ITINÉRAIRE : la suite… 2009, 2ème voyage en Argentine. L’année du Bandonéon.

Et en octobre, nous voilà repartis pour Buenos Aires, avec une organisation que nous avions nous mêmes préparée, mis en confiance par les contacts de l’année précédente. Notre séjour était prévu pour un mois de mi-octobre à mi-novembre, avec des escapades touristiques. Au fur et à mesure des années nous allions d’ailleurs gagner en indépendance, notamment grâce à l’hébergement dans les casas de tango. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce type de maisons d’hôtes argentines, il s’agit d’un mode original et chaleureux qui marie logement, contact avec des hôtes liés au tango, pour la plupart des maestros, et donc avec la danse et la culture argentine. Souvent, ces lieux comportent une salle de danse pour les cours, les pratiques qui ont lieu tous les soirs et les milongas, deux ou trois fois par semaine. Une cuisine commune est généralement mise à disposition et partagée entre les clients : chacun y dispose d’une case pour entreposer ses aliments : c’est le lieu où, le matin, on côtoie les nationalités et personnalités les plus diverses, souvent aux visages fatigués par les sorties de la veille ! Au cours de nos différents voyages, nous avons eu l’occasion de loger dans diverses casas, avec une nette préférence pour celle de Maria Dragonne, «  La Maleva », tout près d’Abasto.

En 2009, nous avions choisi celle de Marielle Arienda, rue Défensa, où nous disposions d’une chambre donnant sur la Plaza Dorrego que nous avions trouvée si attrayante l’année précédente. Marielle étant danseuse, elle connaissait non seulement les lieux portègnes mais surtout les milongas à recommander et proposait même des sorties de groupe dans celles-ci. Elle organisait aussi des cours d’espagnol à partir d’un livre qui s’appuyait sur le tango « Buenos Aires Expérience » et qui permettait de rapidement se débrouiller sur la piste et dans les rues avec les rudiments de la conversation. Elle organisa aussi un soir, un repas avec tous ses locataires et surtout nous invita tous, un dimanche, à l’anniversaire de sa fille dans une estancia, à 45 kms de la capitale : transport en bus, super parilla et vins à volonté. Nous avons découvert là la convivialité argentine et les conversations animées, quand nous arrivions à les suivre ! Un grand moment où nous avons aussi rencontré l’animateur de la milonga Parakultural au salon Canning, sans mesurer ni sa réputation ni celle de cet endroit ! C’est donc dans des conditions plaisantes que nous avons entamé un séjour où nous avons combiné les cours, les milongas, les cours d’espagnol, les visites de Buenos Aires, un week end à Montévidéo et Colonia del Sacramento, et un périple de 10 jours de Mendoza à Córdoba. Pour ce qui concerne les cours d’espagnol, je recommande l’ouvrage cité plus haut : simple et illustré de façon amusante, il propose des exercices variés qui permettent de faire rapidement des progrès et d’alimenter une conversation simple. Nous avions d’ailleurs pris une répétitrice pour travailler avec cette méthode mise au point par Demian Gawianski et qu’on trouve encore à acquérir sur internet, sans que je sache si elle se pratique toujours aujourd’hui. Mais il y a bien des possibilités pour apprendre l’espagnol à Buenos Aires, notamment avec l’Academia del Tango.

Chez Marielle : cours d’espagnol et joyeuse tablée…

De notre chambre, nous avions vue directe sur la place et nous pouvions observer les allées et venues des gens du quartier, avant que le lieu ne soit envahi par les touristes et les danseurs en démonstration ! Et le dimanche, nous étions à pied d’œuvre pour la Féria, grande journée pittoresque dont j’ai déjà parlé et dont on trouvera ci-dessous quelques photos. C’est le paradis des chineurs et nous nous sommes régalés en contemplant les collections d’objets insolites et en faisant quelques acquisitions. Mais nous avons eu surtout la bonne surprise de découvrir que l’immeuble voisin abritait « La Casa del Bandonéon », un atelier-musée que nous nous sommes empressés de visiter. En effet, je m’étais mis en tête d’acheter un instrument éminemment représentatif du tango, pour en faire un objet décoratif à poser sur une commode ! Mais nous n’avions aucune idée réelle ni du prix ni de la qualité, bien que nous ayons déjà flâné dans le quartier qui concentre les marchands d’instruments de musique et accessoires divers, notamment la rue Sarmiento, à proximité du Congreso, le palais du Congrès argentin. On nous annonçait des prix exhorbitants et nous n’étions pas armés pour évaluer les qualités musicales des bandonéons, tout en supposant que le soufflet et les touches devaient surtout bien fonctionner. Ce n’est que quelques jours plus tard que nous aurons une idée plus précise, lors d’une rencontre mémorable avec Oscar Fischer, facteur de bandonéon et responsable de l’atelier et du petit musée attenant ! Visite de curiosité dans un premier temps mais le bonhomme était passionné et avenant, étonné par notre intention d’acheter un bandonéon pour la décoration, au même titre qu’un éventail ou un vase… d’autant que je n’étais pas musicien ! Mais pour l’instant, il n’avait d’ailleurs aucun instrument en vente et nous conseillait de faire les brocantes, à la rigueur pour y trouver un exemplaire plus ou moins détérioré ! Après une visite de l’atelier où nous avons pu voir plusieurs instruments démontés, en cours de réparation ou d’entretien, il nous montra quelques pièces du musée, ayant appartenu à des musiciens célèbres. Devant notre intérêt de plus en plus fasciné, il insista sur le fait que si j’achetais un bandonéon, il fallait le faire jouer et il nous invita à revenir quelques jours après car quelqu’un devait lui apporter un instrument de famille avec l’obligation de le vendre rapidement. Et en nous raccompagnant, il offrit à Hélène un bouquet de jasmin et nous incita à réfléchir sur ce que représenterait un tel investissement. En écrivant la relation de cette nouvelle grande rencontre avec un des grands artistes de Buenos Aires, je reste ému par le talent, la classe et la simplicité élégante de cet homme que nous avons rencontré plusieurs fois lors de nos séjours et que nous retrouverons, bien des années suivantes au Conservatoire d’Avignon, lors d’un concert… Mais c’est une des ramifications de l’histoire de mon bandonéon.

Tous les plaisirs de la Plaza Dorrego, notamment jour de Feria.

Quelques jours plus tard, nous avions à nouveau rendez vous avec Oscar Fischer qui nous annonça, avec un large sourire, qu’il allait disposer d’un bandonéon qui devait lui être apporté par une femme qui vendait l‘instrument de famille pour des raisons de difficultés familiales financières : c’était urgent car elle attendait un bébé et il fallait payer 2200 en dollars, somme qui n’était pas une mince affaire pour la trouver, compte tenu des réticences des banques pour débloquer une telle somme…et du temps à y passer pour l’obtenir. J’ai largement raconté, en la romançant légèrement, dans mon premier recueil de Nouvelles « Avec un tango à fleur de lèvres » ( épuisé) cette histoire authentique et touchante que j’ai appelée «  Le Bandonéon de Céleste. » Mais je n’ai rien dit de notre chasse aux dollars de guichet en guichet pour obtenir des sommes limitées constituant l’acompte. Un vrai parcours du combattant couronné de succès quand, dans un troisième rendez vous avec notre artisan, il nous présenta trois bandos, les essaya devant nous et vanta celui de Céleste pour son histoire et ses qualités musicales, me recommandant encore d’en jouer. Marché conclu et Oscar ouvrit la caisse de l’instrument pour me demander d’y apposer ma signature et la date : en effet, dans la foulée de la déclaration de l’UNESCO proclamant le tango, trésor immatériel, le gouvernement argentin venait de proclamer le bandonéon trésor national, avec des difficultés à prévoir pour exporter à l’étranger. Mais heureusement, le décret n’était pas encore signé et en cas de difficultés douanières, je pourrais arguer d’un achat antérieur. Oscar s’engageait à réviser l’instrument avant notre départ et en profitant du périple que nous devions entamer à Mendoza et Córdoba. Je garde au cœur ce jour là, car Oscar avait prévu pour moi un porte- clef avec une lyre en argent, comme il y en a incrustées aux angles de la plupart des bandos, en me précisant que c’était pour y mettre la clef qui m’ouvrirait le Paradis des Bandonéonistes ! Forte émotion et un nouveau bouquet de jasmin pour Hélène !Mais il restait encore à trouver le solde du paiement avant le retour en France, ce que nous avons pu faire in extremis à l’Hôtel Sheraton où le change était plus facile. Et la veille du départ, j’ai pu prendre possession du magnifique achat, nettoyé, traité et révisé. Fait extraordinaire, Oscar nous apprend que Céleste vient d’avoir son bébé le même jour ! Comment ne pas me sentir engagé par l’incitation à apprendre à jouer car Oscar avait tout prévu, avec une méthode référencée sur internet ?

Avec Oscar Fischer, devant le bandonéon en révision.

Tout cet épisode nous a pris du temps mais nous avons cependant écumé les milongas ( 18, souvent à raison de 2 par jours ): La Confiteria Idéal, Plaza Bohemia, Club de Tango de Boedo, Lo de Célia, El Arranque, Gricel, Le salon Canning, Région Leonese, El Beso, Viejo Coreo, La Glorieta, entre autres… Nous y avons pratiqué l’invitation à la mirada et au cabeceo dont j’ai déjà parlé : elle nous a séduits parce qu’elle donne à chaque danseur une liberté de choix qui puisse satisfaire son niveau de danse, ses préférences musicales, ses attirances humaines et même des critères comme la taille ou l’âge du partenaire ! Les milongas proposent aussi des ambiances très différentes, selon le cadre, les animateurs et les DJs. Certaines, comme El Arranque ou Viejo Coreo se distinguaient par un public plutôt âgé, dansant très milonguero. D’autres bénéficiaient d’un orchestre et nous avons apprécié d’évoluer sur une musique in vivo, plus porteuse que la musique enregistrée. Deux formations ont retenu notre oreille : La Tipica Milonguero et Color Tango, deux tipicas que nous aurons l’occasion de retrouver les années suivantes. C’est aussi cette année là que j’ai commencé à noter mes observations sur le cadre et les danseurs des bals : un vendeur, sous la table, de chaussettes Balmain contrefaites, une gardienne de toilettes vendant des accessoires multiples, de l’éventail aux bonbons mentholés en passant par…les préservatifs, un danseur handicapé mais qui se lève miraculeusement pour aller sur la piste en disant que la tango est une thérapie ! Enfin c’est à la Milonga Porteno y Bailerin que nous avons assisté à la démonstration de Coca et Osvaldo, couple dont j’ai maintes fois parlé, que nous avons pris comme modèle et que nous aurons l’occasion de croiser souvent dans les années suivantes. Le portrait de Coca figure dans mon dernier recueil de Nouvelles consacré aux femmes dans le tango «  Ballade pour mon tango ». Et en prime, nous avons quand même trouvé le temps de courir les fabricants de chaussures et de vêtements appropriés, persuadés que nous danserions mieux avec ces équipements dédiés !

Dans une salle organisée pour la mirada. Avec Coca et Osvaldo

Dans ce séjour bien rempli, nous avons occupé un week end pour faire une incursion en Uruguay par bateau, avec une amie et une bonne semaine pour découvrir les vignobles de Mendoza , des parcs nationaux de la région et Córdoba ! Mais cela mérite une annexe à cet article où le tango reste en vedette.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE d’UN ENFANT GATE DU TANGO : 6 ) 2009, le marathon des Festivals…

Entre 2007 et 2009, dans la lancée de nos précédentes expériences, nous avons multiplié cours et rencontres, accumulant des enseignements sans toujours les assimiler. Non contents de travailler avec Robert et Raquel, nous avons jugé bon de participer à un « cours technique » proposé par Jean Ronald Tanham dont le savoir faire alliait rigueur et fantaisie, car s’il savait reprendre inlassablement la marche, les pivots, les changements de poids, il jouait aussi sur la théâtralité et l’improvisation. Les stages et les soirées avec lui et ses fidèles étaient toujours joyeux, chacun dansant à la mesure de ses possibilités et cela nous plaisait d’autant plus qu’un bar maison animait les conversations. Nous avions aussi retrouvé Catherine et Federico dans un stage prévu dans le cadre des Hivernales de Février 2008, à Avignon, enchaînant sans lassitude le cours « débutants » et celui des « intermédiaires » . Et … nous les avons retrouvés à Trielle en juillet 2008, avant d’autres activités. Vu rétrospectivement, cet excès de cours paraît ridicule, voir maladif : que cherchions nous ? une perfection inaccessible ? un regain de jeunesse ? la convivialité ? Je notais fébrilement les conseils et les figures apprises à chaque cours dans de jolis carnets Paperblanks que j’ai retrouvés et que je consulte pour ces étapes de mon blog, mais en relisant les compte rendus des cours, je m’apercevais que la transcription hésitante ne permettait pas toujours de retrouver les évolutions exactes que les vidéos nous fourniront plus tard quand les maestros concluront les séances en répétant les pas du jour. Heureusement, le voyage à Buenos Aires nous avait montré que, dans les milongas populaires, du moins, il fallait faire simple, notamment parce que la façon dont le bal tournait n’autorisait pas les figures compliquées. Et j’avais savouré, en dansant avec les Argentines, la façon discrète avec laquelle elles introduisaient des fioritures. Dans cette boulimie de cours, nous trouvions cependant un plaisir certain, celui de danser dans la convivialité des pédagogies diverses !

Encouragés par des amis, début janvier 2009, nous avons commencé à fréquenter « La Milonga del Angel » à Nîmes que Félix et France avaient été les premiers à ouvrir dans cette ville, en 1992, avec une ambiance proche des bals de la capitale argentine et l’ambition de populariser le tango avec les premiers cours du genre. La réputation de leur salle était et reste solidement établie et de bons danseurs s’y retrouvent régulièrement dans une atmosphère sympathique et des cours divers  y sont organisés. Le décor est sympathique avec une disposition qui permet « La mirada », un bon parquet et un petit bar bien achalandé . Et surtout, Félix et France s’en sont servi comme point d’ancrage  pour des activités culturelles : concerts, expositions, conférences, Festivals à Nîmes et au Pont du Gard. Le lieu reste encore aujourd’hui LA référence en matière de tango argentin à Nîmes et les danseurs leur doivent beaucoup parce qu’ils ont solidement ancré la danse dans le Sud. Plus tard, nous prendrons notre adhésion et nous gardons encore des liens avec France et Félix. Ce soir là, Andres et Julia Ciafardini étaient à l’oeuvre avec une pédagogie efficace, notamment en faisant travailler hommes et femmes séparément au début du cours, sur la posture et la marche. Avec ce premier cours avec eux, nous avons enrichi notre vocabulaire des figures ( « ganchito », « lapis »… ) sans pour autant bien les exécuter. Mais nous avons eu ensuite l’occasion de travailler à nouveau avec les maestros dans divers festivals, toujours avec l’envie de mieux faire.

     

   En mars 2009, Le Théâtre du Balcon, à Avignon, présenta une soirée « Tango Folie », avec une première partie intitulée « Tango Neruda » conçue par Serge Barbuscia, directeur, auteur, metteur en scène et acteur. Dans ce spectacle, l’auteur-acteur mettait en avant la situation d’exilé du grand poète et homme politique chilien pour en dire les souffrances mais aussi les passions, entre autres celles du tango et de la corrida, sur fond de musique de Piazzolla. Nous connaissions ce grand poète mais nous avons eu, ce soir là l’envie d’approfondir ses écrits… et de connaître son pays le Chili, rêvant de Valparaiso. Marina Carranza et Miguel Gabis dansaient sur certains morceaux et revenaient en scène, en seconde partie, avec un trio accordéon, contrebasse et piano. Ce spectacle a été repris plusieurs fois, dans les années suivantes, d’abord avec les mêmes danseurs,  qui donnèrent un stage préalablement – que nous suivîmes ! ! ! – puis avec des danseurs différents dont Jean Ronald. Je crois que je dois à cette soirée la prédilection que je garde pour Neruda, prix Nobel de littérature, dont je relus les mémoires « J’avoue que j’ai vécu » : elles figurent en bonne place dans la Bibliothèque que j’ai consacrée à l’Amérique latine et aux écrits qui touchent au tango. « ma vie est une vie faite de toutes les vies : les vies du poète » écrit-il dans son prologue des mémoires. Mais peut être avons nous surtout senti, ce soir là, que le tango n’était que la partie, momentanément visible pour nous, d’un univers culturel beaucoup plus vaste et riche que nous avions à découvrir et qui ne concernait pas que l’Argentine.

En mai 2009, nous avons vécu un Festival qui prenait de l’importance sous l’impulsion de Jean-François Auguy, à SAINT GENIEZ d’OLT dans l’Aveyron, village authentique, dans une superbe région de surcroît. Outre les plaisirs du tango, on pouvait prévoir ceux du tourisme et notamment, le dimanche, la Fête de l’Estive, rassemblement des bovins décorés avant de monter pour l’été à l’Aubrac, accompagné par des bergers mais aussi des marcheurs. En outre et en parallèle, le tango cohabitait avec un stage de Salsa qui apportait une autre ambiance dans les quelques rendez-vous communs. Nous nous sommes inscrits pour y retrouver Julia et Andres mais aussi pour travailler avec un nouveau couple que nous avions entrevu à Tarbes, l’année précédente, Joe Corbata et Lucila Cionci, et dont nous ne soupçonnions pas la réputation internationale naissante. Ce couple offrait une danse à la fois émouvante, esthétique et souvent spectaculaire, soigneusement travaillée. On trouve de nombreuses démonstrations de Joe et Lucila sur You Tube, dans le cadre des festivals auxquels ils ont participé dans le monde entier, mais je recommande celle de Valse, dans le cadre de l’Opéra de Bordeaux, en 2018 . Avec eux, nous visions haut, mais nous avons découvert dans leurs cours, une pédagogie bien rodée : en particulier, chaque séance débutait par un moment de décontraction qui consistait, tous les danseurs en rond, à détendre complètement le corps, sans bouger le moins du monde, même pas pour se gratter l’oreille ! Essayez et vous verrez que c’est à la fois difficile et efficace comme exercice de maîtrise de soi-même ! Je me souviens aussi que, au cours des stages avec les deux couples, nous avons beaucoup travaillé à nouveau le lapiz … sans toujours parvenir à l’élégance.

En juillet, sur incitation de Robert et Raquel, nous avons fait un tour au Festival de Menton, heureusement sans suivre de cours et juste pour la plaisir de danser dans des lieux sympathiques de la ville et d’assister à une belle démonstration du couple Rodolfo et Gloria Dinzel dont nous connaissions la notoriété portègne. Ils avaient en leur temps participé au spectacle « Tango Argentino » dont j’ai parlé dans l’étape 1 de notre itinéraire.En août, nous étions à nouveau au Festival de Tarbes, où nous avons retrouvé Lucila et Joe pour un cours technique, chacun de notre côté ! Mais nous avons aussi pris des cours avec un duo séduisant, Pilar Alvarez et Claudio Hoffmann qui travaillaient beaucoup sur la fluidité . Et découvert d’autres maestros, par ailleurs basés à Montpellier, Santiago et Erna, lui avec une démarche de chat, elle avec une expressivité dramatique toujours en tension. Tous  introduisaient de plus en plus la musicalité, mais Santiago et Erna consacrèrent un cours entier à l’écoute musicale en montrant comment on pouvait jouer sur le rythme, les accélérations, les pauses et les contretemps. Et il s’agissait aussi de trouver de ce fait la connexion complice qui permettait d’être en harmonie avec la partenaire, sans la déstabiliser en la surprenant. Ce travail nous a plu car il s’agissait de sentir et vivre la musique, travail que nous reprendrons plus tard avec Les Costa et avec Joachim Amenabar. Nous commencions à connaître quelques couples vedettes, souvent rencontrés au hasard des rues en toute simplicité dans un festival, manifestation toujours conviviale. En septembre, à quelques semaines de notre départ pour Buenos Aires, nous avons terminé l’été avec un autre Festival qui prenait de l’ampleur : celui d’Aix Les Bains. L’idée était de suivre Julia et Andres, Joe et Lucila, et rétrospectivement, je me rends compte que nous faisions preuve d’une belle santé, avec l’accumulation de 4 festivals en 4 mois ! Mais nous retrouvions aussi quelques autres couples qui couraient comme nous après l’inaccessible étoile ! Car à Aix, le festival animé par Doriane, et comme à Saint Geniez et Tarbes, avec l’appui de l’office du Tourisme, l’ambiance était aussi très amicale, grâce à son animatrice qui prévoyait plusieurs repas dansants. Aix possède tous les atouts d’une ville d’eau et notamment un casino où se déroulent les milongas. Et, comme à Tarbes, les bars sont impliqués pour des apéros tango, essaimant la danse dans toute la ville tandis que des manifestations culturelles, cinéma, expositions… agrémentent le programme. Tout cela il faut le souligner, grâce à la présence constante d’une belle équipe de bénévoles, entraînée par un ou deux animateurs et c’est souvent ce qui explique la longévité d’un festival où les danseurs aiment se retrouver. Peut être avons nous été inconsciemment séduits par ce fonctionnement que nous appliquerons plus tard quand nous intégrerons l’équipe de « Tango-Guinguette ».

Toujours est-il que, dopés par tant de rencontres ouvrant tous les possibles nous étions prêts pour un nouveau séjour en Argentine : nous avions prévu d’y conjuguer le tango, la découverte de la Capitale et d’une autre région du pays.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO… 5 ) BUENOS AIRES : un premier séjour.

Quand on y séjourne pour la première fois, la Capitale de l’Argentine a quelque chose d’effrayant par sa surface tentaculaire et sa vie trépidante 24 heures sur 24 : il faut en assimiler vite le mode d’emploi. Heureusement, l’agence nous avait logé à San Telmo, dans un hôtel modeste mais calme, avec terrasse sur le toit – où nous répétions nos cours de tango ! -, et en contrepartie les chambres étaient étroites au point d’avoir des difficultés à y loger nos bagages. Cependant le quartier était séduisant et relativement tranquille, même quand la Feria du dimanche amenait son lot de touristes, fascinés par le côté insolite et bon enfant de cette manifestation, à laquelle j’ai d’ailleurs consacré plusieurs articles sur ce blog. Très vite nous avons su utiliser bus, métro et surtout les taxis pour des déplacements sécurisés,notamment la nuit, au retour des milongas. Et au besoin nous avons constaté qu’il y a souvent quelqu’un qui propose de vous aider, autre signe de convivialité argentine.

La ville, malgré le délabrement de certains quartiers, garde beaucoup des splendeurs d’une conception à l’européenne car elle a emprunté à l’architecture de Paris, Milan,Londres ou Madrid et certains monuments restent impressionnants. Nous prendrons conscience plus tard de cette influence du Vieux Continent, en rencontrant fortuitement une femme d’origine française dont le grand père, architecte, avait conçu plusieurs monuments du Centre et elle travaillait à la Banque d’Argentine, ce qui nous a valu la faveur d’une visite sous son guidage et nous avons notamment pu découvrir le cabinet des monnaies.Mais pour en revenir à la ville, nous avons été frappé aussi par son côté vert et fleuri, ses parcs où trônent des statues de toutes factures, et aussi par le calme apparent du port… Mais j’aurai l’occasion de revenir sur cette ville fascinante que j’ai déjà beaucoup décrite dans mon blog.

Car ce qui nous préoccupait au premier chef c’était bien les cours de tango et nous avions négocié un calendrier de « travail » avec Sébastian et Eugenia, un très jeune couple de la compagnie DNI. Ce qui frappait au premier abord dans le lieu où avaient lieu les cours, c’était une grande décontraction due sans doute à une clientèle bien plus jeune que nous, mais aussi au dynamisme du couple directeur dont Diana était l’âme bondissante et apparemment toujours gaie. Quant à nos maestros, ils étaient extrêmement prévenants et indulgents pour nos maladresses multiples. Nous avons toujours remarqué ce côté très naturel des professeurs argentins qui, tout en étant parfaitement conscients de leur supériorité chorégraphique d’une part, et de la manne touristique du tango par ailleurs, restent d’une grande modestie et d’un grand naturel. Nous retrouverons ces qualités chez des couples comme les Balmaceda, Joe Corbata et Lucila Cionci et quelques autres, avec comme règle essentielle enseigner dans la simplicité et la convivialité. Quelques professeurs, parfois improvisés, en France, auraient avantage à s’en inspirer… Aussi avons nous pu progresser et surtout partager des moments exceptionnels comme ce jour d’orage dans une période de chaleurs étouffantes où toute la troupe, pour le moins dénudée, s’est précipitée dans le patio pour bénéficier des bienfaits de la pluie. Et ce qui nous a surtout paru rassurant, c’était les moments de pratique où tous les élèves se retrouvaient après les cours et avec la possibilité de danser avec les professeurs. J’avoue avoir été très intimidé pour ne pas dire effrayé quand j’ai eu la possibilité de tenir la pulpeuse et électrique Diana dans l’abrazo, car je me sentais très maladroit. Les années suivantes, nous avons eu l’occasion de retrouver Sebastian et Eugenia, toujours avec la même gentillesse de leur part.

Pour compléter les cours réguliers suivis avec notre jeune couple, nous avons cru bon de suivre quelques séquences à l’Escuela argentina de Tango, au Centre culturel Borges, installé à l’étage des galeries Pacifico, Viamonte, dans l’enfilade de la Rue Florida. Là, tous les jours, se succédaient des séquences de 1h30 sur des thèmes variés et avec des professeurs divers, connus des amateurs et souvent animateurs de milongas qu’ils recommandaient aux danseurs. Nous avons ainsi eu l’occasion de travailler avec Aurora Lubiz, Jorge Firpo et Gabriela Elias entre autres. Il faut dire que nous avions une boulimie d’apprendre et je ne suis pas sûr, avec le recul, que tout nous ait été bénéfique. Mais je retiens le travail avec Aurora qui incitait les hommes à suivre « Technica para la Mujer » pour bien comprendre la posture corporelle et les mouvements imposés à la femme par le guidage, et aussi les cours de Milonga avec Jorge qui jouait des pieds avec allégresse et virtuosité. On voit que nous étions prêts à mettre nos corps à l’épreuve mais aussi à dépenser une petite fortune pour progresser ! Nous avons même suivi quelques cours qui précédaient les milongas, notamment au Club Sunderland qui organisait ses rencontres dans un gymnase, sous les panneaux de basket !

Autre découverte, celle du tango de rue, spectacle pour les touristes, mais exercé souvent dans les mêmes lieux fixes, susceptibles de regrouper des touristes avides de ces mini-spectacles improvisés. Chaque couple ou chaque groupe avait ainsi son aire de prédilection, notamment lors de la Feria de San Telmo. El Indio et ses partenaires successives dansaient à la Plaza Dorrego, tandis qu’un duo, Pocha et Osvaldo, plus vieux mais photogénique, et souvent accompagné d’une femme plus jeune, faisait chaque dimanche le bonheur des chalands, à la esquina du bar notable Dorrego. Des photos d’eux figurent dans beaucoup de revues, prospectus touristiques, blogs et autres écrits sur le tango, en particulier dans  » Barrio de Tango », anthologie écrite par Denise Anne Clavilier ( Editions du Jasmin, 2010 ). Enfin un groupe était actif Rue Florida, en face de la sortie de la Galerie commerciale Pacifico dont j’ai parlé plus haut, mais dans une rue aussi passante, les danseurs n’évitaient pas les excès du tango fantasia pour plaire au public.

Enfin, dans le registre touristique à l’authenticité discutable, le quartier du port à la Boca, présentait et offre toujours à ses terrasses, des spectacles autour du tango, souvent avec des musiciens, parfois organisés en orchestre et cette visite obligée eut surtout le mérite de nous faire découvrir le folklore et d’apprécier une zamba, dansée en costume. Et ce jour là, à l’entrée du quartier, nous avons rencontré un couple de chanteurs et cette sortie nous fit ainsi découvrir plusieurs facettes du tango et de la culture argentine.

Enfin, chaque soir et parfois l’après midi, nous avons découvert les milongas telles que les gens des quartiers les vivent en Argentine. J’en ai abondamment parlé dans mes divers écrits pour montrer comment le naturel, la convivialité, la qualité de la musique, et la simplicité de la danse donnaient une grande densité à ces rencontres, avec, pour chaque salle, une touche particulière due au cadre et au décor mais aussi au dynamisme de l’animation. Bien sûr nous avons particulièrement été fascinés par le cadre de la Confiteria Idéal que nous avions vue dans le film « La Leçon de Tango » avec Pablo Veron, mais aussi par le Salon Canning. Et quelques autres salles comme Boedo ou Sunderland, repérées grâce au petit guide avec plan de situation publié par les instances touristiques.

Ce qui nous a frappé, c’était la qualité de la danse, chacun évoluant selon les possibilités physiques du couple et pour la presque totalité des participants, complètement dans la musique, et dans le rythme et dans la compréhension des paroles pour les tangos chantés, privilège que les non hispanophones n’ont pas. Dur apprentissage pour des novices qui découvraient ce cadre, avec l’idée de mettre en application les figures apprises en cours. Nous avons vite compris que ce n’était pas de mise et que toute tentative de gesticulation faisait l’objet d’un discret mais ferme avertissement. Diable ! On n’était plus à l’époque de la bagarre au couteau, mais il fallait respecter les mouvements du bal ! Et surtout les codes d’invitation dans la plupart des milongas. J’en ai fait pour ma part la cruelle expérience dans une milonga où nous nous étions résolus à respecter la différenciation entre le côté des femmes et celui des hommes et nous étions allés jusqu’à entrer séparément ! Alors que nos épouses étaient déjà sur la piste, invitées par des Argentins, nous avons mis un bon moment à nous lancer, conscients de nos maladresses. Je me suis enfin décidé et avancé devant une danseuse… qui n’a pas bougé ! J’étais planté là, stupide et ne sachant que faire, mais la danseuse s’est enfin décidée en me disant  » Tu es Français ? Je suis aussi Française et je te sauve la mise mais l’invitation ici se fait à la mirada ! Tu ne le savais pas ?  » Et elle m’a expliqué brièvement de quoi il retournait. Double confusion : celle d’une situation ridicule et celle d’avoir cru inviter une Argentine dans des sites très fréquentés par les touristes en tout genre. J’ai retrouvé plus tard, dans des milongas françaises, celle qui m’avait sauvé la mise et nous en avons ri. Inutile de dire que le lendemain de cette mésaventure, nous nous sommes documentés plus en détail sur ces codes d’invitation dont nous avons compris toute la portée et que nous respectons encore aujourd’hui, toutes les fois que la disposition de la salle s’y prête. Et j’avoue être agacé par la désinvolture de quelques danseurs français qui tirent la danseuse de sa chaise par la main ou par un signe d’appel inélégant, lui enlevant la possibilité de refuser, quand le partenaire ne lui plaît pas ou quand elle est simplement fatiguée ! Il est vrai que le nombre de femmes esseulées est supérieur à celui des hommes et qu’il est tentant de ne pas passer son tour…Mais en Argentine, la plupart des danseuses se basent sur d’autres critères et n’hésitent pas à se dérober à une invitation qui ne leur convient pas !

Ce premier voyage a été une expérience très riche et partagée avec un couple d’amis et nous avons beaucoup appris. Pour notre part, séduits par la vitalité de la capitale et du tango, nous avions déjà l’idée de compléter nos découvertes et donc de revenir, alors que nos amis, trouvant les contraintes de la ville et celles de la danse trop grandes, étaient plus hésitants. Et en effet, en novembre 2009, seuls cette fois, nous étions à nouveau à Buenos Aires pour un deuxième séjour, qui se révèlera encore plus constructif.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO … 4 ) De Tarbes à Buenos Aires.

Comme je l’ai laissé entrevoir dans l’article précédent, une frénésie de découvertes, de cours et de tango allait marquer l’été et l’automne de l’année 2008 et susciter le premiers contacts avec des artistes et personnalités du monde argentin, ouvrant un grand cycle de rencontres, souvent fortuites mais riches . Et d’abord en ouvrant ce marathon enthousiaste par notre participation au Festival de TARBES, dont c’était la 11ème édition. Je ne sais qui nous avait incités à nous inscrire à cette manifestation qui brillait entre toutes au niveau européen : 1 pleine semaine de tango à la mi-août, période qui reste fidèlement la même depuis ses débuts. Nous étions certes tentés par les cours dispensés par des maestros argentins, mais nous avions aussi noté que le festival proposait de multiples manifestations culturelles autour de la culture argentine et du tango : films, concerts, conférences, animations : c’était donc une semaine complète d’immersion dans une ambiance stimulante et conviviale. C’est une des grandes forces de cet événement que ces propositions enrichies d’année en année, avec l’appui de la Municipalité et de l’Office du tourisme qui avaient compris l’apport d’une telle manifestation pour la ville. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’association « Tangueando-Ibos » que d’avoir, avec ses bénévoles, fait fructifier le capital tango qu’elle cultivait dans un village voisin de Tarbes. Nous avons d’ailleurs noué, au fil des rencontres, avec des membres de cette association des liens de sympathie, voire d’amitié qui durent encore et qui nous ont incités, l’année suivante à créer notre propre association. Deux découvertes allaient marquer notre esprit d’entrée. D’abord le dynamisme de l’affiche élaborée pour le festival par Alain LABORDE LABORDE qui restituait l’âme du tango dans des envolées sensuelles de personnages enlacés à leur partenaire ou à leur instrument. Il exposait d’ailleurs au Pari, un des lieux du Festival, et il a pendant plusieurs années renouvelé son inspiration pour les festivals suivants, jusqu’à recevoir la consécration à Buenos Aires par une exposition à l’Academia Nacionale del Tango . J’y reviendrai car Alain était un homme charmant, danseur passionné, malheureusement disparu depuis. Il faut noter au passage que, plus tard, l’Office du Tourisme a cru bon de renoncer à son talent pour revenir à des affiches plus aguicheuses et plus conventionnelles sur le tango.

Ensuite et surtout celle de la présence, dans l’hôtel que nous avions choisi avec le couple d’amis, des musiciens de l’orchestre COLOR TANGO, dont nous avions entendu parler mais que nous n’avions jamais écouté in vivo. Quand nous avons entendu l’ensemble, d’abord lors d’une conférence musicale puis le soir d’une milonga de gala, nous avons encore mieux apprécié le privilège de côtoyer les musiciens au petit déjeuner, en toute simplicité et avec la possibilité d’échanger avec eux…Et celui de rencontrer, non seulement le Maestro Roberto ALVAREZ, mais aussi la belle Analia GOLBERG, dont les tenues élégantes, mais suggestives affolaient les danseurs, ce dont j’ai fait d’ailleurs plus tard le sujet d’une de mes premières nouvelles :  » La pianiste ». Peut être que c’est dans ces premiers jours du Festival que j’ai réalisé que le tango, c’était aussi une lente imprégnation culturelle faite de circonstances impromptues, de rencontres chaleureuses, mais aussi d’efforts pour aller vers cet aspect artistique de la vie argentine qu’ensuite chacun retravaille à sa façon pour en nourrir intuitivement sa danse et son esprit.

C’est aussi lors de cette session 2008 que nous avons découvert la TIPICA IMPERIAL, sous la conduite de MATILDE VITULO, sans soupçonner que nous aurions l’occasion de croiser plus tard à nouveau le chemin de cet orchestre brillant qui animait la soirée de gala, de l’inviter à TANGO GUINGUETTE et surtout de nous lier d’amitié avec Matilde, puis, pour ma part de prendre des cours de bandonéon avec elle, dans le cadre d’ailleurs des cours de musique que Tarbes allait développer.

Quant aux cours nous avions choisi de travailler en continu avec le couple RODRIGO PALACIOS et AGUSTINA BERENSTEIN que nous aurions l’occasion de croiser ensuite maintes fois à Buenos Aires et dont la rigueur pédagogique nous a convenu. Ils étaient magnifiques de prestance, et peut être espérions nous arriver à une aussi parfaite élégance ! Ils ont depuis fait un superbe parcours, au point d’oser danser sur une composition d’Astor Piazzolla « Adios Nonino », l’éloge funèbre écrite pour son père. Qu’on en juge par la prestation filmée sur You Tube dans un Festival, à Sydney.

Mais, à la soirée de gala cité plus haut, nous avons aussi été conquis par la jeune troupe de DNI qui avait élaboré un spectacle dynamique sous la direction de DIANA FRIGOLI et PABLO VILLARRAZA. A tel point que, lors de la Despedida, ils nous ont engagés à les retrouver à Buenos Aires où ils avaient un studio. Malgré nos débuts encore récents, nous étions dopés par tous les espoirs et surtout par la richesse du programme de ce premier festival qui nous ouvrait sur la littérature de BORGES, le cinéma argentin, les spectacles de rue … et la convivialité.

Et en novembre, nous prenions l’avion pour Buenos Aires … Avec, au préalable, un passage par Paris où se donnait en septembre, au Théâtre du Châtelet, le spectacle « Tanguera » qui cumulait avec brio tous les poncifs du « tango fantasia ». Le dépliant vantait une soirée « provocante, sensuelle, érotique », susceptible d’attirer un public novice et de tromper sur les vrais aspects de la danse. Nous nous somme laissés « attraper » par « les chemises d’un blanc éclatant et les gilets noirs, les mouvements ensorcelants des minijupes, les longues jambes et les bas résilles très fins » selon le prospectus sur fond de rideau rouge. Il n’est cependant pas inutile de voir un tel spectacle clinquant et plaisant par ses acrobaties chorégraphiques pour mieux apprécier le vrai tango des milongas que nous allions vivre à Buenos Aires, une façon de danser beaucoup plus sobre.

Avec le même couple d’amis que celui qui nous avait accompagnés à Tarbes, nous avions ciblé deux buts à notre voyage : découvrir l’Argentine et vivre le tango dans sa Capitale. Mais, un peu timorés pour ce premier voyage, nous avons choisi la commodité d’un périple organisé avec une première partie touristique, suivie d’un séjour à Buenos Aires où nous gérions notre temps. Là encore, nous avions vu grand en voulant découvrir le maximum de lieux aux quatre coins d’un grand pays, ce qui supposait de longs voyages en avion de la Péninsule de Valdès aux Glaciers, puis aux chutes d’Iguazu et enfin à Salta, passages obligés pour les touristes de base. Mais au moins, cette formule sécurisée et accompagnée nous a-t-elle donné une idée des paysages époustouflants et très divers de ce pays, avec l’envie d’explorer mieux certaines régions et d’organiser nous-mêmes nos circuits, ce que nous avons régulièrement fait dans les années suivantes. Nous avons pu constater plus tard que beaucoup des « mordus » de tango qui venaient dans la Capitale d’abord pour danser, ne sortaient guère des frontières de la ville, épuisant leur temps nocturne dans les milongas et passant une partie de leurs journées à récupérer !

Pour nous, le tango, comme le montrera le chapitre suivant, sera aussi une suite de découvertes, le plus souvent agréables, mais toujours étonnantes et parfois désagréables ou pour le moins déroutantes.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO 3 ) 2007-2008 : PLEINS FEUX SUR TOUTES LES AMBITIONS …

Les années 2007 et 2008 nous ont vu entrer résolument dans le tango, grâce à la conjugaison de plusieurs éléments dopants.

DES COURS A LA CAMPAGNE AVEC CATHERINE ET FEDERICO : Des amis du cercle des danseurs nous avaient incités à nous inscrire à un stage de longue durée, en juillet 2007, avec Catherine Berbessou et Federico Rodriguez Moreno, lesquels proposaient un enchaînement de cours sur une semaine, dans un lieu magique du Cantal, proche d’Aurillac, La Ferme de Trielle à Thiézac. Une association, installée dans cette ancienne bâtisse auvergnate restaurée, proposait une série de stages en tous genres, allant du cirque à la danse africaine en passant par le Butô, le chant et … le tango argentin. Le lieu offrait l’hébergement en pension complète et mettait à disposition une magnifique salle parquetée, la bergerie, idéale pour les cours, les pratiques et les milongas du soir, tout cela sous la houlette d’animateurs conviviaux. En plus le cadre naturel était magnifique avec la piscine et des tables extérieures donnant sur la vallée, propices aux apéros et donc aux échanges : nous y avons fait connaissance, là aussi avec des couples qui sont restés des amis et notamment avec deux copines de Vaison la Romaine qui nous entraîneraient plus tard dans d’autres aventures. La Ferme de Trielle organise toujours des activités variées que l’on peut découvrir sur son site. Et j’ai constaté que les maestros dont je vais parler maintenant poursuivent les cours dans ce cadre, toujours aussi attrayant.

Nous ne connaissions pas le couple Catherine-Federico qui avait ses admirateurs inconditionnels ayant déjà participé à divers stages, mais on nous avait prévenus qu’ils pratiquaient un tango ouvert, actif et très élégant. Bien sûr nous avions choisi le stage débutant, conscients de nos limites. J’ai à la fois le souvenir d’un grand plaisir à travailler avec eux, parce qu’ils insistaient l’un et l’autre sur le fait que tout mouvement et toute figure étaient perfectibles, mais aussi la sensation d’avoir souffert parce qu’ils étaient intransigeants dans la recherche du mieux. L’un comme l’autre décortiquait chaque figure, analysait l’effet produit sur le partenaire et cherchait donc l’harmonie du couple. Inutile de préciser que c’est quasiment impossible pour un couple de débutants, d’autant que nous étions déjà âgés, contrairement à plusieurs couples plus jeunes, adeptes d’une danse ouverte et riche en figures, ne serait-ce parce qu’ils étaient plus souples ! Et l’échec en tango est plutôt décourageant lorsqu’on se prend trop au jeu et quand on prétend faire comme les profs ! Mais Catherine, danseuse de formation classique, chorégraphe déjà reconnue et pédagogue de ce fait, était d’une infinie patience et reprenait inlassablement le travail, payant de sa personne pour prendre l’abrazo avec les danseurs les plus maladroits. On imagine bien que lorsque cela m’est arrivé, j’étais tout intimidé et paralysé par le fait de tenir dans mes bras une si belle et grande danseuse. Federico, d’origine argentine et initialement professeur d’EPS, qui avait été le danseur vedette des ballets montés par Catherine – notamment le plus récent à l’époque « A fuego lento » – était plus fougueux malgré son apparente réserve, et on sentait chez lui comme une aspiration permanente à danser, ce qu’il ne se privait pas de faire largement le soir, à la milonga, malgré la fatigue des cours. Et quand il partageait la piste avec Catherine, c’était un festival de figures d’une grande énergie où Federico se déplaçait comme un félin . Mais j’avoue que je ne trouvais pas toujours à leurs démonstrations le côté intime et sensuel que nous attendions du tango parce que le trop plein de mouvements était un peu étourdissant, d’autant que notre couple ne les réussissait pas toujours au mieux. Encore aujourd’hui, en regardant évoluer des couples qu’ils ont formés, je vois, pour certains d’entre eux plus d’application gymnique que de sensualité recueillie. Nous nous sommes néanmoins réinscrits l’année suivante, cette fois en n’hésitant pas à choisir 2 cours, ajoutant le niveau supérieur, car entre temps nous avions acquis de l’assurance et espérions atteindre la perfection ! Et puis le site de Trielle, propice à quelques belles ballades et la convivialité et des hôtes et du groupe de danseurs restaient des avantages supplémentaires pour ce stage. D’ailleurs, ensuite, nous avons continué à pratiquer avec eux dans plusieurs sessions qui avaient lieu à Avignon, à l’invitation d’une association locale et dans le cadre des Hivernales, festival de danse sur divers thèmes et qui reste un événement local marquant. Nous leur devons beaucoup car nous avons appris avec eux que la tango ne souffre pas la médiocrité, et qu’il faut être à la fois à l’écoute de la musique, de son corps et surtout de celui du partenaire.

UN SPECTACLE DECISIF : L’année 2008 serait d’ailleurs celle d’autres découvertes, d’abord avec la participation, en juin de cette année, lors d’un voyage à Paris, à un superbe spectacle dans le cadre de Buenos Aires Tango 2008 au Palais de Chaillot. Cette soirée appelée modestement  » Tangos clasicos  » a sans doute scellé notre mariage avec Buenos Aires. L’affiche en était alléchante, sans que nous sachions que les vedettes figuraient parmi les maestros en vue de La Capitale argentine : Orquesta escuela de tango ( Emilio Balcarce à la direction ), file de 7 bandonéons, avec à l’honneur le maestro Nestor Marconi, cordes sous la conduite de Ramiro Gallo, 1er violon et déjà illustre pour ses compositions et son action de remettre en vedettes, conjointement avec Ignacio Varchausky, les gloires de la Vieille Garde. Ce soir là, nous avons découvert les sonorités magiques d’une tipica vigoureuse et surtout l’ambiance éclectique d’un concert qui mariait des compositions très différentes allant de Di Sarli à Piazzolla en passant par Gardel …et Balcarce avec sa célèbre « Bordona » . Mais surtout, nous avons été remués jusqu’aux tripes par un chanteur, Julian Carlos Godoy que nous découvrions avec sa voix si particulière et expressive et nous avons senti, ce soir là, tout ce que le chant apporte au tango dans des textes comme «  Arrabal amargo » ou « Alma en pena ». Nous ne savions pas encore que nous reverrions Godoy plusieurs fois à Buenos Aires mais le soir, à la milonga qui suivait la soirée, nous avons pu mesurer la vénération que lui portaient les autres artistes, au soin qu’ils prenaient de lui, déjà vieillissant. Selon l’expression japonaise, un trésor vivant. Bien sûr, dans le spectacle, évoluaient aussi des danseurs dont plusieurs couples jouissaient déjà d’une belle notoriété. C’était la compagnie « Union Tanguera » sous la direction de Estaban Moreno et ils avaient incorporé un couple de danseurs à l’évidence plus âgés que les autres, Carlos Pérez et Rosa Forte. Ce couple qui a appris le tango des années 40-50, avant même qu’il y ait des cours, avait dirigé la Milonga Sunderland, dans le barrio Villa Urquiza, et dansait à la manière qui, depuis porte cette étiquette du quartier, ce qui signe un style. Avec eux, nous avons approché la forme de danse qui nous séduirait définitivement : ils ne faisaient presque rien, comparativement aux autres danseurs, mais ils étaient d’une grande élégance et toujours en parfait accord avec la musique. On en jugera par la vidéo ci dessous qui date de l’année 2006 et qui met en valeur une sobriété que nous allions retrouver à Buenos Aires avec Osvaldo et Coca Cartery auxquels j’ai consacré un chapitre dans mon dernier recueil de Nouvelles.

https://youtu.be/4w3B4TOLpjw

D’ailleurs, dans le final, sur la traditionnelle « Cumparsita », où les danseurs déploient toute la virtuosité du tango de scène – tango fantasia – les deux artistes n’apparaissaient pas, non pas parce qu’ils étaient plus âgés et un peu replets, en contraste avec les jeunes artistes filiformes, mais sans doute parce que leur tango aurait trop tranché avec celui mis en scène pour le final et propre à déclencher l’enthousiasme des spectateurs. Nous savions ce soir là qu’un fossé séparait le tango pratiqué dans les milongas portègnes et celui qui se pratiquait dans les spectacles et les démonstrations, pour éblouir l’assistance à la manière d’une performance.

SUR LA ROUTE DE BUENOS AIRES : Nous allions d’ailleurs retrouver ces différents styles de danse au festival de Tarbes auquel nous avions décidé de participer au moins en partie en août 2008, ouvrant ainsi une série de déplacements aux quatre coins de l’hexagone, dans une course au tango qu’aujourd’hui, avec le recul nous jugeons un peu démente. Et pourtant, ce fut l’origine de belles rencontres ! Nous avons entraîné dans cette découverte un couple d’amis qui viendraient aussi avec nous à Buenos Aires en novembre de la même année, car à Tarbes, nous avons pu suivre des cours ( encore ! ! ! ) avec la compagnie argentine DNI qui, sous la houlette de Dana Frigoli, offrait la possibilité de travailler avec plusieurs couples de la compagnie. Celui que nous avions retenu, éminemment sympathique et d’une jeunesse communicative, allait nous persuader qu’il fallait aller à Buenos Aires. Mais je reviendrai dans le prochain article sur cet épisode d’une année fougueuse.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GÂTE DU TANGO … Suite 2 ) Prendre des Cours : sur la piste des illusions !

Dans le tango, comme dans bien d’autres passe-temps élevés à la hauteur de passions, il est grisant pour le débutant de rechercher la perfection, et pour cela, de s’identifier à des modèles. Dès que nous avons pu danser sans trop de maladresse, nous avons commencé, souvent avec des couples d’amis, à courir des manifestations diverses organisées dans notre proche environnement, au besoin en parcourant de plus en plus de kilomètres. Les cours de Florent et Johanne ne nous suffisaient plus et nous cherchions d’autres professeurs, si possible avec le label argentin, gage imaginaire d’authenticité : nous étions avides d’apprendre de nouvelles figures ou combinaisons alors que nous possédions encore très mal les bases-mêmes de la danse et que nous n’avions pas encore trouvé la bonne posture détendue pour notre couple. J’ai ainsi le souvenir d’un mini festival à Aubais, à proximité de Nîmes, où nous avons tenté de comprendre et d’assimiler le traspié, objet d’un stage spécifique, consacré surtout à la milonga. Cette figure d’aller et retour de la même jambe, sans changement de poids et sans modification de l’axe, est effectuée presque sur place et sur un contretemps. Cela suppose de maîtriser le moment où il faut l’introduire et donc la musicalité du tango ou de la milonga dans laquelle elle est le plus souvent utilisée ! La vidéo ci dessous donne une idée de la technique qui semble aller de soi… quand on sent bien les effets musicaux

Nous étions bien loin d’assimiler ces subtilités, sans doute parce que à cette époque d’essor du tango, les maestros étaient incités à répondre d’abord aux attentes des danseurs qui voulaient faire vite des figures. Inutile de préciser que nous n’arrivions pas vraiment à introduire le traspié dans notre danse… et que toute notre bonne volonté engendrait plus de déceptions que de satisfactions. Beaucoup de danseurs sont sans doute passés par cette étape. Un peu plus tard, c’était en 2007 – et j’ai retrouvé des traces de notre inscription – nous avons suivi un autre stage dans un magnifique lieu proche de Carpentras, Le Château Juvénal, dont les propriétaires, viticulteurs reconnus ( y aurait-il un lien indéfectible entre le tango et le vin ? ), organisaient des séjours en tous genres car ils disposaient aussi de plusieurs gîtes pour héberger les participants. Le couple franco-britannique de professeurs, Pauline Reibell et Richard Manuel, proposait un programme alléchant après le cours d’ouverture sur l’abrazo et la connexion : entrées et sacadas, musicalité, milonga, structure de la danse, clefs pour l’improvisation, colgadas, volcadas de salon, vals : de quoi devenir de brillants danseurs … et nous nous sommes inscrits à tous les cours ! Etions nous séduits par la photo du couple de maestros et imaginions nous que nous pouvions atteindre une certaine classe, sans différencier le tango du bal de celui de la scène ? Heureusement, dans cette session, pour la première fois, une séquence insistait sur la musicalité et c’est sans doute celle qui nous a le plus servi car pour des débutants, les autres figures étaient souvent complexes et difficiles à introduire dans le bal. En outre, nous n’en soupçonnions pas les règles et codes et notamment le respect de l’espace des autres danseurs … Mais nous gardons de ce stage, qui se terminait par une milonga à Avignon, devant le Palais des Papes, un excellent souvenir et celui d’une convivialité insufflée par Brigitte, l’organisatrice anglaise de ces festivités que nous avons retrouvée plusieurs fois, y compris chez elle à Londres. Peut être était-elle le premier maillon d’un réseau international que nous étofferions au fil de nos rencontres ?

A la même période, en bons élèves soucieux de ne pas oublier les figures et conseils, nous avons commencé de répéter et réviser nos cours, dans un souci de perfectionnisme où chaque couple et chaque danseur apportait sa contribution, constatant que tout le monde n’avait pas la même mémoire, faute d’avoir noté ou filmé les pas et figures … C’est à cette époque que nous avons utilisé le grenier de notre ancien mas, aménagé avec un parquet, pour ces soirées qui se terminaient le plus souvent par un apéritif ou un repas convivial. De dortoir pour les petits-enfants, la pièce passait au statut de piste de danse et nous l’avions même annoncé sur la porte avec une pancarte métallique faite plus tard à Buenos Aires avec les dessins en filetes ! Quand on est toqué du tango … mais nous gardons aussi de cette période des souvenirs d’autant plus émus que plusieurs de nos amis danseurs ont depuis disparu. La rencontre avec Robert et Raquel allait nous faire franchir une étape décisive en nous procurant une approche plus authentique du tango argentin, celui qui se pratique dans les milongas portègnes. En effet, nous avions rencontré le couple au Festival d’Aubais que j’ai évoqué plus haut, lors de la milonga de despedida, celle qui marque la fin du stage et les adieux entre participants. Notre idée première était d’aller chez eux pour acheter des chaussures que Raquel fabriquait à Buenos Aires, ce qui donnait à la rencontre une attraction complémentaire indéniable. Ils nous avaient invités cordialement, en précisant qu’ils organisaient chaque semaine, dans leur Mas aux alentours de Nîmes, une milonga, alors gratuite et précédée d’un cours pour les débutants. Nous pouvions donc venir un peu avant la soirée pour choisir les chaussures et discuter. Notre étonnement fut grand en découvrant les lieux car, à l’étage d’un beau mas provençal, Robert et Raquel avaient aménagé une grande pièce avec parquet, petites tables rondes et bar, une vraie salle de bal portègne ( voir photo ci-dessous ). Je me souviens encore des paroles de Robert, précisant que le tango lui ayant tout donné, sa compagne, sa connaissance de Buenos Aires et du tango argentin, il avait plaisir à partager son amour et sa pratique de la danse avec les amateurs, en mettant à leur disposition ses installations et en partageant leur technique de couple par des cours gratuits. Cette générosité et l’ambiance que nous avons découverte à cette soirée ( belle musique, auberge espagnole, cadre agréable et danseurs sans prétention ) nous ont incités à nous inscrire au cours et à y entrainer un couple d’amis avec lequel nous partagions la route chaque mardi, quitte à rentrer tardivement et à ne pas compter les kilomètres parcourus. Mais surtout, Robert et Raquel nous ont ramenés à des ambitions plus modestes en nous faisant travailler sur un tango épuré où les quelques figures, placés à bon escient, étaient là pour enjoliver la marche, une marche que nous reprenions inlassablement à chaque début de cours, en corrigeant l’abrazo, la posture et en respectant le rythme donné par des musiques différentes et reprises plusieurs pour améliorer la pratique. Et puis, dans les discussions, Raquel nous parlait de Buenos Aires et de sa fabrique de chaussures, nous donnant à chaque fois envie d’aller en Argentine… Je ne sais plus pendant combien d’années nous avons ensuite fréquenté assidument les cours et milongas du club Abrazo, mais non seulement nous avons perfectionné notre danse, mais aussi fait de multiples rencontres amicales que nous croisons encore à l’occasion. Certains ont enrichi leur culture argentine, qui, en devenant DJ comme Hélène, qui en se lançant dans le chant comme Gérard et Chantal, qui en animant des milongas comme Nanouchka et certains, assez sûrs d’eux-mêmes, n’ont pas hésité à donner à leur tour des cours de tango ! Plus tard, l’initiative de Robert ayant pris de l’ampleur, nous avons pu suivre des cours avec un couple connu Adrian et Amanda Costa. Aujourd’hui encore, Robert et Raquel continuent sur leur lancée et préparent sans doute une nouvelle saison.

Après cette seconde étape dans notre itinéraire, je vais poursuivre avec une période plus dense qui mêlera à cette relation des cours, celle de notre participation aux premiers voyages à Buenos Aires et aux Festivals comme ceux de Tarbes, Saint Geniez d’Olt ou Aix les Bains. Mon souci sera toujours de prendre un recul humoristique avec ces périodes, peut être avec l’idée de me demander pourquoi toute cette agitation dansante a abouti, en tenant compte de l’âge, à une pratique si sobre mais toujours passionnée. Je suis donc preneur des réactions de mes lecteurs pour donner plus de mordant encore à ces souvenirs, précieux pour nous mais dont l’intérêt peut paraître moindre pour d’autres.

par chabannonmaurice

ITINERAIRE D’UN ENFANT GATE DU TANGO… 1 ) PRENDRE DES COURS – Episode 1 : « Les premiers pas »

A cette période où les activités de tango et plus particulièrement les Festivals ont repris de la vigueur, j’avoue avoir délaissé trop longtemps mon blog, lassé par les conséquences d’un virus qui, non content d’affecter la santé des gens, a surtout instauré réserve, défiance et parfois mésentente non seulement quant à l’opportunité de la vaccination, mais aussi dans l’attitude des danseurs. Les milongas se sont étiolées parce qu’elles ont dû fermer quand elles refusaient la clandestinité, et parce qu’elles ont mis en avant les divergences de vue entre les organisateurs et qu’elles ont exacerbé celles entre les tangueros. Ainsi l’engouement pour le tango s’est-il appauvri, y compris dans les Festivals, annulés ou simplifiés par les règles du pass sanitaire. Quelles traces ces événements laisseront-ils alors qu’on semble retrouver le rythme antérieur ? Que sont devenus les danseurs qui ont quitté la piste ? Découragement, désintérêt, voire désabusement ? Fatigue, voire maladie ? Décès ? Nous avons appris avec tristesse celui de quelques habitués des pistes, ici ou là bas, à Buenos Aires et ils nous ont quittés, pas toujours avec l’hommage qu’ils auraient mérité.

Pour ma part, la lecture et l’écriture ont entretenu la flamme , mais en triant photos et archives, j’ai surtout eu l’occasion de retrouver des témoignages et souvenirs de riches heures consacrées au tango, depuis notre découverte de la danse, son apprentissage et sa pratique tout au long des années. C’était d’abord, dans la complicité de l’abrazo, de beaux moments avec Hélène, mon épouse, particulièrement au cours de nos 9 séjours argentins. C’était souvent des moments partagés avec des amis chers et je leur dédie les articles qui vont suivre car ce fut la découverte et l’illustration de la convivialité que j’ai souvent mise en valeur dans les articles de ce blog. C’était finalement dans un bain de culture argentine où nous avons découvert et savouré, non seulement les paysages superbes de ce beau pays, mais aussi la diversité des populations et du folklore, la gastronomie et les vins, l’allant d’un peuple qui pourtant vit encore des heures difficiles, son histoire marquée à jamais par les moments sombres de la dictature…Finalement, nous sommes allés bien au delà de la danse dont le tango n’est qu’un élément d’une culture riche et diversifiée.

Aujourd’hui, alors que l’univers du tango semble revenir à la normale, alors que les milongas et festivals retrouvent une affluence enthousiaste, alors que nous venons de participer à un Festival plein de fraîcheur à Arbois, dans le Jura, je veux reprendre à ma manière la piste du tango pour souligner tout ce qu’il nous a apporté. Beaucoup de danseurs ont sans doute suivi des itinéraires parallèles et leurs réactions m’intéressent bien évidemment.

SUIVRE DES COURS : EPISODE 1 : LES PREMIERS PAS…

Quel instinct et quelles circonstances poussent un jour vers cette danse ? Peut être l’enthousiasme d’avoir assisté, à l’occasion d’un passage à Paris, au spectacle »TANGO ARGENTINO » . La troupe entamait une tournée européenne, avec en vedettes Juan Carlos Copes et Maria Nieves pour la danse et l’orchestre « Sexteto Mayor », prestation qui allait donner au tango un nouvel élan. Le couple vedette de cette danse inventait alors le tango fantasia, tango de scène qui allait donner à tous les amateurs l’illusion qu’ils pouvaient reproduire cette virtuosité ( voir ci-dessous une séquence You Tube qui donne une idée de leur talent; voir aussi l’article sur le film qui leur a été consacré  » Un Tango Mas  » , le 23/12/2015 ). Sans doute n’avons nous pas échappé à ce mirage !

Par ailleurs, la lecture, en 1990 du livre d’Horacio SALAS  » LE TANGO « ( Actes Sud 1989 pour la traduction française du texte paru en Argentine en 1986 et réédité plusieurs fois ) avec, en acrostiche  » Le tango est une possibilité infinie » nous a conforté dans cette orientation. Et, dans cette thèse, j’ai découvert par delà l’histoire du genre, la richesse et la poésie des textes dont Salas donne la version en langue argentine mais aussi la traduction en français.

https://youtu.be/2BBp0hqEXfE

Plus prosaïquement, je souhaitais découvrir cette danse comme un délassement à mon métier de Proviseur, particulièrement accaparant dans un établissement de près de 2000 élèves. Mais aussi quelque part, intuitivement, reprendre le chemin de la danse que mon père, qui excellait dans la valse, le paso doble…et le tango de bal m’avait montré. Hélène était dans les mêmes dispositions et nous voilà en quête d’une école de danse à Grenoble, proche de notre résidence de l’époque. Déception : pratique d’une sorte de tango de concours, professeure vieux jeu et peu conviviale, nécessité d’être assidus avec des déplacements longs, alors que le métier imposaient des obligations contraignantes. En plus, les bals restaient rares dans le secteur et il était difficile de mettre les choses en application. Nous renonçâmes très vite… mais momentanément !

Et c’est lorsque nous avons pu profiter de la retraite et que nous nous sommes installés en Provence que nous avons décidé de nous lancer à nouveau dans les cours, à Carpentras où Florent et Johanne avaient créé des sessions, à un moment où le tango était en pleine essor dans le Midi sous l’impulsion de couples argentins qui s’était installés à Marseille, à Nîmes, à Montpellier, à Toulouse, entre autres… Plusieurs découvertes entraînèrent notre adhésion : -Johanne avait l’habitude de commencer le cours par des exercices de mise en condition physique, ce qui nous étonna beaucoup au début : diable, le tango était-il un sport de combat ? Nous comprîmes vite que le corps, soumis à des postures diverses, était très sollicité et que nous avions intérêt à le maintenir en forme ! Plus tard, des professeurs argentins reprendront ces exercices sous d’autres formes et j’aurai l’occasion d’y revenir. – trouver l’abrazo et la posture initiale était la condition première d’une danse partagée avec le partenaire dans le plus grande efficacité et si cela paraît maintenant évident, au début, les crispations multiples, dans un trop grand souci de bien faire, furent nombreuses… – les premiers cours furent entièrement centrés sur la marche et même si le mot musicalité n’était pas encore mis en valeur, il s’agissait d’ évoluer en gardant la plus belle élégance. Marcher, marcher, marcher… Mais très vite, certains danseurs réclamèrent une chorégraphie ! ! ! – enfin, comme la plupart des couples étaient débutants et logés à la même enseigne, complicité et convivialité furent de mise et c’est de cette époque que datent quelques belles amitiés, cultivées ensuite dans de nouvelles expériences communes à Buenos Aires ou ailleurs. C’est peut être une des plus belles richesses du tango que ce partage d’émotions, de rencontres, de grands et petits moments dans ce monde si particulier. – pour vaincre toutes les appréhensions, le cours se terminait par un moment plus libre et plus festif de pratique, avec des échanges de partenaires et le sentiment, assez grisant, qu’un avenir dansant s’ouvrait à nous tous. Mais était-il si simple d’envisager de prendre dans l’abrazo un autre partenaire ?

Episodiquement, nous avions la possibilité de nous retrouver dans des milongas locales et parfois dans des cours occasionnels ou des stages et c’est ainsi que nous avons rencontré Ariane Liautaud, qui faisait alors ses débuts non seulement de danseuse professionnelle, mais aussi de professeur et nous avons pu suivre un cours avec elle chez des amis. C’est un souvenir rafraîchi récemment, car elle a donné au Festival d’Arbois, une séquence de sa pièce chorégraphique « TRES » qui fait aussi l’objet d’un article intéressant dans le numéro 127 de la Salida ( juin 2022 ). Nous avons pu évoquer avec elle ces instants où nous cherchions toutes les pistes pour améliorer notre danse. ( voir photo ci dessous ). Le tango procure toujours de belles rencontres et des retrouvailles, parfois avec des années d’écart.

Plus tard, alors que nous prenions de l’assurance et osions nous lancer dans les bals et les manifestations, nous allions rencontrer, dans un Festival à Aubais un couple, Raquel et Robert, qui nous conforterait dans l’idée qu’il fallait travailler avec assiduité le tango pour y trouver tout le plaisir possible et envisager d’aller à Buenos Aires.

par chabannonmaurice

TANGO ET CULTURE ARGENTINE A L’HONNEUR A LA MAISON DE LA POESIE A AVIGNON EN DECEMBRE :

      Dans le cadre d’un programme varié, fruit de la collaboration entre l’Association Contraluz, qui promeut la culture hispanique et sud-américaine, et La Maison de la Poésie à Avignon, le tango sera à l’honneur sous des formes brillantes.

Du 3 au 18 décembre, une exposition des oeuvres de Liliana RAGO, essentiellement des dessins, lithographies et peintures, illumineront les deux salles avec des évocations des milongas, de couples de danseurs et des façades de Buenos Aires, entre autres. Le Vernissage de cette exposition est prévu le vendredi 3 décembre à 19h et on y présentera aussi le récent recueil de Nouvelles et Récits “ Ballade pour mon tango” de Maurice Chabannon, ouvrage illustré par plusieurs créations de Liliana Rago. 

Une soirée qui associera joyeusement peinture et écriture.

Le samedi  11 décembre, à 20h, Maurice CHABANNON lira des extraits choisis de ses Nouvelles, accompagné au bandonéon par Yvonne HAHN, initiatrice et professeure de la classe de bandonéon du Conservatoire du Grand Avignon, créatrice des Rencontres européennes du bandonéon. Les spectateurs pourront dialoguer avec ces deux intervenants et l’auteur dédicacera son livre à l’issue de la soirée, comme il l’aura aussi fait lors du vernissage.

Le vendredi 17 décembre, à 20h, Maurice Chabannon sera à nouveau en scène pour présenter sa conférence “Tango et alcool” où il souligne, avec poésie et humour, combien les tangos sont imprégnés de boissons qui permettent d’oublier les déconvenues et angoisses des ruptures, chez les couples désunis. Deux chanteurs qui travaillent de longue date leur voix avec une professeure argentine, et se produisent sur de nombreuses scènes, y compris à Buenos Aires, Chantal BRUNO et Gérard CARDONNET, illustreront le propos du conférencier.

Trois belles soirées à noter à votre agenda, avec, pour les amateurs de tango, la perspective de trouver, avec un tableau ou le recueil de Nouvelles, un cadeau de Noël original.

Site de l’artiste peintre, Liliana : http://www.lilianarago.com

Blog de l’écrivain, Maurice : www.buenosairesamoroso.com

Pour commander le livre par correspondance :  écrire un message à l’adresse

chabannon. maurice@orange.fr : prix 18€ + 4 € de participation aux frais de port.

par chabannonmaurice

A LA GLOIRE DU BANDONEON.

Lors d’une récente prestation dont je vais parler plus loin, Juan José Mosalini père, raconte une conversation avec Osvaldo Pugliese. Ne se satisfaisant pas de la définition du tango donnée par Enrique Santos Discépolo, « Le tango est une pensée triste qui se danse », pourtant reprise à l’envie par beaucoup de pratiquants, il demanda au Maestro qu’elle était la sienne. Pugliese répondit que le tango est une manière de vivre. On pourrait dire que les deux approches se complètent, mais Mosalini, adoptant cette définition, sous-entendait par là que le tango est aussi motif à recherches permanentes engendrant des évolutions, et que, s’il paraît commode de distinguer des périodes, voire des écoles, il est patent de relever ce que chacun a emprunté aux autres et à son époque. Et en ce qui concerne plus particulièrement le bandonéon, les deux concerts auxquels nous venons d’assister, dans le cadre des Journées européennes de cet instrument, témoignent des évolutions dans les compositions qui mettent en valeur la bandonéon.

Si l’on veut approfondir l’histoire et le côté technique du bandonéon, je recommande la lecture des chapitres qui lui sont consacrés dans trois ouvrages de référence : – « Le dictionnaire passionné du tango » par G.H Denigot, J.L.Mingalon, E. Honorin ( Seuil 2015 ) – « Le tango » par H. Salas ( Actes Sud 1989 ) – « Tango y bandoneon » ( Maizal ediciones 2009 ) en espagnol. Mais si on souhaite mesurer la place privilégiée donnée à l’instrument par les auteurs de tango, on notera que plusieurs des grands compositeurs de musique étaient des bandonéonistes et que beaucoup de leurs oeuvres sont un hommage au bando : « Quejas de bandoneon », « Alma del bandoneon », « Che bandoneon », « Mi loco bandoneon » entre autres. « Ton chant est l’amour qui n’est pas venu / et le ciel dont nous avons tous rêvé /…C’est une envie terrible de pleurer / qui nous vient parfois sans raison » disent Anibal Troilo et Homero Manzi dans « Che bandoneon ». Car il est vrai que cet instrument, par ses possibilités multiples, son expressivité dans des registres d’interprétation variés, la virtuosité technique qu’il suppose dans sa version bi-sonore ne laisse personne indifférent.

C’est ce que nous avons vécu lors des deux concerts dont je vais parler maintenant. C’était donc dans le cadre de la 5ème édition des Journées européennes du bandonéon, créées en 2017, à l‘initiative d’Yvonne Hahn. Le premier, à l’auditorium du Thor, réunissait autour des Mosalini père et fils et de Daniel Binelli, quelques excellents bandonéonistes européens et un orchestre de circonstance composé d’instrumentistes de renom et des meilleurs élèves de l’Ecole de bandonéon du Conservatoire du Grand Avignon, dirigée par Yvonne Hahn, en scène elle-même au côté des maestros. Claire et Dario Da Silva, dansant sur plusieurs morceaux, ont donné du lustre à la soirée par l’interprétation subtile et rigoureuse qu’on leur connaît. Le programme faisait la part belle aux trois grandes figures actuelles du bandonéon en France et soulignait, si besoin était, la complicité de Juan José et Daniel, anciens compagnons de route de Pugliese et de Piazzolla auxquels ils vouent un admiration musicale et humaine forte. Compte tenu de l’année anniversaire de la naissance d’Astor, dominaient les compositions de celui-ci, avec notamment trois tangos de choix : «Verano Porteno», « La muerte del Angel » et « Adios nonino », ce dernier avec un arrangement de Mosalini père. Le concert s’est terminé sur un «Gallo Ciego » dynamique, feu d’artifice de tout l’orchestre. Pour ceux qui ont l’âme musicienne, la soirée a permis de montrer les extraordinaires possibilités techniques du bandonéon et le parti que les interprètes compositeurs ont pu en tirer. Bel hommage notamment à Astor Piazzolla que nous redécouvrons avec plaisir dans ses audaces contemporaines et une musicalité d’une belle facture. Et puis Binelli et Mosalini rejouant ensemble « Fueyazo », c’était un régal, tant les deux artistes faisaient corps avec leur instrument.  

Le concert du dimanche était d’une organisation différente puisqu’il s’agissait plutôt d’un dialogue humain et musical entre père et fils : itinéraires personnels et politiques, mais surtout parcours musicaux et culturels. Occasion d’apprécier la modernité des deux personnalités et la continuité de la musique de tango. Au passage, Juan José a remercié la France pour l’hospitalité accordée à l’exilé politique et économique qu’il était. Mais ce qui était touchant, c’était la fragilité du père que l’âge accentue et au regard, l’attention protectrice que lui accorde son fils. Une fois de plus, j’ai mesuré ce qu’est la transmission dans la continuité dans le monde de la musique et tout particulièrement dans celui du tango où l’initiation à la danse ou à la musique se fait en famille ou dans un groupe d’amis. Mais aussi la fragilité des maestros, et de fait la nécessité absolue du passage de relais.

Dans chacun des concerts, les musiciens ont reçu des applaudissements justifiés, grâce à un talent qui éclatait de la joie de jouer, mais aussi parce que les auditeurs ont ressenti ce que Horacio Salas exprime parfaitement : « Les nuances inexplicables et mystérieuses du bandonéon font plus appel à un passé commun, à une communication secrète, qu’à une lecture intellectuelle ou à des références savantes. Plus qu’un instrument, le bandonéon est une histoire ou des centaines d’histoires. Il est le conteur nostalgique de la mélancolie de Buenos Aires, ancrée dans le déracinement des premiers immigrés, dans leur regret du pays natal et des paysages à jamais perdus de l’enfance. »

par chabannonmaurice

A LIRE : « PETIT ELOGE DE L’EMBRASSEMENT » de Belinda Cannone.

A un moment où les danseurs retrouvent avec délectation les plaisirs de la piste, je recommande vivement la lecture d’un petit livre de poche, paru qui plus est dans la collection Folio à 2€, et donc accessible à tous. Il permet de mieux approcher ce moment extraordinaire qu’est l’abrazo dans le tango et de comprendre pourquoi il nous a tant manqué.

Belinda Cannone

Belinda Cannone est romancière et essayiste et s’est fait connaître par son approche originale de sujets où le corps et l’amour tiennent une place importante par les sensations et les interrogations qu’ils peuvent susciter. C’est le cas dans plusieurs de ses oeuvres ( « Le goût du baiser » – 2013 – Le petit Mercure, « Le nouveau nom de l’amour » – 2020 – Stock ) et notamment dans un autre ouvrage, paru en 2013 « Petit éloge du désir », et publié à nouveau dans la même collection Folio 2€ en 2021. Certains passages peuvent paraître audacieux, voire érotiques mais l’auteure y engage aussi une réflexion sur la vie : « Sortant de ses bras tu marches dans la ville, sourire aux lèvres. Cette joie du désir et de l’étreinte, comme enlevée sur l’inconsistance du monde et du temps : oui, tu as l’impression d’avoir volé quelque chose à la mort. » Dans cette réflexion, Belinda donnait déjà une place à la danse et particulièrement au tango qu’elle pratique. «  Bien plus que dans les autres danses du couple s’y figure l’étreinte. Ecoute, attention et ardeur sont nécessaires pour répondre aux subtiles invitations du tanguero … Comme l’étreinte et elle seule, le tango demande une absolue connivence physique et psychique entre les partenaires, et la grâce surgit lorsque cet accord s’obtient sans effort. » En lisant ces phrases, on comprend mieux pourquoi sur la piste, certains couples paraissent si disparates et les partenaires si étrangers l’un à l’autre. Mais quand on a eu la chance de ressentir la vraie connexion on sait aussi ce qu’elle traduit et que je me suis attaché à mettre en valeur dans ma nouvelle « Candelaria » ( dans « Ballade pour mon tango »– 2021.)

Avec « Petit éloge de l’embrassement », Belinda Cannone va plus loin et poursuit le chemin qu’elle rappelle dans le prélude : « Animaux grégaires, pleins d’amour et de colère, formant société et de diverses manières reliés, nous sommes en relation – nous sommes relation…C’est pourquoi je vais, dans ce Petit Eloge, suivre le fil joyeux d’une danse pour parler de la relation. Car le tango se présente comme une mise en danse de la relation, d’une extrême sophistication, il est cependant fondé sur l’improvisation qui exige une connexion extrême entre les danseurs. Se connecter et improviser : n’est-ce pas le programme de l’existence même ? » Le livre développe alors divers aspects du tango et la façon dont l’auteure le pratique et elle en profite pour expliquer divers aspects de la danse, pas forcément évidents pour les profane, notamment sur les codes du bal et de l’invitation. Mais surtout, Belinda Cannone, s’appuyant parfois sur les réflexions en miroir de son partenaire préféré, montre combien le tango traduit le besoin de rapprochement « Et n’est-ce pas ce qu’on vient chercher, aussi, dans la milonga, cette connivence si étroite et si belle qu’elle déjoue, le temps d’un bal, la mélancolie de notre condition d’êtres charnels séparés ? » Réflexion que le partenaire commente : « De l’extérieur, on ne devine pas non plus les degrés d’intimité que peuvent gravir les danseurs en douze minutes ». L’auteure enchaînera plus loin sur la part de séduction, de désir (d’embrasement ?), voire d’érotisme dans le tango et, dans un chapitre suivant sur le genre et la distribution sexuée des rôles. J’ai aussi abordé ces aspects dans ma nouvelle « Inés ». Mais je ne veux pas dévoiler plus des charmes de l’analyse et laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la justesse et la finesse.

Par contre, je crois bon d’insister sur l’élargissement que le livre ouvre sur un rapport plus large à l’accueil des autres et en particulier des migrants et des réfugiés. Organisant son livre en tandas sur le tango et en cortinas sur la vie, ces dernières, à partir de tranches de vie, Belinda Cannone entreprend de réfléchir à la misère de l’autre dans un contexte politique et économique tendu par ses contradictions : « Le phénomène de la présence : elle est bien plus que toute idée, impérieuse, car elle correspond au surgissement du réel ». J’ai beaucoup aimé cette ouverture qui correspond aux les interrogations que nous nous sommes aussi posées à Buenos Aires, en suivant des manifestations de nativos chassés de la Rue Florida où ils développaient leurs petits commerces, au grand dam des commerçants huppés du quartier ; ou en nous mêlant à un défilé protestataire d’enseignants réclamant de meilleurs salaires dans les établissements publics. Qu’y a-t-il derrière le beau rideau rouge du tango et que le couple qui danse oublie dans l’ivresse de la connexion ?

par chabannonmaurice