comme une ronde enfantine, n’est ce pas ? ». Il se trouve qu’à la période où l’idée faisait son chemin, un autre gamin mendiant vendait à son tour des fleurs à Bachin et les deux artistes eurent l’occasion de le rencontrer. La composition fut bouclée à la période où ils venaient de terminer l’Opérita « Maria de Buenos Aires » ,composé entre 1967 et 1968, comme oeuvre inaugurale de leur collaboration et représenté pour la première fois en mai 1968. Par son côté novateur, cette composition souleva d’inévitables polémiques. La composition d’autres oeuvres était sans doute l’occasion de les minimiser.« Chiquilin de Bachin » fut interprété en récital par Amélita Baltar, la compagne de Piazzola et chanteuse du quinteto de l’époque. C’est la version ci dessous, remise au goût du jour par la même chanteuse avec l’orchestre philharmonique de Montevidéo et Amelia, conformément à la poésie de Ferrer, dit le prologue qui précise le contexte, dans le langage métaphorique de l’auteur :


http://www.youtube.com/watch?v=3Uf5HLziJVs

Pour bien comprendre cette collaboration entre Piazzolla et Ferrer, dans le contexte effervescent de ces années 1950-1970, je conseille aux amateurs de lire l’excellent article documenté, écrit par Alberto L. Epstein, dans le numéro récent de « La Salida »2, N° 121 de février 2021, dans sa chronique « Cafetin de Buenos Aires ». Pour ceux qui tendent à penser que Piazzolla a rompu avec le tango, l’auteur montre bien comment il s’inscrit dans la tradition, avec d’autres musiciens et chanteurs, et ce pour mieux la renouveler. « Loin d’être froide, cette musique va jusqu’au bout de la tristesse du tango, pour extraire et exprimer de manière consciente son essence mélancolique. Il ne s’agit plus de la mélancolie du passé, mais d’une mélancolie du temps présent, profondément ancrée dans l’âme de Buenos Aires ».

Le texte de la valse est significatif de la poésie délicate et imagée d’Horacio Ferrer, qui transcende la pauvreté du gavroche par des métaphores délicates : « Quand la lune brille / sur la rotissoire / il mange lune et pain de suie » … « Flingue moi avec tes trois roses/ qui me blessent, à cause / de ta faim que je n’ai pas saisie »… »Chaque aurore, dans les poubelles, / avec des nouilles et un peu de pain / il se fabrique un cerf-volant / pour s’en aller, mais reste ici » ( traduction de A.L.Epstein, précité ) Quant à la musique, sans en faire une analyse technique, elle développe sur un rythme lent, une mélancolie compatissante, soulignée par le bandonéon et qui culmine en crescendo avec le refrain : « Petit gosse, donne moi un bouquet de voix... ». Ce refrain est généralement repris en final par les chanteurs. Pour terminer avec une voix féminine, voici ci-dessous la version de Susana Rinaldi, une chanteuse qui a donné et continue à donner du lustre au tango, dans toute la diversité des registres du genre.

http://www.youtube.com/watch?v=sWjXQ9COGRg

1 : la parilla Bachin a été remplacée par un grill qui porte le nom Chiquilin, pas avec le même charme, esquina Sarmiento et Montevideo.

2 : je recommande chaudement l’abonnement à La Salida, la dernière revue française consacrée au tango, diverse et intelligente. Elle est éditée par l’Association  » Le temps du Tango » Son site est : letempsdutango.com et pour s’abonner : contact@letempsdutango.com

par chabannonmaurice

TANGO QUI FUS HEUREUX, comme moi aussi je l’ai été…

Ces deux vers sont extraits du poème de Jorge Luis Borges, «  Alguien le dice al tango » ( Quelqu’un parle du tango ) texte qui devint letra sur une belle composition d’Astor Piazzolla, en 1965. Et on pourrait ajouter deux autres vers :  » Depuis cet hier, combien de choses / nous sont arrivées à tous les deux… » pour traduire la situation difficile dans laquelle se trouve le tango.

Comment en effet ne pas être attristés pour ne pas dire déçus par les divergences de vues, voire les querelles et les accusations engendrées par les contraintes sanitaires imposées par la pandémie, aux diverses activités culturelles notamment, et donc aux milongas, nos rendez-vous réguliers ? Dans une activité ludique où la convivialité était de mise, voilà que certains se croient autorisés à utiliser leurs réseaux pour introduire une polémique pseudo-scientifique et souvent politique qu’il aurait été bon d’éviter pour garder à ce milieu une sérénité et un dynamisme qui faisait sa force. Certes, personne n’ignore que depuis longtemps, et malgré les restrictions, des milongas clandestines restent organisées et que certains danseurs n’hésitent pas à afficher un goût de la transgression proche de celui qui vibre dans les rave-parties, sans l’enthousiasme insouciant de la jeunesse. Certes, d’autres ont contourné les règles sanitaires par divers moyens, affichant ce tempérament bien français qui pousse à contester les mesures les plus pragmatiques … Mais comment partager l’entêtement de ceux qui, contre toute attente, nient l’évidence scientifique ou même la simple réalité hospitalière inquiétante, et propagent des idées fausses ou subversives ?

Car si plusieurs milongas appréciées ont pu reprendre après les confinements successifs, c’est aussi parce qu’en respectant les règles sanitaires, elles ont eu le souci de protéger collectivement leurs danseurs attitrés. En ce début d’août, on peut comprendre alors la déception des organisateurs qui, en cette période plus contraignante encore, doivent appliquer la règle du pass sanitaire, ou faute de pouvoir le faire, doivent renoncer au fonctionnement des bals et des festivals. Ils ont le souci de préserver une sécurité collective et les danseurs gardent la possibilité soit de s’y plier, soit de renoncer au bal. Ils n’ont pas pour autant le droit d’insulter ces animateurs dont la bonne foi, la gentillesse et la culture tango sont authentiques, en donnant toujours l’impression d’être au service de tous et de la bonne ambiance collective. Je le dis tout net : traiter ces organisateurs de « collabos », comme certains n’ont pas hésité à le faire sur des réseaux sociaux où l’on s’octroie tous les droits, c’est non seulement méconnaître le sens des mots dans un contexte historique, c’est aussi s’acoquiner avec ceux qui affichent des pratiques plus violentes dans une contestation qui serait plus légitime si elle était plus posée.

Personnellement, je ne cache plus ma déception par rapport à un milieu que naïvement je croyais plus fraternel, sans doute parce que l’abrazo peut y faire illusion. Regarderons-nous les autres d’une manière différente quand tout cela sera terminé … ou prolongé par une autre catastrophe ? Sortirons-nous d’une focalisation sur la danse dont la pratique est momentanément restreinte pour regarder ce qui se passe ailleurs et notamment en Amérique latine ? Redonnerons-nous du lustre à la culture du tango pour la faire vivre autrement ? Danserons-nous à nouveau avec la même allégresse ?

 » A parler de toi, tango bien aimé, j’entends frémir les dalles d’un p’tit bal… Et j’entends mon passé qui rouspète… » ( El Choclo – tango- musique d’Angel Villoldo et letra de Enrique santos Discépolo )

Et pour terminer de manière plus optimiste sur un nouvel hommage à Piazzolla, vous trouverez ci-dessous la version de « Alguien le dice al tango » avec l’interprétation de celui-ci par le maestro au bandonéon et Jairo au chant : un trio gagnant !

http://www.youtube.com/watch?v=kj65VWGrNuA

par chabannonmaurice

SOURIANTE, LA FEMME EST UN HYMNE A LA VIE…

Ce vers extrait du tango « Florida » ( musique de Remundo Petillo, letra de Antonio Petillo ), composition qui loue les plaisirs de la célèbre avenue commerçante du centre de Buenos Aires, pourrait servir de bannière à l’ouvrage que je vais publier d’ici à fin juillet. J’espère pouvoir alors le présenter dans diverses occasions et notamment au Festival de Tarbes où une dédicace est prévue dans une librairie de la ville. Fruit de plusieurs années d’écriture contrariée par la pandémie, il me tient à coeur, parce qu’il rend hommage aux femmes qui illuminent le tango et pas seulement dans la danse.

A partir de mes diverses rencontres et de mon ressenti dans l’allégresse de ces moments, j’ai cherché à mettre en lumière des danseuses, musiciennes, DJs, chanteuses ; mais aussi, souvent beaucoup plus dans l’ombre, des animatrices de milongas, des modistes, des antiquaires, des muses, des esseulées, des curieuses. Bref, tout un monde de féminité qui donne au tango une grâce et un dynamisme qui gomment l’image machiste qu’on lui attribue à tort.

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Pour renforcer cette intention de donner le beau rôle au beau sexe, j’ai établi une collaboration avec Liliana Rago, artiste peintre d’origine argentine, connue de beaucoup, non seulement comme danseuse, mais comme artiste polyvalente inventive, organisatrice d’expositions mais aussi de festivals de tango. Je reviendrai sur son travail mais je voudrais souligner notre plaisir de nous retrouver pour choisir les oeuvres adéquates et Liliana a pris soin de crééer aussi pour la circonstance. L’oeuvre ci – dessus ( tous droits protégés ) « El Amanecer  » ne met-elle pas la femme au premier plan ? Je reviendrai aussi vers mes lecteurs, pour d’autres détails sur mon ouvrage, dès la parution de celui-ci.

Un clin d’oeil pour terminer avec une image qui montre Gardel entouré d’une belle brochette de belles filles, toutes pimpantes et souriantes : le tango c’est aussi une certaine joie de vivre.

par chabannonmaurice