A PROPOS D’UNE LECTURE RECENTE, RETOUR VERS L’ ARGENTINE.


      En cette période de post-confinement, nous n’avons toujours pas de perspectives pour une reprise des milongas et activités culturelles autour du tango. Il y a donc un risque non négligeable, et stressant pour certains, d’enfermer le tango dans un musée où la danse prendrait des allures fantomatiques et où les artistes et professionnels seraient en perdition, voire amenés à de douloureuses reconversions. Si l’on en croit les appels à soutien qui nous parviennent de part et d’autre de l’Atlantique, on imagine bien que tous ceux qui tirent leurs ressources financières du tango sont sinon dans la détresse, du moins dans une situation économique angoissante. Il suffit de discuter, comme nous l’avons fait récemment avec les organisateurs de la milonga la plus ancienne de Nîmes, pour mesurer leur désarroi face à une situation inédite.  

   Quant aux grandes figures historiques, elles seraient définitivement statufiées dans une sorte de Musée Grévin car elles ne restent vivantes que par ce qu’on célèbre d’elles dans la danse, la musique, les conversations culturelles. Mais aussi par une certaine façon dont nous prenons plaisir à nous retrouver dans les milongas et à danser, ce que dit si bien le tango de Troilo, cité dans mes articles précédents  « Pa’que bailen los muchachos » . Pour l’instant, on ne voit pas quand nous pourrons retrouver bals, spectacles et concerts, dans des conditions normales. Certes, des stages sont programmés, puis décommandés; des tentatives de milongas sont esquissées. Mais pouvons-nous imaginer de danser masqués, à deux mètres des autres couples, et sans le moindre échange de partenaires ?

   Il me paraît donc très important – avis partagé par de nombreux amis –  de faire vivre la culture argentine et de garder actif le contexte dans lequel le tango puise ses racines et sa vitalité. Je vous parlerai bientôt de Carlos Gardel et de lectures récentes, mais je constate qu’ailleurs dans le monde, beaucoup s’emploient à maintenir vivant ce patrimoine et à tenter de sortir de la nostalgie du temps présent. Dans la lettre quotidienne de « Courrier International », édition du 26 juillet,  j’ai lu l’article ci dessous qui parle de la fascination que Buenos Aires exerce sur ses visiteurs et du rôle éclairant de Borges, grand écrivain, souvent méconnu des Européens. Bonne lecture, illustrée par quelques photos prises lors de nos voyages. 

 

Ces mots de Borges qui me transportent à Buenos Aires

Pendant des années, ce journaliste britannique a arpenté la capitale argentine avec à la main les poèmes de Jorge Luis Borges. Des mots qui lui permettent aujourd’hui de garder vivace le souvenir de la ville aimée. 
 
  
 
 

Son nom sur toutes les lèvres

Les guides de voyage étaient trop simplistes. J’avais besoin de quelqu’un d’ici pour m’aider à déchiffrer la cité. Et je l’ai trouvé en la personne d’un auteur réputé, hors d’Argentine, pour être un maître de l’énigme et de l’érudition.

Ma première rencontre avec Jorge Luis Borges (1899-1986) avait eu lieu à l’adolescence avec Le livre des êtres imaginaires (1957). À Buenos Aires, son nom était sur toutes les lèvres, et pas seulement dans les cercles lettrés. Les élégantes couvertures cartonnées de ses œuvres complètes occupaient une place d’honneur dans les rayonnages “littérature argentine” de toutes les librairies de la capitale. Son portrait surgissait très régulièrement dans la presse. Un centre culturel à son nom est même bizarrement installé au beau milieu d’une galerie commerciale du centre de la capitale.

Borges est principalement connu pour son recueil de nouvelles Fictions, mais ce sont ses poèmes qui ont le plus illuminé mes déambulations porteñas. Dans une lecture d’abord littérale, ils m’ont aidé à comprendre le bâti autour de moi. “Les rues de Buenos Aires sont déjà passées dans ma chair”, écrit-il au début de “Les Rues”, premier poème de son premier recueil de poésie Ferveur de Buenos Aires (1923). Il y chante son attachement, non au centre de la capitale, mais à ces “rues de quartier avec leur ennui paresseux”.

L’auteur recourt à des mots venus de l’arabe qui convoquent l’Andalousie. À travers Borges, je voyais l’ancien monde dans le nouveau. Dans le poème “Un Patio”, une simple cour devient “ciel enclavé, […] la pente par quoi le ciel entre dans la maison”. Jorge Luis Borges était un flâneur invétéré et se lançait dans d’épiques déambulations telle un psychogéographe des temps modernes. Il remarque “la banalité des maisons, les modestes balustrades et les heurtoirs” dans les faubourgs inconnus des touristes comme Caballito, Pompeya et Villa Ortúzar – auxquels il trouve pourtant, dans la lumière argentée du soir, “toute la réalité d’un vers”. Les plus ordinaires des rues ont la profondeur et la générosité d’un poème.

Aux lisières de la ville

Avec Lune d’en face (1925), titre de son deuxième recueil de poèmes, Borges se tourne vers l’extension de Buenos Aires à l’ouest, au-delà de l’estuaire du Río de la Plata. En marchant jusqu’aux lisières de la zone construite, vous finissiez alors par atteindre une rue qui débouchait sur la pampa. Dans son recueil suivant, Cahier San Martín (1929), Borges conclut ainsi “Fondation mythique de Buenos Aires”, un poème fameux et souvent cité :

Le désert était tout embaumé de cigares.
D’un soir à l’autre soir, l’histoire prenait place ;
On se partageait des souvenirs illusoires.
Tout était déjà là – sauf le trottoir d’en face.
Pas de commencement possible à Buenos Aires
Je le sens éternel comme l’eau, comme l’air.

Le goût du pittoresque

Comme bien des citadins, Borges déplore la disparition de ce qui a été. “L’image que nous nous faisons de la ville est toujours quelque peu anachronique. Le café a dégénéré en bar ; l’entrée qui nous laissait entrevoir les cours intérieures et la treille est maintenant un ennuyeux couloir avec un ascenseur au fond. [Cette dernière citation est extraite de “L’Indigne”, une nouvelle du recueil Le Rapport de Brodie.]

Dans mes excursions, je cherchais toujours l’ancien, le peu élevé, le beau décrépit. Cet appétit pour le pittoresque s’expliquait en partie par le fait que je suis étranger, mais il a aussi fini, au fil du temps, par me rendre un peu plus porteño, plus enclin à idéaliser le passé, fût-il réel ou imaginaire.

Et la marche se fait enquête

Comme ses récits, Borges charge sa poésie de références classiques et de méditations spéculatives. Avec lui, qui envisage Buenos Aires comme un palimpseste et une énigme, la marche se fait enquête, et cette ville vieille de cinq siècles devient aussi mystérieuse et captivante qu’un site antique en pleines fouilles archéologiques.

Arpenter une grande ville a le pouvoir de mettre du baume au cœur : la marche urbaine nous engage à bien des égards, elle nous pousse à redécouvrir ce que nous croyions familier, à nous redécouvrir nous-mêmes. Dans un de ses essais sur le poète du XIXe siècle Evaristo Carriego, Borges écrit :

Buenos Aires est profond, et jamais, dans la désillusion ou dans la peine, je ne me suis abandonné à ses rues sans recevoir une consolation inespérée, venue tantôt d’une impression d’irréalité, tantôt de guitares résonnant au fond d’une cour, ou du seul fait de côtoyer la vie.”

Buenos Aires m’a aidé à comprendre la poésie de Borges, qui à son tour m’a aidé à comprendre la ville. Aujourd’hui, alors que plusieurs années et un océan m’en séparent, pris de cette nostalgie d’un genre étrange et nouveau que fait naître le coronavirus, j’ai la chance de pouvoir relire sa poésie et de faire ainsi revivre la ville et ses couches successives de temps et de mémoire. Un mot après l’autre comme on pose un pied devant l’autre : la lecture comme voyage.

Cet article a été publié dans sa version originale le 22/05/2020.
 
Source
The Guardian
LONDRES
 
L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a tout d’abord fait le choix d’un site en accès libre, qu’il partage avec son édition dominicale, The Observer. Les deux titres de presse sont passés au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans cesse depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998.
par chabannonmaurice

JOUR DU BANDONEON en Argentine et ailleurs …

         Le début du mois de juillet est chargé en commémorations nationales en Argentine et cette année elles seront presque confidentielles du fait de la pandémie qui prive les gens de ce qui leur donne l’occasion d’affirmer leur identité mais aussi leur fraternité.

   Le 9 juillet, l’Argentine a fêté son indépendance proclamée en 1816 à Tucuman et les cérémonies, comme celles à venir du 14 juillet chez nous, ont été réduites à des manifestations symboliques, ramenées au minimum. Comme toute l’Amérique Latine, l’Argentine est en effet touchée durement par l’épidémie de corona-virus et de plus par des difficultés économiques importantes que les dissensions politiques habituelles n’aident pas à résoudre. 

   Bien sûr, comme chez nous, les manifestations culturelles sont en berne et « El Dia del bandoneon » risquerait de passer inaperçu, si ce n’était l’occasion de fêter le grand bandonéoniste Anibal Troilo, né le 11 juillet 1914. La vénération est telle, en Argentine que  » Pichuco », ne peut être oublié, mais on peut se demander quels dommages va subir le tango dans un contexte de confinement qui voit les milongas fermées et les festivals annulés. Celui de Bahia Blanca, traditionnellement consacré à cette figure emblématique depuis 2012, sera présenté cette année de manière virtuelle, sur You Tube ! 

          

Jacqueline Sigaut, une chanteuse connue et très active dans la capitale va participer à cet hommage qu’elle détaille dans le message ci-dessous :                                                                            » Yo voy a estar participando el Domingo 12, acá les comparto toda la informacion del homenaje!!!!!

Del 10 al 12 de Julio se llevará a cabo la octava edición de “Pichuco x Siempre”, homenaje que año a año evoca al Bandoneón mayor de Buenos Aires, Aníbal Troilo, en la ciudad de Bahía Blanca, bajo producción de José Valle para el ciclo Bahía Blanca No olvida.

Como toda la actividad artística desde iniciado el aislamiento social, las tres noches de espectáculo se llevarán a cabo de manera virtual y totalmente gratuita, a través del canal de Youtube del Ciclo Bahía Blanca No Olvida, desde las 21 hs bajo la modalidad de estreno, pudiéndose disfrutar en cualquier momento desde entonces.

La programación contempla una delicada selección de cantantes, músicos e investigadores, especialmente relacionados con Troilo.

La primera noche, el 10 de julio participarán: Francisco Torné, sobrino nieto de Zita Troilo, académico titular de la Academia Nacional del TANGO y difusor de la vida y obra de Pichuco, el recitador Eduardo Mazzarini, los bandoneonistas Laura Cadabón, Eva Wolf, el guitarrista Demian Alimenti Bel y los cantantes Aldo Bloise, Pablo Gibelli, Quique Ponce, Omar Olea y Sandra Cabal.

El sábado 11 disertarán el periodista Ricardo Salton y José Valle, Dir. del Ciclo Bahía Blanca No olvida, actuarán los bandoneonistas Gabriel Merlino y Lisette Grosso Schmid junto al grupo Contramano Tango Cuatro y los cantantes Carlos Morel, Vanina Tagini, Gaby “La voz sensual del tango”, Leandro Ponte y María José Mentana.

Finalmente, el domingo 12 de julio, siempre desde las 21 hs, se presentarán el bandoneonista Norberto Vogel y Pablo Bernaba, los cantantes Rosana Soler, Gerónimo Blint, Jacqueline Sigaut, Nora Roca junto a Víctor Volpe y contaremos con la participación especial del periodista y conductor Marcelo Guaita y el genial pianista que integró la orquesta del maestro Aníbal Troilo, José Colángelo.

             Jacqueline Sigaut. »

On reconnaîtra dans la liste des participants quelques noms connus, dont celui de Vanina Tagini. 

Dans mes articles précédents, j’ai souvent fait allusion à la figure emblématique de Troilo, à son instrument, le bandonéon ( voir notamment celui du 13/07/2016) et à sa collaboration avec les plus grandes figures du tango de l’époque. Pour en savoir plus sur le Maître, je renvoie les lecteurs à l’article détaillé qui figure dans le « Dictionnaire passionné du Tango » ( Seuil ), et j’en retiens cette phrase de Pichuco  » « Quand je me mets au bandonéon, je suis seul, ou je suis avec tout le monde, ce qui revient au même » . Il voulait dire par là qu’il pensait toujours aux danseurs et au public. Pour s’en persuader, il faut réécouter le tango « Pa que bailen los muchachos » (voir l’article du 10/12/2016 ).

         

           Ci dessus, Anibal Troilo avec Goyeneche, un de ses chanteurs préférés.

 

 

par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES : « El Adios » ( 1937 )

   Le thème de l’adieu est assurément un des grands moteurs de la littérature et de la musique, mais aussi du théâtre, de l’opéra et du cinéma… Par l’émotion qui habite les protagonistes de la séparation, mais aussi par celle qu’il suscite chez les lecteurs, auditeurs ou spectateurs, les auteurs savent qu’ils toucheront et tiendront captifs les bons et parfois les mauvais sentiments.

 Dans les tragédies, notamment chez Racine, l’adieu est un ressort dramatique et la séparation de deux êtres qui s’aiment donne une forte dimension humaine, y compris quand il s’agit des sentiments de rois et de reines. Ainsi de Bérénice ( tragédie de 1670 ) délaissée par Titus qui va lui préférer le pouvoir impérial : 

Titus :  » Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux                                                                                           Avant que d’en venir à de cruels adieux.

Bérénice : Je n’écoute plus rien et pour jamais : adieu.                                                                                      Pour jamais ! Ah Seigneur ! Songez vous en vous-même                                                                                 Combien ce mot cruel est affreux quand on aime.                                                                                              Dans un mois, dans un an, comment souffrirons nous                                                                                        Seigneur que tant de mers me séparent de vous ? 

Pensons ensuite aux poètes romantiques, par exemple à  Lamartine, du même pays natal que moi.  Son style paraît bien désuet aujourd’hui, par exemple dans « Adieu à Graziella » ( 1813 ) :

    » Adieu ! mot qu’une larme humecte sur la lèvre;                                                                                               Mot qui finit la joie et qui tranche l’amour;                                                                                                             Mot par qui le départ de délices nous sèvre;                                                                                                     Mot que l’éternité doit effacer un jour » 

Mais comparés au texte du tango qu’on lira plus loin, ces vers ne sont pas si ridicules.

On peut penser aussi aux Opéras les plus célèbres, comme  » La Traviata » où l’héroïne meurt en prononçant le dernier adieu, à l’amour et à la vie dans l’air célèbre  » « Addio del passato » 

« Adieu au passé, aux beaux rêves riants,                                                                                                              Les roses du visage déjà sont pâlies ;                                                                                                                  L’amour même d’Alfred me manque,                                                                                                                    Réconfort, soutien de l’âme fatiguée… » 

Vous pouvez écouter cet air chanté par une diva dont la réputation monte rapidement, Pretty Yende, lors de la récente mise en scène, en 2019, à l’Opéra de Paris : 

 

Evoquons aussi Chopin et sa « Valse de l’Adieu » ( N°1 opus 69 ), composée en 1835, le musicien étant tombé amoureux d’une jeune femme de 19 ans de Dresde, chanteuse et musicienne,  dont il demandera la main un an plus tard, et qu’il doit momentanément quitter. Enfin, le cinéma regorge de scènes d’adieu plus ou moins déchirantes et il serait fastidieux d’en faire l’inventaire. Mais je cite cependant celle du film   » Sur la Route de Madison » de Clint Eastwood, parce qu’elle est toute en douleur délicate. 

Pour revenir au tango, les adieux sont évidemment un thème aussi puissant que mélodramatique puisque, dans la plupart des letras, il est beaucoup question de ruptures, de départs, de rejets. Le mot adieu, s’il n’est pas en filigrane,  se trouve parfois explicité dans les titres ou dans les textes. Par exemple dans « Cancion desesperada »  musique et letra de Discépolo ( 1945 ) : 

Dérision atroce, de donner tout en échange de rien                                                                                          et à la fin d’un adieu, se réveiller                                                                                                                            en pleurant !

Mais aussi dans « Yuyo verde »,  (Herbe verte ) musique de Federico et letra d’Exposito ( 1944 ) : 

« Laisse moi pleurer cruellement                                                                                                                              de ce vieux sanglot de notre adieu…                                                                                                                Laisse moi pleurer et penser à toi… »

L’adieu est souvent baigné de larmes et c’est étonnant de constater que les hommes, qui passent pour machistes, se laissent aller à des torrents de pleurs. Mais même quand le mot ne figure pas dans le texte, il est souvent question de trahison, de sentiments inconsolables, de déception, de tristesse sur fond de bandonéon … de pluie ou de neige : du vrai mélodrame !

Pour en venir enfin au tango « El Adios »  et aux raisons qui motivent son inscription dans la liste de mes tangos préférés, il faut se pencher d’abord sur le texte ci-dessous. On pourrait dire qu’il concentre tous les poncifs du tango. D’abord le décor tourmenté de la nature : ombre, ciel assombri, nuit, vent, printemps insensible… lune, silence. Les tourments de l’abandonné sont dans le même ton : profonde tristesse, désolation, émotion, âme à la voix voilée, pleurs, plaintes, nostalgie, douleurs, souvenirs…Enfin  le désespoir se nourrit aussi de la jalousie, en évoquant l’abrazo et les baisers du rival qui enlèvent tout espoir de retour… La traduction ne donne pas toute l’intensité des mots en espagnol : par exemple desolación, c’est un terme fort qui signifie plutôt dévastation, et le verbe emocionar signifie certes émouvoir, toucher mais aussi enflammer. Et si on y prête attention, ces mots sont mis en valeur par la musique et le chant : on ne peut pas ne pas les entendre, comme le mot corazon, à la fin de deux strophes. La letra est de Virgilio San Clemente ( 1905-1977 ), connu par ailleurs pour avoir écrit pour Gardel, une valse  » Viejo Jardin » et pour un recueil de poésies  » Les femmes dans ma vie  »  Noter que le texte d » El Adios » est neutre et peut concerner aussi bien un homme qu’une femme.

C’est que la musique a été écrite par une femme, Maruja Pacheco Huergo ( 1916-1983 ), pianiste, auteur-compositeur, actrice, auteur de pièces et de scénarios, animatrice à la radio à l’occasion. Elle a apporté sa composition au chanteur Ignacio Corsini, qui, séduit par la mélodie demanda à San Clemente de prévoir des paroles et accepta immédiatement de la chanter. Ce tango est son titre le plus connu car elle ne s’est pas consacrée spécialement au genre. Deux autres tangos de sa composition :  » Sinfonia de arrabal » et « Gardenias ». Ci dessous une version délicieusement rococo sur You Tube.

Sur Todo Tango ( todotango.com) en cherchant dans obras, vous pouvez écouter deux versions : celle de Corsini (1938 ) accompagnée à la guitare, et celle plus récente (2009 ) de Iva Fortunati. Mais il y en a de multiples : notamment celle de Pugliese ( 1963) avec Jorge Maciel au chant, et celle de Armando Pontier avec Ruben Juarez en vedette. A écouter sur ITunes, car je n’ai pu les intégrer dans cet article. 

Pour le danser, je trouve que ce tango crée un atmosphère particulière, par les sonorités et le sens du texte, mais aussi parce que la mélodie tantôt ascendante, tantôt descendante crée des modulations propices à une interprétation  » recueillie  » : on danse sur un adieu, sur la tristesse et la « désolación ». Corsini, dans son interprétation, modère d’ailleurs son chant sur les quatre derniers vers de la seconde strophe invitant à la pause et au silence. La plupart des chanteurs usent de cette façon d’interpréter. Dans une milonga, danser ce tango est un grand moment mais il faut que le DJ sache le mettre en point d’orgue d’une belle tanda dans le même ton.     

Dans l’après-midi, alors qu’il mourait dans l’ombre,
nous nous sommes dit adieu ;
Vous ne pouviez pas voir ma profonde tristesse
et quand nous sommes partis, nous avons tous les deux souri.
Et la désolation, en vous regardant partir,
ma pauvre voix a éclaté d’émotion …
Le rêve le plus heureux est mort, l’adieu
et le ciel s’est assombri pour moi.
En vain l’âme
à la voix voilée
renversa la nuit …
Seul un silence
profond 
pleura dans mon cœur.

À propos du temps qui s’est écoulé,
tu vis toujours en moi,
et ces champs qui nous ont vus
sourire ensemble
me demandent si l’oubli
m’a guéri de toi.
Et parmi les vents
mes plaintes vont
mourir en échos, vous
chercher …
tandis qu’au loin d’
autres bras et d’autres baisers
vous emprisonnent et me disent
que vous ne reviendrez jamais.

Lorsque le printemps revient
et que les champs sont peints de couleurs,
encore une fois la douleur et les souvenirs
de nostalgie rempliront mon cœur.
Les oiseaux trilleront l’endroit
et le ciel renversera sa clarté …
Mais mon cœur dans l’ombre vivra
et l’aile de la douleur vous appellera.
En vain, l’âme
dira à la lune
d’une voix voilée la douleur …
Et il y aura un silence
profond et profond qui
pleurera dans mon cœur.

par chabannonmaurice

DES RAISONS D’ESPERER : LA DANSE CONTINUE…

      Mon article précédent peut inciter à un certain pessimisme et je ne voudrais surtout pas contribuer à la tentation de rendre les tangueras et tangueros moroses, car le confinement à lui seul, selon les psychologues, n’est pas sans risques pour notre équilibre psychologique !
Je les incite donc à lire l’article ci-dessous, paru dans l’édition quotidienne que « Courrier International » offre pour un abonnement dérisoire ( 1€ pour 2 mois )  » Réveil Courrier » et qui recense les informations importantes du monde entier, celles de la nuit écoulée et du jour qui commence, chaque jour de la semaine. Cet article permet, avec humour, de prendre du recul et de se persuader que, finalement, dans la vie courante, nous sommes sans arrêt en train de danser ! 

États-UnisLa pandémie fait naître une nouvelle chorégraphie urbaine

Distanciation sociale oblige, une façon très réglée de se mouvoir dans la rue a fait son apparition, s’émerveille dans le New York Times une spécialiste de la danse.
 

Un jour, avant la pandémie, je me trouvai au milieu d’une foule d’individus, moitié fébriles moitié inconscients, s’acheminant vers l’escalier mécanique de la station de métro West Fourth Street, à Manhattan, en pleine heure de pointe. L’accès était bloqué par un amas de gens qui avaient les yeux rivés sur leur téléphone portable et qui, lorsqu’ils ont enfin daigné s’engager sur l’escalator, ont décidé de rester plantés à gauche. S’est alors ensuivie une cohue indescriptible.

Sur un escalier mécanique, on reste à droite et on laisse passer les gens à gauche, telle est la chorégraphie du quotidien urbain. Je me suis donc retrouvée à indiquer aux gens où stationner et quand se mettre en mouvement. Alors que le bas de l’escalator commençait à reprendre forme, j’ai remarqué qu’un principe d’organisation similaire était à l’œuvre un peu plus haut. Et j’ai reconnu la voix d’Ori Flomin, danseur, professeur et chorégraphe. Nous apercevant l’un l’autre, nous nous sommes mis à rire. “Évidemment, a-t-il lancé, c’est nous qui dirigeons les gens dans l’espace !”

L’inestimable privilège de pouvoir sortir

Je pense énormément à la notion de chorégraphie ces derniers temps. Pas celle que l’on admire sur scène et que l’on ne reverra probablement pas avant un certain temps, mais celle qui organise notre espace au quotidien : comment bouge-t-on en temps de pandémie ?

En ces temps de confinement, nous jouissons d’un inestimable privilège : la possibilité de sortir. En échange, nous devons respecter une règle simple : rester à deux mètres les uns des autres. Sur le plan chorégraphique, c’est une consigne des plus précises. Toutefois, mes quelques sorties et promenades de ces derniers jours m’ont donné l’occasion de constater que tout le monde n’avait pas la même idée de ce que représentent deux mètres de distance.

L’appréciation des distances est un peu comme la coordination, ce n’est pas donné à tout le monde. La façon dont se comportent certains de nos pairs dans l’espace public, même en temps normal, est parfois consternante, qu’il s’agisse du touriste honni qui s’arrête sans prévenir au milieu de Times Square ou de la jeune femme qui se sert de son matelas de yoga pour se frayer une place quelque part (et qui ne se sentira pas plus mal que ça au moment d’incliner la tête en prononçant son namaste).

Une question de vie ou de mort

Aujourd’hui, les enjeux de cette chorégraphie de rue sont beaucoup plus élevés. C’est en effet là que l’on risque sa santé ou la maladie, c’est une question de vie ou de mort. Chez nous, nous sommes seuls. Mais dehors, nous devons déployer une nouvelle forme de vigilance et cultiver une conscience affûtée de la position et des mouvements du corps.

C’est ce que l’on appelle la “proprioception” – aussi surnommée “sixième sens”. Fermez les yeux et tenez-vous sur une jambe : votre capacité à rester debout dépend de vos capacités de proprioception, c’est-à-dire du nombre d’informations sensorielles que vous détectez. Il est normal de vaciller et de tomber, mais c’est aussi le signe qu’il est temps de travailler votre équilibre.

Renouer avec notre corps

Ces sensations et cette capacité à se situer dans l’espace sont primordiales aujourd’hui. Pour les danseurs, après des années d’entraînement et de vigilance, c’est une sorte de seconde nature. S’il y a bien une chose que nous apprend cette épidémie, c’est que nous avons grandement besoin de renouer avec notre corps. La vie est précieuse, le mouvement aussi.

Il est effrayant de voir combien nous malmenons notre corps, a déclaré le danseur et chorégraphe postmoderne, Steve Paxton. La danse nous le rappelle. La danse est une exploration des possibilités physiques ; la danse reconcentre notre esprit focalisé sur les fondements de l’existence, du temps, de l’espace, de la gravité, autant de voies vers la créativité. C’est pour moi une façon de nous rappeler notre nature.”

La danse a disparu de nos scènes, mais elle hante désormais nos rues comme un esprit bienveillant. La multiplication des cours de danse offerts sur les réseaux sociaux est peut-être le signe que la danse est ce dont nos corps ont besoin. La danse va de pair avec ce que l’on appelle aujourd’hui la pleine conscience, une notion trop souvent assimilée au seul soin de soi. Se concentrer sur le moment présent est devenu une nécessité.

Une éthique du mouvement 

Lorsque je me promène ou que je fais un jogging, je vois bien des gens absents. Comment expliquer que la personne équipée d’un masque semblant protéger contre les radiations soit le plus souvent celle qui vous fonce dedans ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un couple de joggeurs qui jugent manifestement parfaitement acceptable de passer à quelques centimètres d’un vieil homme sur le pont de Williamsburg ? Qu’ont à l’esprit un groupe de marathoniens quand ils se répandent et occupent toute une route pour discuter ensemble et disséminer leurs gouttelettes de salive et leur sueur dans l’atmosphère ?

Soit on assiste à l’apparition d’une nouvelle race de gens se croyant tout permis, soit les gens montrent à quel point ils sont oublieux de leur corps dans l’espace. Lorsque vous sortez, vous ne devez pas seulement être responsable pour vous-mêmes. Nous sommes tous dans la même situation, et tout mouvement est soumis à une éthique et entraîne des conséquences, telles sont les règles chorégraphiques de ces temps d’épidémie.

Arc de cercle et file indienne

Il n’est plus acceptable de marcher ou de courir au milieu du trottoir. Choisissez un côté. Si quelqu’un arrive en face, opérez un contournement suivant un arc de deux mètres de diamètre – après avoir vérifié qu’il n’y a personne derrière vous. Et pour ce qui est de marcher ou de courir côte à côte, n’y pensez même pas. Tout le monde en file indienne.

Lorsque vous faites la queue, pensez à laisser de l’espace devant vous. Sentez le sol sous vos pieds. Jouez avec la gravité. Apprenez à découvrir vos pieds. Commencez à remarquer qu’il y a toujours du mouvement, même dans l’immobilité.

Lorsque vous regardez où vous allez, vous commencez à voir des choses. Alors que les trottoirs étaient auparavant jonchés de préservatifs usagés, ce sont à présent les gants en plastique qui fleurissent sur l’asphalte. Ces deux objets de protection sont extrêmement précieux – du moins jusqu’à ce qu’il soit temps de les mettre à la poubelle.

Une danse protectrice

Ce dont on ne peut pas se débarrasser – surtout dans la rue –, c’est la protection et la grâce que nous offre la distanciation sociale. La pandémie a produit quelque chose de fascinant : une nouvelle façon de se mouvoir, une nouvelle façon de danser dans la rue. Cela ressemble parfois au jeu du cap’ ou pas cap’ : qui sera le premier à faire de la place ? À quoi ressemblera le dernier pas de côté qui nous sauvera la vie ?

Une chose semble sûre : cela va prendre du temps pour que les duos retrouvent leur place sur les scènes de danse. (Lorsque le monde aura retrouvé une forme de normalité, je suis prête à parier que les gens danseront en solo pendant encore des années, de même qu’après les attentats du 11 septembre 2001 ils étaient nombreux à toujours scruter le ciel.) Sauf qu’en réalité les duos sont aujourd’hui partout : ils se jouent avec chaque inconnu que vous croisez sur la scène d’un trottoir.

Respecter et célébrer l’espace

Paxton avait raison de dire que nous devons recentrer notre esprit et revenir aux fondamentaux. La distanciation sociale n’est pas seulement une façon de respecter l’espace ; c’est aussi une façon de le célébrer.

L’autre jour, alors que je courais avec mes écouteurs, ma playlist a fait remonter un morceau de Bach utilisé dans la première partie d’Esplanade de Paul Taylor, un chef-d’œuvre de création de danse moderne datant de 1975, inspiré des mouvements du quotidien. Il n’y a pas de pas particulier dans cette œuvre, de même qu’il n’y en avait pas dans ma course. Mais le fait de courir, ou de marcher, est une façon de se déplacer dans le temps et dans l’espace. Et tout d’un coup cela a ressemblé à de la danse.

Dans les années 1960, une génération de chorégraphes d’avant-garde a eu l’audace de capturer la beauté et la sagesse du mouvement des piétons : se tenir debout, s’asseoir, marcher, courir. À l’heure où nous sommes en position de réapprendre à chérir ce que nous avons toujours pris pour acquis, il est temps de revoir notre rapport au corps et au cerveau. Parce que nous sommes tous aujourd’hui des danseurs et devons désormais nous mouvoir comme tels.

Cet article a été publié dans sa version originale le 31/03/2020.
 
Source
The New York Times
NEW YORK
 
Avec 1 400 journalistes, 35 bureaux à l’étranger, 127 prix Pulitzer et plus d’un million d’abonnés, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).
C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.
Quant à l’édition web, qui revendique plus de 3,7 millions d’abonnés en octobre 2019, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.
 
N’avons nous pas entendu beaucoup d’adeptes du tango nous dire qu’il fallait d’abord savoir marcher ? Le problème reste évidemment la distanciation physique. Vous ne pourrez pas la respecter si, profitant du confinement, vous vous entraînez avec votre partenaire à danser sur une table… comme dans la vidéo ci-dessous. Vous en trouverez quelques autres sur You Tube, en cherchant dans la rubrique  » Tango sur la table » Mais soyez prudents et ne sortez pas du plateau !
 
 

 
par chabannonmaurice

POURRONS NOUS RETROUVER L’ABRAZO ?


           Notre danse préférée est une pratique qui repose sur la proximité, un tête à tête choisi par deux partenaires, un joue à joue le plus souvent accepté et un corps à corps qui repose sur l’abrazo. De plus, dans les milongas où la densité des danseurs exige d’évoluer « dans un carreau », les couples sont très proches les uns des autres, même en respectant l’une des règles du bal qui est de ne pas toucher ni frôler les autres. Alors le tango pourra-t-il s’accommoder de la distanciation physique que prône la situation actuelle et que les craintes créées par la contamination vont prolonger un certain temps ? Imagine-t-on, en plus, que les danseurs soient contraints à porter un masque ? A un moment où les grands et petits festivals sont conduits à l’annulation on peut penser qu’il nous faudra encore attendre un certain temps pour retrouver l’atmosphère particulière de nos milongas et l’intimité propre au tango.   Cette danse « c’est une rencontre sociale car un couple se constitue et, en même temps, doit s’insérer dans un groupe possédant ses propres lois ; c’est une rencontre individuelle, quasi thérapeutique, avec en quelque sorte la réunion des parties égarées de chacun et de leurs intimes connexions  » écrit Benzecry Saba, dans l’introduction d’un livre sur lequel je reviendrai et qui fut un de nos premiers achats à Buenos Aires, en appui aux cours que nous y suivions.
   Gustavo Benzecry Saba, maestro de tango à Buenos Aires, journaliste et écrivain, rappelle dans une courte vidéo, visible sur You tube  (rechercher « Abrazo en tango » pour en trouver plusieurs ) que l’abrazo n’est pas propre qu’au tango et que plusieurs danses, qu’elles soient folkloriques ou mondaines, favorisent l’enlacement. Faudra-t-il alors abandonner, au moins momentanément, ces pratiques sociales, festives et parfois rituelles et laisser se tarir les musiques qui les suscitent ?  J’imagine que beaucoup de danseurs n’arrivent pas à imaginer que le tango puisse être interdit au nom des risques sanitaires, voire abandonné volontairement par ses adeptes par simple souci de protection personnelle. Et pourtant, on peut craindre que pendant quelques temps les danseurs soient incités à la plus grande prudence… La communauté « tanguistique » s’alarme d’ailleurs et, pour l’instant, affiche solidarité et optimisme, comme en témoigne une autre vidéo récente transmise par Bastien Pradier : https://www.youtube.com/watch?v=74FehO45cTA&feature=youtu.be&fbclid=IwAR0lEYVCnb 

   J’aurais plutôt tendance à revenir sur la signification et l’importance de l’abrazo pour maintenir la flamme et l’espoir de le retrouver un jour. D’abord, en revenant à la signification initiale du mot en espagnol qui désigne l’accolade. Tous ceux qui sont allés en Argentine ont pu voir et recevoir cette marque d’amitié, aussi virile qu’affectueuse, souvent accompagnée d’une tape ou caresse de la main sur le plat du dos. Une seule accolade, contrairement à nos pratiques méridionales qui se complaisent dans une longue embrassade de trois bises : de quoi surprendre les originaires d’autres régions et surtout les étrangers non rompus à ce débordement d’affection ! Dans nos correspondances entre tangueros, nous avons repris virtuellement le sens de cette accolade, lorsque nous écrivons « un abrazo fuerte » ce qui équivaut quelque part à un signe d’affectueuse complicité. Mais rien ne vaut la sensation particulière que m’ont procurée les abrazos de quelques amis argentins fidèles et discrets, de Marcelo Rojas à Carlos Zito, en passant par Mariana Dragone, maestra de danse… et de cuisine, dans sa casa de tango  » La Maleva »

   C’est avec elle que nous avons travaillé l’abrazo et la posture, et sa patience à nous corriger aussi doucement qu’inlassablement nous a sans nul doute aidés à en comprendre les fondamentaux. C’est Mariana qui nous a appris à prendre tout le temps ressenti pour ajuster cette étreinte si particulière qui va permettre de construire  » un seul corps qui danse à partir de deux corps initiaux « , écrit Benzecry Saba dans l’ouvrage « La pista del abrazo » traduit en français sous le titre « Sur la piste de l’étreinte » ( Abrazos books- 2007 ) Dans un chapitre où il analyse l’importance de l’espace physique supérieur, alors que les danseurs néophytes donnent souvent la priorité aux jambes et aux figures qu’elle peuvent imaginer, il souligne que dans le tango « le couple est synonyme d’unité et l’étreinte d’intimité. C’est pourquoi, si la danse à distance est envisageable pour un couple qui simplement se touche ou s’enlace, le tango est l’étreinte à proprement parler. Sa plus grande vertu réside précisément que le couple puisse réaliser toute sorte de tours maintenant cet abrazo avec un engagement sentimental pour trois minutes » L’auteur-maestro analyse ensuite les conditions physiques du contact et de son maintien pendant la danse, dans une sorte d’anneau magique qui enferme le couple et ne doit pas se rompre pour ne pas perdre l’esprit du tango. Et cette unité conditionne la connexion, cet accord recherché et cette sensation mystérieuse à laquelle je consacre dans mon recueil la nouvelle « Candelaria« . J’y exprime un ressenti que Saba tente d’ expliquer à la faveur d’analyses diverses, mémorielles, physiques et psychologiques :  » Notre estime se renforce avec un abrazo solide. A travers lui, nous transmettons une partie de notre histoire affective, de notre sensibilité » … » Selon l’âge et la connaissance que chacun a de lui-même, l’abrazo prend des reliefs différents : du salut amical à l’embrassade familiale jusqu’à l’approche amoureuse ou à la posture de danse. Mais dans tous les cas de figure, on se retrouve dans la même situation: s’exposer désarmé devant l’autre, en état d’absolue vulnérabilité. On s’étreint comme si l’on disait, » je ne cache rien, voilà ce que je suis« . On comprend mieux pourquoi l’abrazo fonctionne avec certains partenaires et moins bien ou pas du tout avec d’autres…Et je suis toujours surpris de voir des danseuses ou danseurs afficher un visage impassible quand il dansent, comme si ni la musique, ni le contact du corps de l’autre ne leur faisaient aucun effet…

Benzecry Saba consacre aussi un chapitre à l’abandon que la femme doit manifester :  » avoir confiance en l’abrazo de son compagnon, le suivre malgré les erreurs et les incertitudes, se soumettre à ce qu’il sait, à ce qu’il comprend, ne pas opposer de résistance, réaliser dans toute sa plénitude le rôle féminin, s’introduire dans le tango sans se soucier des conséquences. Ce qui arrivera ensuite, on verra bien ». Ce qui suppose, bien sûr, que l’homme sache donner à sa partenaire un sentiment de sécurité. Sans exiger, précise bien l’auteur, une attitude de soumission,  » car la femme n’est jamais aussi éveillée, pour percevoir les mouvements, jamais aussi attentive pour écouter le corps, même dans ses facultés les plus subtiles, qu’au tango ».  La suite du chapitre s’attache à montrer que le tango n’est pas une danse machiste, mais la formulation, en donnant la prééminence du guidage à l’homme, date un peu car, depuis, avec l’émergence du tango queer et la place prise par les femmes dans le guidage, la notion de partenaires dans le tango a bien évolué. Mais pas celle de l’abrazo, ni même de l’abandon que certains hommes aimeraient connaître… J’aborde aussi cette question dans deux autres nouvelles  » Filomena » et « Ines » sans esquiver les relations sentimentales que cela peut supposer. 

   L’abrazo reste donc un moment merveilleux du tango, et si son côté social et sensuel nous fait pour l’instant défaut, on peut toujours en rêver, et pour ceux qui sont plus réalistes, le travailler à la maison quand on a la chance d’être en couple… De nombreux professeurs ont mis des leçons en ligne. Mais on peut surtout voir comment le mettre en place, en accord avec la musique, par exemple sur les premiers accords de  » Cascabelito » que j’ai vantés dans mon article précédent. 

par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES :  » Cascabelito »

      La chronique de mes tangos préférés ne prétend pas être une liste modèle, chaque danseur ayant ses références musicales, poétiques et chorégraphiques. Elle ne se veut pas non plus une recherche historique et musicographique, car d’autres connaisseurs du tango le font très bien et de manière exhaustive. Comme dans mes écrits, je cherche plutôt à traduire mon ressenti, et souvent par référence à un vécu argentin, ou à une expérience récente, ou à une étude plus littéraire de la letra.
C’est le cas pour « Cascabelito », tango de 1924, dont la musique est de José Bohr et le texte de Juan Andrés Caruso. J’ai choisi quelques vers de cette composition pour les placer en exergue, dans le recueil de Récits et Nouvelles dont je prépare la publication prochaine. D’abord parce que, contrairement à bien des letras, souvent péjoratives ou déprimées, ce texte présente une image mystérieuse et lumineuse de la femme  » si ravissante et si coquette », au « rire juvénile », à la « bouche comme un oeillet », au « rire de cristal ». C’est ce rire qui suggère le titre. « Cascabel », c’est le grelot, et avec le diminutif, je trouve encore plus de charme à cette appellation. Il ne serait d’ailleurs pas nécessaire de le traduire car, dans les versions chantées, en refrain, les interprètes lui donnent toute sa saveur dans les inflexions de la voix. On trouve parfois la traduction « Crotale » par référence à l’appellation que l’auteur de la letra aurait lui-même employée, du nom de l’instrument antique à percussion, sorte de castagnettes et crécelles, employé dans le culte de Cybèle pour accompagner les danses sacrées. Mais le mot évoque aussi le serpent venimeux, dit serpent à sonnette, ce qui n’est pas du tout la tonalité du tango ! En argentin, le mot, intraduisible, évoquerait une jeune fille espiègle au rire moqueur. N’est-il pas préférable de garder le mystère de la simple sonorité évocatrice du mot ? Bref,  pour moi, ce tango évoque tous les charmes d’une jeune femme insouciante, voire provocante, au hasard d’une rencontre, dans le tourbillon d’un carnaval.
   Car c’est ensuite le cadre du Carnaval qui ajoute sa note de gaieté et d’insouciance. On ignore souvent l’importance de ces festivités dans les pays sud-américains en se focalisant sur les manifestations  du seul Brésil. Mais en Argentine, ce moment attendu, donne aussi lieu à des répétitions une bonne partie de l’année, puis à des fêtes débridées qui durent parfois 2 mois en janvier et février ! Deux grandes manifestations rassemblent les foules : le Carnaval de Pais, dans la province d’Entre Rios dans la ville de Gualeguaychù, qui présente des défilés de groupes costumés et des chars, comme au Brésil ; celui de Humahuaca, dans la province du Nordoeste, plus marqué par les traditions quechuas, avec des masques et costumes issus des cultes animistes. D’autres moins connus n’en sont pas moins importants, à Corrientes par exemple. A Buenos Aires, où le carnaval dure une bonne semaine début février,  la tradition est rythmée par les murgas, groupes de musiciens costumés qui rivalisent au son des tambours, après s’être entraînés une partie de l’année. Bien sûr, pendant la dictature le carnaval était interdit comme susceptible d’entraîner des débordements.  

    

      Murga dans les rues de San Telmo.                 Diables dans la quebrada de Humahuaca.

Mais il y a aussi des manifestations plus intimes, mêlant coutumes locales et costumes d’origine européenne dans des bals ou petits défilés, et ce sont celles-ci qui donnent lieu aux rencontres amoureuses chantées dans plusieurs tangos : « Mascaradas » , « En el corsito del barrio » , « Siempre es Carnaval » ou « Carnaval de mi barrio « , entre autres. Dans ce dernier tango revient d’ailleurs  le mot du grelot, associé au rire :  » Carnaval de mi barrio / Donde todo es amor / Cascabeles de risas / Matizando el dolor ».  « Cascabelito » est donc dans le ton, avec une alacrité ensoleillée !

En ce qui concerne le tango lui-même, on peut s’intéresser aux auteurs et je conseille de consulter le site d’une association qui les présente en détail car leur parcours ne manque pas de pittoresque ! Jose Bohr ( 1901-1990 ), l’auteur de la musique, a en effet été chanteur et musicien au Chili puis en Argentine, mais son originalité tient au fait qu’il a inventé la scie musicale, en constatant que les scies égoïnes qu’il utilisait pour ouvrir les caisses de pianos importées dans une maison de musique à Buenos Aires, pouvaient émettre des sons mélodieux. Quant à Juan Andrés Caruso ( 1890 – 1931 ) , journaliste en vogue, puis auteur de théâtre, il écrit des tangos qualifiés de pintoresquitos, car ils décrivent des saynètes de la vie courante, comme c’est le cas dans le tango qui nous intéresse. Un autre tango célèbre de ce poète : « La Ultima Copa ».  Voir le site fondationvillaurquiza.com pour plus de détails.

« Cascabelito » date de 1924,  mais j’ai une nette préférence pour la version enregistrée en 1955,  par Pugliese et que vous pouvez écouter sur You Tube, ci dessous, avec Jorge Maciel au chant. Pourquoi ?  Parce que, à mon sens, l’arrangement fait par le maestro lui donne toute la théâtralité voulue par Caruso et que la technique orchestrale soutient cette intention. Les violons suspendent l’ouverture à une sorte de prélude, attente que les partenaires devraient s’imposer avant de danser, en s’invitant à une sorte de recueillement mutuel. La voix du chanteur, qui vient alors rapidement, est soutenue par les marcatos du bandonéon et souvent modulée dans des inflexions mélodieuses qui incitent à des pauses. Ce tango inspire une danse à la fois simple et théâtrale, d’autant que la voix désuète de Maciel entraîne un peu hors du temps. C’est une très belle version mais il en existe d’autres intéressantes : celle d’Angel  d’Agostino ( Ricardo Ruiz au chant ) 1953 ; Florindo Sassone ( Oscar Macri, chanteur ) 1970 ;  Armando Lacara ( Angel Vargas au chant avec une diction parfaite et expressive ) . Enfin au titre de versions historiques, celle de Carlos Gardel, s’accompagnant à la guitare ( 1924 ) et celle de Francisco Canaro         avec Ada Falcon au chant ( 1930 ). On trouve ces versions sur You tube ou sur divers sites de tango, todotango.com, notamment.

 

Bonne écoute et belle danse ! Avec Osvaldo Pugliese c’est toujours un régal…

par chabannonmaurice

L’ENERGIE DES FEMMES ARGENTINES.

       Bien au delà des préoccupations culturelles et sociales du tango, tout le monde a entendu parler des « Mères de la Place de Mai » et de leur lutte énergique, silencieuse et efficace contre la dictature, de sinistre mémoire en Argentine. Les tortures, disparitions, enlèvements d’enfants et autres exactions se sont peu à peu révélées grâce à l’action opiniâtre des femmes devenues depuis grands-mères et relayées par les femmes de leur descendance et aujourd’hui encore, on retrouve la trace d’enfants retirés à leur famille pour être adoptés par d’autres. La littérature s’est d’ailleurs emparée de quelques uns des récits terrifiants de cette période dont les Argentins eux-mêmes n’aiment pas toujours parler. Je vous conseille entre autres deux ouvrages qui révèlent que les pratiques violentes de cette période ont perduré secrètement pendant quelques années après le retour de la démocratie : « L’Echange » de Eugenia Almeida ( Métaillé 2016 ) et « Double Fond » de Elsa Osorio ( Métaillé 2018 ). A noter au passage que cet éditeur a un excellent catalogue de littérature hispano-américaine.
   Cette énergie, contrepoids féminin d’une période particulièrement rude, nous l’avons vue en action dans des manifestations à Buenos Aires où les femmes n’étaient pas les moins dynamiques. J’y fait allusion dans mes deux romans précédents, notamment dans « La Dernière Cuite ». Nous avions d’ailleurs, à l’époque, suivi les manifestants et discuté avec certains d’entre eux pour comprendre les revendications qui portaient alors sur le financement de l’Education et sur le sort des vendeurs de rue, pour la plupart des nativos, alors nombreux dans les rues commerçantes. L’atmosphère bon enfant et souvent humoristique et critique par rapport aux politiques, était rythmée par des chants et des bruitages avec des instruments de toutes sortes . Entraînant !

 
   Dans le cadre de la récente Semaine des Droits des Femmes, j ‘ai retrouvé cette énergie joyeuse et communicative dans le tout récent documentaire de Juan Solanas  » Que sea ley !  »  » Que ce soit loi !  » ( présenté dans les salles sous le titre « Femmes d’Argentine » ) et dont la projection a malheureusement dû être écourtée par la fermeture des salles. En 2018, fasse aux tergiversations du Parlement Argentin concernant la légalisation de l’avortement, les femmes se sont mobilisées et ont manifesté dans la rue dans une ambiance survoltée, rythmée par les bombos. Toutes portent un foulard vert, réplique de celui des Madres de Mayo, blanc. Face à la toute puissante église catholique et aux évangélistes pro-vie qui installent une déferlante sur le continent sud-américain, sans parler de l’inertie médicale qui en résulte, les manifestantes déploient une énergie militante que le réalisateur justifie, en entrecoupant son récit de témoignages saisissants d’avortements clandestins. Cette première mobilisation n’a pas réussi à vaincre les réticences des députés, mais, avec le nouveau Président, Alberto Fernandez, les femmes devraient obtenir gain de cause, car il va proposer une loi légalisant l’IVG. Ne manquez pas ce film sensible quand il sera à nouveau projeté, mais vous pouvez voir différentes bandes-annonces sur You Tube.

   C’est cette  énergie féminine dans divers domaines qui m’a frappé, au hasard des rencontres que nous avons pu faire et qui nous a parfois emportés dans un tourbillon dynamique et toujours surprenant. De l’animatrice de Milonga à la danseuse, en passant par la chanteuse expressive et la bandonéoniste inspirée, toutes ces femmes respiraient, au moins en apparence, la joie de vivre et de partager celle-ci. Certes, les femmes argentines ne sont pas les seules à détenir ces vertus et je connais bien des Européennes qui se sont illustrées dans des circonstances historiques ou plus quotidiennes. Mais s’agit-il d’une énergie d’essence féminine ?  Celle qui résulte du pouvoir de donner la vie ? Celle qui se réfère à La Pachamama ? ( voir mon article du 17/03/2015 )

*****

J’apprends ce jour le décès récent d’un autre ami argentin, Carlos Zito, écrivain, journaliste, vidéaste et photographe, qui avait approché les plus grands : Borgés, Piazzolla, Ferrer … Il était toujours à l’affût des événements qui pouvaient nous intéresser et s’empressait de nous en informer. Il nous a fait découvrir des lieux insolites, comme le Bar El Banderin qui collectionne les emblèmes footballistiques et mis en contact avec des personnalités diverses, chanteurs et musiciens.  Son épouse, Claude Mary est française et correspondante de plusieurs journaux de notre pays. C’était un homme passionné et passionnant et qui partageait l’amour qu’il portait à son pays. Ci dessous un article de presse qui lui rend hommage :

http://www.elcorreo.eu.org/Carlos-A-Zito-une-perte-dans-le-journalisme-et-le-monde-litteraire

par chabannonmaurice

ECRIRE A NOUVEAU : JE SUIS DE RETOUR !

      Amis de l’Argentine, de sa culture et du tango, amis danseuses et danseurs, je suis de retour après presque 2 années de silence… et à la faveur du confinement qui nous sépare momentanément les uns des autres. Ecrire est aussi une thérapie…

   Depuis mes derniers articles, début 2018, nous n’avions pas pour autant rompu ni avec la musique et la danse, ni avec avec tous les amis et connaissances restés là bas et nous avons appris avec tristesse la disparition de plusieurs d’entre eux, souvent rencontrés par le biais du tango. Je pense en particulier à Ruben Reale, l’animateur dynamique et souriant du groupe qui a présidé à la conception et l’érection du monument à la gloire du bandonéon ( voir mes articles des 29/11, 9/12 et 10/12/2017 ). Il nous avait reçu chez lui et introduit à l’Academia Nacional del Tango. Il nous avait fait connaître Gabriel Soria, l’actuel Président de cet organisme si important pour la mémoire du tango. Nous avons aussi été émus par la mort brutale de Julio Balmaceda, Maestro avec lequel nous avions pris des cours à Tarbes, à l’époque où il dansait avec Corina de la Rosa et manifestait une joie exhubérante à la perspective de la naissance de sa petite fille. « La Salida » dans son numéro 117 de février-mars 2020 lui rend hommage. Ces deux hommes, par leur sourire contagieux et leur grande culture du tango, incarnaient toute la convivialité qui émane de notre danse favorite et en favorise la transmission. Les souvenirs heureux sont des liens solides et nous restons très attachés à ce pays dont l’histoire politique, économique et culturelle vient de connaître un nouveau revirement avec l’élection d’un Président de la République de gauche. Si vous voulez avoir des nouvelles diverses de ce pays, consultez régulièrement le site de Denise Anne Clavilier, par ailleurs auteure déjà citée d’une anthologie bilingue du tango, et de plusieurs ouvrages sur les grandes figures de la guerre d’Indépendance en Argentine : les généraux San Martin et Belgrano. http://www.barrio-de-tango.blogspot. com

     

Ci dessus Ruben Réale, le Monument au Bandonéon et Julio Balmaceda

   Alors, pourquoi un si long silence ? D’abord parce que nous n’avons pu effectuer de nouveau séjour dans notre pays de prédilection et que je n’avais pas motif à alimenter mes chroniques. Mais, en dehors des soucis d’un déménagement, j’étais  surtout accaparé par la rédaction, la mise en forme et la fusion, en un nouveau recueil, d’écrits épars auxquels il fallait trouver une unité. C’est fait et nous en sommes avec l’aide d’amis, à la mise en forme et en page. Je vous en reparlerai bientôt plus en détail et vous révélerai en temps utile le fil rouge. Mais, en ces temps difficiles, je voudrais d’abord parler du besoin d’écriture que chacun peut porter en soi et qui justifie aussi la reprise de ce blog comme moyen de communication. Si lire est une activité à la portée de chacun à condition d’en avoir le goût, le temps et les facilités, par exemple par la proximité d’une librairie ou d’une médiathèque, écrire se révèle plus difficile car cela exige inspiration et recueillement… Mais j’ai toujours aimé le faire, de la simple lettre familiale à l’adresse revendicative auprès des autorités locale ou nationales, sans parler d’écrits plus intimes. Sans prétendre me comparer  aux grands écrivains, je sais que beaucoup ont décrit le vertige de la page blanche, le plaisir d’aligner les mots et la difficulté de le faire au mieux !  Pour d’autres et pour moi, le besoin d’écrire ne serait-il pas aussi une résistance au fait que nos pratiques de communication tuent le désir du mot et encouragent la facilité paresseuse ?  Je hais les abréviations de commodité, de plus en plus courantes dans la conversation, les textos lapidaires et parfois idiots, l’argot de bon ton chez les jeunes – et leurs imitateurs ! – et qu’on veut faire passer pour un mode de culture. Est-il si difficile de dire petit déjeuner plutôt que « petit déj », d’écrire  » je vous aime » , plutôt que d’envoyer des émojis en forme de coeur, fussent-ils en brassée, et d’éviter ces « meufs », à connotation méprisante ?  On me trouvera sans doute rétrograde et on dira que c’est l’ancien professeur de lettres qui parle, mais la culture, sous toutes ses formes est d’abord un effort.  Celui de respecter les mots, de les cultiver, de garder leur saveur paraît essentiel. Un des mes petits enfants un jour, m’a dit gentiment que j’employais parfois des mots du Moyen Age ! Mais je n’ai cessé de leur dire que, quelle que soit leur profession, ils auraient sans doute besoin de quelques uns d’entre eux, pour aboutir à un langage, non seulement expressif, mais aussi policé. Autre signe des temps : la raréfaction des belles émissions littéraires et les Bernard Pivot et Alain Rey se font rares : eux connaissaient la saveur des mots.Mais peut être bien que les temps présents vont nous inciter à la redécouvrir… 

   Ecrire, c’est ensuite trouver un sujet d’inspiration, même s’il peut paraître futile comme le tango, objet de mes écrits récents, avec l’envie de partager une histoire, une sensation, une admiration ou une fiction. C’est aussi se nourrir des premiers écrits qu’on a commis, pour aller au delà dans ceux qui suivront, aussi bien dans le sujet que dans la forme. Ce peut être aussi s’inscrire dans un sujet d’actualité : le contexte actuel va assurément inspirer des écrivains qui jusque là avaient fait une fiction des situations de catastrophe, tandis que d’autres se lanceront dans des oeuvres facilitant rêve et évasion face à l’angoisse quotidienne.

   Ecrire, c’est ensuite choisir des mots pour bâtir des phrases et veiller à leur correction et à leur élégance. Ce n’est pas le plus facile surtout si l’on se croit une certaine aisance dans le maniement de la langue : être attentif au sens que percevra le lecteur, pratiquer l’épreuve du « gueuloir » à l’imitation de Flaubert, pour juger des sonorités et du mouvement de la prose, prendre du recul pour des relectures, des retouches et des abandons. Il faut à la fois patience et humilité… et silence. Mais comme je n’ai jamais écrit pour la gloire, ni pour un quelconque prix littéraire, je me plie assez bien à l’exercice, bien que cela demandât du temps pour assurer la cohérence de l’ouvrage notamment. Surtout quand il s’agit de récits et nouvelles, comme dans le livre auquel je mets la dernière main. Mais j’en parlerai dans mon prochain article.

A bientôt, amis lecteurs, danseurs et musiciens…

Note complémentaire : J’ai fait référence à « La Salida », magazine du tango argentin, publié par l’Association  » Le temps du tango ». Cette publication est riche de découvertes pour un prix modique. Vous y trouverez notamment un cahier intérieur  » Cafetin de Buenos Aires » dans lequel sont regroupés des tangos et leur traduction, autour d’un thème,  et vous pouvez les écouter sur le site. Mais le Président a récemment attiré l’attention sur les difficultés rencontrées pour maintenir ce journal. Cela risque d’être aggravé par la mise en sommeil des activités et notamment des cours et milongas. Défendez ce magazine de qualité en vous abonnant vite : contact@letempsdutango.com.         

par chabannonmaurice

PROLONGER LE VOYAGE EN ARGENTINE : Lire…

Avec la même démarche que celle que nous effectuons pour la préparation du voyage, lire des ouvrages se rapportant à l’Argentine et au tango est une manière d’enrichir et de prolonger le séjour. Nos enfants et amis le savent qui alimentent généralement notre bibliothèque, particulièrement au moment des fêtes de fin d’année. Ci dessous un échantillon de ce que nous avons lu :

« La disparition de Josef Mengele » : roman d’Olivier Guez – Grasset 2017 – ( Prix Renaudot ) : c’est un roman historique d’un auteur qui affectionne ce genre. Pour les connaisseurs de l’ histoire argentine, il rappelle que grâce à Perón, le pays a pratiqué un accueil bienveillant voire complice à un certain nombre d’anciens nazis et le docteur Mengele, chargé d’un programme génétique diabolique et inhumain, n’était pas des moindres. Notre homme débarque à Buenos Aires, en juin 1949, sous l’identité falsifiée de Helmut Gregor, à un moment où « Le rédempteur et l’opprimée : Juan et Evita Perón s’affichent triomphalement sur tous les murs de la capitale. » Commence alors une errance mouvementée sous la pression d’une traque inlassablement menée par la justice allemande, le Mossad israélien, la presse et des limiers de divers pays. Mais les complicités argentines, de la diaspora allemande notamment, sont nombreuses. S’ensuit une trajectoire incroyable de trente années, à travers divers lieux d’Argentine, pour nous à vocation touristique, comme Bariloche, mais aussi en Uruguay où il se marie , au Paraguay et enfin au Brésil où Mengele meurt mystérieusement sur une plage. On croise évidemment en cours de route une multitude de personnages d’Amérique latine, d’Israël et d’Europe, à partir d’une documentation étoffée que l’auteur énumère à la fin du roman. Le roman tient en haleine et le lecteur se demande constamment comment va finir la traque, même quand on en connaît historiquement l’issue. « Seule la forme romanesque me permettait d’approcher au plus près la trajectoire macabre du médecin nazi », dit l’auteur et il faut reconnaître que le lecteur suit, dans la connivence avec ces intentions.

«  L’échange » dont on ne sait trop s’il s’agit d’un récit, d’un roman ou d’un roman policier – Métaillié 2016 – est écrit par Eugenia Almeda, auteure argentine qui l’a en partie rédigé en résidence en France. A partir du suicide spectaculaire d’une jeune femme , un journaliste, Guyot soupçonne autre chose derrière les faits  » Il paraît qu’elle s’est plantée à la porte du bar et qu’elle a attendu un moment. Quelques minutes après, un type est sorti. La fille a braqué un flingue sur lui. Le type n’a pas réagi. Ensuite elle aurait dit quelque chose. Elle continuait à le viser. Quand il s’est éloigné calmement, elle a retourné l’arme contre sa poitrine et elle a tiré. » Guyot va tenter de décrypter ce fait divers dans une Argentine qui n’a pas exorcisé tous ses démons. Pour ma part, au delà de l’histoire, j’ai trouvé le style déroutant parce qu’il utilise beaucoup de conversations, communications téléphoniques et crée, comme le dit une critique,  » un vertige narratif » . Peut-être s’agit-il d’un ouvrage qu’il faut relire deux fois…

«  Gran cafe Tortoni » est une bande dessinée de Philippe Charlot et Winoc – Grand Angle 2018 Bamboo Edition – que j’ai voulu lire après la critique parue dans La Salida n° 108, d’avril-mai 2018. L’intention du scénariste est, autour d’une histoire somme toute banale – celle de la recherche d’un maestro, danseur mythique – d’évoquer la riche histoire de ce haut-lieu portègne fréquenté par les artistes et intellectuels de la grande histoire du tango. Mais le scénario, un peu tortueux à mon sens pour évoquer ces clients célèbres, et le graphisme habile et parfois humoristique, n’arrivent pas évoquer ce café, où malgré les touristes qui s’y pressent en files serrées, règne une atmosphère particulière, sans doute transfigurée par ce que chacun y apporte de sa connaissance du tango. Mais comme je ne suis pas fanatique de bande dessinée je ne suis sans doute pas assez objectif. Mais la bande dessinée est-elle adaptée à un lieu aussi chargé d’Histoire et de milles petites histoires ?

Dans un prochain article, je parlerai d’autres ouvrages, avant de revenir ensuite à quelques-uns de mes tangos préférés.    

par chabannonmaurice

AUTRES RENCONTRES, autres lieux… 2

Bien que des articles précédents aient déjà parlé de ce  salon de coiffure atypique, je veux revenir sur “La Epoca”  dans lequel nous nous rendons à chaque séjour, parce qu’il est un des hauts-lieux du tango populaire à Buenos Aires, à la fois pittoresque, émouvant et enchanteur. D’abord par le cadre : cette peluqueria est ouverte au clients mais c’est un extraordinaire musée où son patron, a rassemblé un bric à brac d’objets, matériels, cosmétiques en tous genres, publicités relatifs à la coiffure. Le matériel ancien, sièges et séchoirs, déborde jusque sur le trottoir. De quoi attirer l’attention du chaland. Le maître des lieux et ses employés arborent une tenue stylée impeccable, très début du siècle dernier et affichent une convivialité teintée d’un bel humour. On n’y rase pas gratis, mais le salon passe pour un des plus raffinés, non seulement pour la coupe mais aussi pour la barbe et les moustaches … Cette année, on y formait un apprenti qui était dans le ton, gominé à souhait. La coiffure traditionnelle s’y perpétue donc avec bonheur et tout le personnel est d’une grande amabilité, au risque d’en rajouter un peu.

               

             

Mais surtout, ce salon minuscule partage l’espace avec un café attenant, de la largeur d’un couloir, avec un alignement de quelques tables et chaises où l’on peut consommer et cet endroit est garni, chaque fois que s’organise une peña, à l’initiative des gens du quartier. C’est alors un extraordinaire rassemblement de chanteurs amateurs, dans une émulation amicale, car le café a ses habitués. La plupart se sont mis sur leur trente et un, parfois d’une manière baroque et attendrissante : on pourrait se croire dans un film, d’autant que la conviction des chanteurs s’appuie sur les gestes mélodramatiques du tango. Commence un récital où les voix mal assurées rivalisent avec d’autres, plus aguerries, et empruntent au répertoire, non seulement du tango mais aussi du folklore, parfois au registre espagnol car on y a vu, un jour, un concert de castagnettes et tambourin. Un bandonéoniste est là pour l’accompagnement et s’accommode de tous les répertoires. Chacun écoute avec respect les interprètes qui se succèdent et la plupart fredonnent en sourdine les paroles qu’ils connaissent, bien sûr. Quant aux touristes, rares, car il faut connaître le lieu, ils sont vite adoptés car les gens ont compris qu’ils sont dans l’esprit de la peña. Ce jour là un autre couple de Français était là et Serge s’est même risqué à chanter. Ils sont même intégrés à la tombola qui offre des petits souvenirs choisis ou fabriqués par les participants. Tout cela sous l’oeil bonhomme du patron, entre deux coups de ciseaux. C’est un lieu où il faut aller avec l’idée de découvrir un tango authentique, celui que l’on chante dans les familles et dans les barrios.

                            

                            

 

C’est aussi le cas au Bar « Los Laureles », Iriarte 2290, Barracas Sur, que j’ai déjà décrit à l’occasion d’une soirée peña ( voir mon article du 12/01/2016 ). Cette année, nous y avons rejoint des amis pour un dîner suivi d’une milonga. Un concert de bandonéon précédait le bal du jour, avec un musicien expressif, au répertoire varié : c’est toujours plaisant de découvrir ces artistes anonymes qui n’ont pas la faveur de la lumière des grandes salles.

                                                   

Le bar organise plusieurs milongas dans la semaine et celle du soir était La Milonguita Empastada, musicalité avec des disques vinyles. C’est une milonga sans prétention, avec les gens du quartier qui arrivent souvent à pied et quelques autres habitués qui recherchent cette ambiance familiale. On boit, on mange la cuisine locale et on s’interrompt pour aller danser une tanda… C’est ce genre de lieu que nous apprécions pour son authenticité.

                                           

par chabannonmaurice