PREPARER LE VOYAGE A BUENOS AIRES : 4 ) Lire…

Nous avons l’habitude de préparer et d’accompagner nos voyages par la lecture de romans et poésies d’auteurs du cru et d’étudier des documents divers, susceptibles d’éclairer et enrichir nos découvertes, bien au delà des guides touristiques. Je donne ci-dessous nos trouvailles les plus récentes, qui permettent de mieux comprendre l’Argentine.

  1. Carolina de Robertis « Les Dieux du tango » Editions du Cherche Midi » 2017. Je passerai assez vite sur cet écrit d’une écrivaine américaine, d’origine uruguayenne, parce que j’ai trouvé un côté  un peu artificiel, voire invraisemblable, au roman qu’on m’avait vanté. Certes, il y a de belles descriptions de la Buenos Aires des immigrants du début du siècle, certes la croissance du tango et surtout la prééminence de la musique sont omniprésents, mais l’histoire de l’héroïne, jeune veuve qui, pour survivre dans un monde d’hommes, doit prendre la place et le costume d’un mari disparu pour jouer un rôle viril, paraît invraisemblable à cette époque, et dans un milieu aussi rude. Les lettres des tangos nous donnent une image violente des relations entre compadritos et une telle supercherie est d’autant plus étonnante à cette époque, qu’elle amène Leda à pratiquer des relations lesbiennes… Mais le livre est agréablement écrit et se laisse lire avec plaisir et, après tout, un roman comporte aussi sa part de fantasmes.
  2. « Buenos Aires », vue par le journaliste Jules Huret dans la série « heureux qui comme… » Editions Magellan & Cie  » 2009 ( en collaboration avec Géo ) J’ai découvert cette collection intéressante alors qu’elle existe de longue date : il s’agit, dans de petits opuscules, de faire partager les émotions des premiers écrivains- voyageurs, à une autre époque. En ce qui concerne Buenos Aires, il s’agit de la relation faite par Jules Huret ( 1863-1915), envoyé par Le Figaro en Argentine et son reportage fut publié en 1911 sous le titre  » En Argentine : de Buenos Aires au Grand Chaco ». Le petit livre ne retient que ce qui concerne la capitale, vue par un observateur curieux, et très attentif au côté humain de cette période où l’expansion et l’immigration battent leur plein. En arrivant au port de la Boca, il est tout émoustillé : « J’ai hâte, à présent, d’arriver. Je sens s’aviver ma curiosité, j’essaye d’imaginer ce pays nouveau, si lointain. Comme je vais regarder tout ! Avec quelle ardeur j’interrogerai chacun ! » Et le fait est que le regard est acéré mais aussi très humain et souvent humoristique, ce qui donne du sel quand on rapporte ses observations à notre vision actuelle. Jules Huret explore les quartiers, mais aussi les institutions comme les oeuvres de bienfaisance, ou le Pénitencier national et l’Asile pour les fous de Lujan, qui pratique déjà la méthode de la porte ouverte… Il rend longuement hommage à l’architecte-paysagiste Thays qui a fait planter beaucoup d’arbres et aménager des parcs: ils donnent aujourd’hui à la Capitale son allure de ville verte. mais surtout, il ne tarit pas d’éloges sur la beauté des femmes : « Quant à leur beauté, elle est sans égale… Jeunes femmes au teint mat, aux grands yeux brûlants, aux traits réguliers et fins, mais immobiles, d’une expression grave ; pures jeunes filles au regard sans timidité, au sourire discret … Leur ardente grâce, la passion contenue et peureuse de leurs gestes, et, surtout le feu profond de ces regards dans ces physionomies sérieuses et concentrées, mettent au coeur du passant étranger, à l’heure du Corso de Palermo, des rêves de volupté intense et religieuse qu’il lui faudra bien vite éteindre.»   Che ! A ver !
  3. « Buenos Aires – Port de l’Extrême Europe » dans la Collection autrement -1987 ( Série « Monde » ) Cet ouvrage m’a été donné par un ami et j’avais déjà une autre publication dans la même série : « Buenos Aires 1880-1936 – Le mythe des confins » – 2001. Le principe de cette collection c’est de croiser les regards d’Argentins ou d’étrangers à travers des points de vue divers. Ainsi, dans le premier ouvrage, on trouve aussi bien un article sur le colectivo 60, par Graciela Schneir qui appelle ce bus, qui traverse toute la ville, Le Transporténien, que sur Lnoche porteña par Horacio Ferrer : « Il ne faut pas confondre les noctambules avec ceux pour qui, à onze heures, il se fait tard. » L’article le plus intéressant, pour moi est celui où des Argentins de Paris parlent de la Capitale, dans un entretien polyphonique :  « Le Porteño physiquement est très beau, de toute la race masculine, ce sont les plus beaux… les hommes argentins sont sans comparaison…Les Porteños aiment bien baratiner, ils cherchent toujours une combinaison pour gagner plus d’argent en travaillant le moins possible.» ( Tilda Thamar, vedette de cinéma des années 40 à Buenos Aires ). Voilà qui équilibre avec le point de vue de Huret sur les femmes. L’autre édition d’Autrement explore plus le mythe et la poétisation de Buenos Aires, mais j’y reviendrai.                                                                                                                    
  4. Pour finir une citation de Luis Alposta, poète:  «Quelquefois je me demande / Ce que serait cette ville sans la poésie. / Que serait devenue Buenos Aires / Si le tango n’avait pas existé ? »

Comment ne pas attendre encore de nouvelles surprises de cette ville ? Comme Jules Huret, nous avons hâte de la retrouver. Volver !

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par chabannonmaurice

PREPARER LE 9ème VOYAGE A BUENOS AIRES : 3 ) Une histoire de transbordeurs…

Les hasards du tourisme en France font parfois bien les choses et peuvent vous ramener à Buenos Aires, et plus précisément au port de La Boca : transbordeurs de tous les pays, unissez vous pour nous ramener au tango … Un transbordeur est une structure métallique d’importance, porteuse d’une nacelle suspendue qui peut transporter des piétons, véhicules, chargements et animaux, comme le montre la photo en tête de page. La construction, par sa hauteur permet évidemment de laisser passer un voilier ou un navire… On semble loin de l’esthétique élégante du tango argentin, mais rien n’interdit de le danser sur la nacelle !

A Rochefort sur Mer, ou plus exactement sur les communes voisines, on rénove actuellement le pont transbordeur qui permettait de traverser l’estuaire de La Charente avant qu’un pont moderne facilite les choses. Cet ouvrage, considéré comme un chef d’oeuvre de l’architecture métallique, date de 1900 et a été classé monument historique en 1976. Il est actuellement en cours de rénovation et sa nacelle suspendue devrait fonctionner à nouveau en 2019, après deux années de travaux. Une Maison du Transbordeur, centre d’interprétation, et un sentier de découverte baptisé Sentier des Guetteurs, animé d’oeuvres d’art faisant référence à l’histoire du pont, agrémentent l’environnement.

Et c’est dans le mini-musée de la Maison du Transbordeur que nous avons découvert que ce pont avait ou avait eu des petits frères et cousins, en France et dans le monde entier. Par exemple à Marseille où un transbordeur permettait de traverser le Vieux Port et a été démoli ; mais il paraît qu’on songe à la reconstruire ! Mais on en avait installé aussi, à Bordeaux, Nantes, Rouen, Brest, villes dans lesquelles les ponts n’ont pas été achevés ou ont été démontés.

             

Des cartes postales conservent le souvenir des transbordeurs de Marseille, avec kiosque-restaurant,  et de Rouen, avec plateformes ouvragées.

Mais ailleurs dans le monde, d’autres ponts fonctionnent encore et c’est le cas à Buenos Aires, où le Puente Nicolás Avellaneda, construit en 1914, vient d’être remis en service après des années d’immobilisation. A la Maison du Transbordeur, nous avons réalisé l’importance de cet engin qui figure en toile de fond de plusieurs photos que nous avons prises  du port de La Boca, sans nous préoccuper de la fonction de cet élément, pourtant insolite dans le décor , dans lequel on remarque surtout les fameuses maisons colorées ! Cette construction permettait pourtant de traverser le Riachuelo, qui vient se jeter dans le Rio de la Plata, rivière dont il est par ailleurs question dans plusieurs tangos. Mais je n’ai pas trouvé de composition qui parle du transbordeur, alors qu’il en existe plusieurs qui parlent du Puente Alsina, reconstruit plusieurs fois après des crues. C’est un élément du décor de Pompeya, quartier Sud de Buenos Aires, chanté par ailleurs par Manzi dans « Sur« . Ce pont  a été le témoin de divers événements sociaux graves. Un tango de B. Tagle Lara, « Puente Alsina« , musique et poème composés en 1926,  lui est consacré.

                                     

Le blog Barrio de Tango tenu par D.A Clavilier (www.bario-de-tango.blogspot.com ) n’a pas manqué de relater avec amusement l’inauguration récente du pont rénové, voici tout juste un mois : cet événement d’importance qui redonne du lustre à un élément significatif de la vie portègne, a été marqué par une rivalité cocasse entre les forces politiques locales, donnant lieu à un incident dont la politique argentine a, seule, le secret. La nacelle, inaugurée par une foule acquise au parti au pouvoir sur la rive portègne du Riachuelo, a été arrêtée à mi parcours et a fait marche arrière pour être soustraite, sur l’autre rive d’Avellaneda, à l’accueil d’une foule cette fois marquée par la gauche kirchneriste ! Les articles ci-dessous de Clarinx relatent cet incident ridicule… Peut-être eût-il été sage de faciliter la convivialité en organisant une milonga dans la nacelle ! Mais cet anecdote explique aussi pourquoi le Pape n’a pas encore rendu visite à l’Argentine, lui qui souhaite une plus grande tolérance à défaut de fraternisation entre les blocs politiques !

          

Rappelons aussi au passage que ce barrio de la Boca a toujours eu des vélléités d’émancipation et qu’il le proclame sur ses murs, silhouette du transbordeur à l’appui. Et soulignons que le tango « Caminito« , ( musique de J.D Filiberto, Letra G.C.Peñaloza ) n’a rien à voir avec le quartier pour touristes bien connu, puisqu’il parle en fait d’un lieu de la province de La Rioja !

                              

Enfin, pour revenir à Rochefort et à La Charente, c’est de cette région et de son port que partirent un bon nombre de conquérants et de migrants vers les deux Amériques : vers le Canada et vers les Etats Unis et sans nul doute vers l’ Argentine. Champlain était de Brouage, La Fayette partit vers les USA avec l’Hermione, construite à Rochefort, frégate dont une réplique a été récemment reconstituée pour célébrer en 2016 l’anniversaire de cette traversée.

par chabannonmaurice

PREPARER LE 9ème VOYAGE A BUENOS AIRES : 2 ) Du côté des Gauchos.

Lorsque nous préparions, en 2008, un premier voyage en Argentine, essentiellement touristique, et que nous avions inclus dans le périple un séjour en Patagonie, nous n’avons pas échappé à l’image du rude gaucho  et des espaces désolés de la Pampa. Nous pensions croiser fréquemment ces cavaliers expérimentés, mais nous avons dû nous contenter de croire les affirmations  d’un encart d’un guide de voyage : « L’un des symboles les plus durables de l’Argentine est l’intrépide gaucho, dont la tradition séculaire remonte à l’époque où les Espagnols laissèrent leurs troupeaux en liberté dans la pampa herbeuse. » (guide Lonely Planet). Même, au cours d’excursions encadrées, nous n’avons pas croisé de gauchos… Puis, nous avons découvert la feria de Mataderos, dans un quartier excentré de Buenos Aires où on peut se rendre en bus, en une heure. Là se retrouvent, presque tous les dimanches de l’année, les familles qui maintiennent la culture gaucha, avec ses traditions hippiques, folkloriques, artisanales et gastronomiques… On peut écouter la musique, danser la chacarera ou la zamba, acheter un facón, poignard en forme de couteau allongé, avec son étui travaillé et rehaussé de métal, comme les ceintures décorées. On peut déguster des empanadas confectionnés sur place, se rassasier d’un asado, acheter du dulce de leche fait maison et bien sûr, goûter le maté amer.  La feria est un rassemblement haut en couleurs et dépaysant, à portée de pied lors d’un séjour dans la capitale et les rencontres y sont pittoresques.

                                              

Autre possibilité que nous avons pratiquée, quelques voyages plus tard, à proximité d’autobus de la capitale ( 115 Kms ) :  se rendre à San Antonio de Areco et séjourner dans une estancia. C’est aussi une expérience aux couleurs touristiques, mais on trouve encore des accueils et hébergements authentiques et on peut partager la vie quotidienne et l‘asado des gauchos, et monter à cheval pour ceux qui ont le pied hippique. L’idéal serait de pouvoir se rendre à San Antonio pour El dia de la Tradición, Fête des gauchos qui dure en fait une semaine, autour du 11 novembre et qui reste haute en couleurs par sa procession à cheval et les mêmes activités qu’à Mataderos.

                                          

Mais il nous a fallu aller au coeur de la Pampa pour vivre un moment authentique de la vie des gauchos. Alors que nous circulions sur une piste, en direction du Parc de La Luna, nous avons vu arriver vers nous un nuage énorme de poussière : c’était une troupeau de centaines de têtes de bétail, encadré par une dizaine de gauchos, en tenue de travail, boleadoras au poing pour ramener dans le droit chemin  les veaux qui s’égaraient. Voiture immobilisée, nous nous sommes fait tout petits pendant que les bestiaux frôlaient la carrosserie et nous regardaient au passage. La plupart des hommes portaient les bombachas, sorte de pantalon tablier et étaient coiffés de boiras, béret , large coiffure en champignon ou de chapeaux tannés par les intempéries. Dans un autre voyage, nous avons rencontré un gaucho solitaire dans cette tenue -voir la photo d’en tête- et nous avons aussi, plus tard visité des estancias vers Taffi del Valle dédiées à l’élevage des moutons, à la fabrication du fromage… et au tourisme rural. On y déguste un maté authentique et on peut y acheter de beaux chapeaux. On peut aussi s’installer pour un séjour prolongé dans des estancias dans tout le pays et, cette année, nous avons le projet de nous rendre dans la région de Misiones et de partager la vie des gauchos du Nord Est,  éleveurs mais aussi cultivateurs de maté. 

              

Récemment, est sorti le film Invernio qui relate la vie difficile de ces hommes de La Pampa en Patagonie, et parle de la transmission entre générations. Il donne une image rude de la vie quotidienne des ouvriers, aux ordres des grands propriétaires des estancias. Cette vie actuelle est-elle si différente de celle que chante Le Gaucho Martín Fierro dans l’oeuvre fondatrice de José Hernández, écrite en 1872, à un moment où le Président Sarmiento déclara que les gauchos étaient d’abord des combattants pour éradiquer les indigènes et les rebelles des guerres civiles ?  Je n’avais jamais lu cette oeuvre et une édition m’en a été fournie par Solange Bazely ( Régis Brauchi Editeur 2008 ) avec une traduction de l’Argentin Juan Carlos Rossi, musicien, chanteur, compositeur et interprète, originaire de Patagonie, autant de gages de fidélité au texte originel. Il a en effet tenté de garder la métrique du texte et, autant que possible la rime… C’est une composition épique et dramatique, et venant après la vision du film cité plus haut, sa lecture montre que la vie des gauchos n’a pas beaucoup évolué jusqu’à celle des personnages de la pellicule récente : dressage des étalons, vie fruste, nourriture irrégulière, fréquentation des tavernes, rixes, manque de femmes, enrôlement forcé, présence des indiens auxquels il est rendu hommage pour leur courage…  » Je parcourus la campagne / Comme L’Indien le plus fier… » Sous la pression des événements et le commandement pesant des chefs, Martin en vient à déserter par fierté et nécessité de survie :   « Je suis un gaucho battant / Qui ne s’affole pour rien, / Même si gagnant mon pain, / Maintes tâches je dois faire; / mais les gens du Ministère / ne nous tendent pas la main. »  Martin finit pauvre et harassé, mais libre, ayant rejoint le territoire de ses demi-frères les indiens. Il me reste à lire une autre oeuvre  » Don Segundo Sombra » de Ricardo Güiraldes pour compléter cette approche littéraire.

 

    

Il faut aussi faire référence au Gauchito Gil, autre figure de légende, mythique et mystique. Déserteur lui aussi, voleur du bétail appartenant aux riches pour le redistribuer aux pauvres, il fut capturé, pendu par les pieds et décapité avec refus de sépulture, sort réservé aux déserteurs. Mais le bourreau, auquel il révéla que son fils était malade et allait mourir, l’enterra contre promesse de guérison. Le miracle s’étant réalisé, la croyance populaire consolida et enjoliva l’histoire. Un pèlerinage très suivi vénère la tombe de Gil, près de Mercedes, dans la province de Corrientes, au Nord-Est de l’Argentine. Mais surtout, de nombreux autels jalonne les routes de tout le pays, aisément repérables à leurs drapeaux rouges et aux ex-voto hétéroclites déposés par les croyants : ils protègent les voyageurs des accidents, intempéries et autres difficultés de la route… à condition de klaxonner si on passe devant en voiture.

    Et quelle influence a eu la culture gaucho sur le tango ? Je renvoie mes lecteurs à deux excellents articles qui soulignent les liens et parentés. Celui du Dictionnaire passionné du Tango (Seuil 2015) à la page 308, et celui écrit par André Vagnon, dans la petite lettre N° 7  de Mémoire du Tango ( 9/10/2017). Ce dernier document montre le rapport parfois fantaisiste entre les deux symboles de l’identité argentine. L’auteur y parle de Gardel et des tenues qu’il revêtait, et, dans le musée qui est consacré au chanteur, on peut voir une assiette commémorative en céramique où il est représenté en gaucho et à cheval.

                                        

En dehors de tous ces aspects anecdotiques, il faut voir les gauchos danser la chacarera et exécuter les zapateos, ces frappements de bottes avec torsion de la cheville -mouvements que nos danseurs d’intermèdes ont bien de la peine à imiter sans être ridicules- ou se déplacer de façon féline dans la Zamba, ou danser le candombe dans le nord du pays, pour voir et entendre ce que les danses de ces hommes et femmes de la Pampa ont pu apporter au tango. Sans parler du sens du rythme avec la frappe des tambores ou le claquement des boleadoras, quand ils frappent le sol et sont utilisés dans des sortes de joutes gymniques et musicales. Et que dire de la milonga, danse joueuse qui doit sans doute autant aux frappements de pieds des gauchos qu’à ceux des pas rudimentaires des danseurs des conventillos ?  

                                         

Je rappelle aussi les articles suivants, déjà publiés dans ce blog, sur le même sujet ou sur un thème proche et complémentaire :

  • Peñas folclóricas : l’âme de l’Argentine. ( 29/11/2014 )
  • Traditions gauchos dans le Nord Ouest de l’Argentine. ( 07/02/2015 )
  • La Pachamama. ( 13/05/2015 )
  • La zamba, une danse d’amour. (29/04/2015 )
  • A propos du film de Carlos Saura « Argentina ». ( 22/01/2016 )

  

par chabannonmaurice

PREPARER LE 9ème VOYAGE à BUENOS AIRES : 1) Le monument auTango

A Tarbes, pour le vingtième anniversaire, les danseurs ont pu participer à une milonga autour du rond-point du tango, quai de l’Adour. Mais connaissaient-ils tous l’histoire de ce monument? Il est dommage que la remarquable conférence donnée par Rubén Reale, journaliste et producteur spécialiste du tango et initiateur de la radio « Tango pour tous », conférence annoncée trop tardivement, n’ait pu réunir suffisamment d’auditeurs. Car elle apportait un éclairage historique et culturel sur l’érection de ce monument, non seulement à Buenos Aires mais dans le Monde entier où il est progressivement installé dans des lieux reconnus pour leur prosélytisme en faveur de la danse argentine. Et elle bénéficiait en outre de la présence de l’industriel qui a fabriqué le monument, et qui, de surcroît se trouve être chanteur, ce qui n’est pas étonnant pour un Argentin.

Le premier monument a été inauguré voilà déjà 10 ans, en 2007, à Buenos Aires. Il a été déclaré immédiatement d’intérêt touristique par le Secrétariat au tourisme de la Nation, devenu depuis Ministère, et par l’organisme de promotion touristique de la Capitale. C’était de bon augure, deux ans avant que le tango soit déclaré en 2009  » Patrimoine mondial culturel de l’Humanité  » par l’UNESCO. Mais c’était surtout l’aboutissement d’un long travail sous l’impulsion de Rubén Reale qui avait eu l’idée de ce monument et a ensuite piloté le projet en plusieurs étapes : constituer une association Comité Pro-monument au Tango ; organiser une levée de fonds, notamment avec un cycle de concerts donnés bénévolement par des maestros du chant, de la musique, de la danse et de la technique, mais aussi avec un mécénat d’entreprises et d’institutions diverses ; enfin lancer un appel à projets auprès d’artistes pour un concours d’art urbain. 71 dossiers ont été présentés. Un jury de 9 membres, notables et artistes a enfin retenu la sculptrice Estala Trebino pour sa proposition : une oeuvre abstraite représentant l’Esprit du Tango.

Sa forme est inspirée par le bandonéon, âme du tango. C’est le soufflet de l’instrument, le fuye pour les musiciens, partie emblématique qui donne le son et qui symbolise le rythme, l’harmonie, le mouvement, en s’enroulant sur lui même vers le ciel. Cette élévation ascendante est aussi, quelque part, celle des danseurs emportés dans les tours. Un ingénieur, Alejandro Coria, avait déjà travaillé avec l’artiste pour concevoir matériellement la mise en volume, en utilisant 2 tonnes d’acier inoxydable sur un piédestal auxquelles s’ajoutent deux tonnes de fer d’ancrage. Le monument de Buenos Aires, situé au coeur du barrio rénové de Puerto Madero, au carrefour du boulevard Azucena Villaflor et de l’Avenida de los Italianos, se détache sur une petite place verdoyante et il atteint 5 mètres de hauteur et un volume de 9m3. Il a été inauguré le 22 novembre 2007, jour de la Fête de la musique en Argentine et on fêtera cette année son 10ème anniversaire. Dans le même quartier se trouve le Pont de la Femme et la  frégate Sarmiento rénovée, qui aurait avec la partition du tango « La Morocha » – musique de Saborido et letra de Villoldo – disséminé le tango au long de ses périples en Europe et au Japon. C’est dans cette partie du port que débarquaient les immigrants et le choix de cet endroit est symbolique.

                

Le monument de Buenos Aires, devant lequel je pose par amour de l’instrument phare du tango. La photo d’en-tête montre un des bassins de Puerto Madero avec le Puente et la Frégate.

En 2012, l’Institut National de Promotion Touristique d’Argentine et Le Ministère du Tourisme ont offert le même monument à la Ville de Tarbes, à l’occasion du Festival, en reconnaissance de la participation continue à la promotion du tango et de la culture argentine. Ce monument a été inauguré en grande pompe par le Ministre du Tourisme C.E. Meyer, le Maire de Tarbes G.Témégé, Rubén Réale, l’initiateur, et Manée Bruyère, alors présidente de l’AssociationTangueando Ibos, entre autres. Pour la petite histoire, ce monument, d’abord situé dans le parc Paul Chastellain a été déplacé en 2016  à un rond-point, ce qui n’a pas fait l’unanimité…


                                   

Le même monument à Tarbes dans son site initial et un tableau d’Alain Laborde Laborde « Hommage au monument au tango ». Cet artiste, qui a longtemps illustré les affiches du festival avec ses danseurs, eux aussi en élévation tourbillonnante, avait une exposition intéressante ( tableaux et sculptures ), cette année à l’Office du tourisme.

Depuis, d’autres monuments ont été installés dans des pays et des villes ayant contribué à l’essor et la réputation du tango argentin, notamment à San Paulo, au Brésil, et à Medellin, en Colombie, où Gardel a été mortellement accidenté.

par chabannonmaurice

TARBES en TANGO, vingtième anniversaire : le succès de TANGUEANDO IBOS

TARBES EN TANGO, depuis des années, consolide sa première place européenne de  Festival International de Tango Argentin. Et, malgré les aléas d’une organisation énorme, avec un succès sans cesse renouvelé. Cette année, magie du 20 ème anniversaire, tous les participants que nous avons rencontrés s’accordaient pour en souligner l’état de grâce et la particulière convivialité. Et il était effectivement visible que la grande majorité les danseurs et les musiciens baignaient dans une sorte d’euphorie perpétuelle, que ce soit dans les apéro-tango, les milongas, les concerts, les conférences et autres activités. Quelques nouveaux, toutefois se sentaient noyés dans cet éclectisme et certains danseurs, qui découvraient la halle Mercadieu trouvaient que, décidément il y avait trop de monde. Mais c’est un reproche récurrent ! Je reviendrai sur le programme et les temps forts qui nous ont particulièrement séduits, mais je voudrais d’abord rendre hommage au remarquable travail associatif de Tangueando Ibos.

D’abord parce que cette association, au fil des années, a su nouer des partenariats fructueux avec les acteurs essentiels de la ville et du département. Tous ceux qui sont engagés dans des actions associatives savent de quelle diplomatie et de quelle patience il faut faire preuve pour trouver les bonnes articulations et aplanir les divergences de vue, y compris à l’intérieur de l’association. Tangueando Ibos a su s’appuyer sur  Tarbes Animations, l’Office du Tourisme et bien sûr la Mairie de Tarbes pour organiser une manifestation dont l’ampleur croît chaque année. Il est vrai que la ville a tout intérêt, comme les partenaires associés, hôtels, restaurants, bars, commerçants, exposants… à s’engager, vu les retombées commerciales d’un tel festival. Mais elle le fait en mettant des lieux prestigieux à disposition ( Le salon de l’Hôtel de ville pour les cours ! ),  en s’engageant dans tous les supports financiers, techniques, matériels et publicitaires… Il suffit de voir la ruche permanente à l’Office du Tourisme où l’amabilité de l’accueil, la qualité des  dossiers préparés pour chaque danseur ou intervenant, les programmes détaillés au jour le jour, l’intérêt des expositions qui y sont organisées… et les petits fours d’un pâtissier reconnu, augurent d’un bon séjour au Festival. L’engagement des commerçants est aussi bien visible : affiches, bouteilles d’eau et menus du jour aux couleurs du tango, accueil des apéros dansants…Et la musique de tango rythme la journée, grâce aux haut-parleurs disséminés dans les rues. Il n’est donc pas étonnant que la capacité du Festival à entretenir ce dynamisme lui ait valu l’honneur du premier Monument du Tango installé dans le monde après celui de Buenos Aires. Je reviendrai aussi sur cet hommage exceptionnel qui a fait l’objet d’une conférence par les initiateurs  le samedi 26 août.

Pour avoir présidé aux activités d’une modeste association,  je voudrais surtout souligner et apprécier l’engagement des bénévoles de Tangueando Ibos car derrière cette organisation à la logistique énorme, il y a de multiples petites actions et engagements, souvent invisibles de la plupart des danseurs, depuis l’accueil jusqu’aux détails matériels. Contrôler les billets avec le sourire, conduire les spectateurs à la bonne place lors des spectacles, balayer et réorganiser la piste après ceux-ci… mais aussi ranger des chaises, vider des poubelles, trier des objets perdus… autant de tâches effectuées par des petites mains anonymes ! Enfin pas tout à fait, car la plupart des habitués du festival connaissent au moins cinq ou six des adhérents de Tangueando Ibos qui mettent depuis des années la main à la pâte, en gardant le sourire et souvent en participant malgré tout à certaines des activités : accueil et accompagnement d’invités argentins, accueil des DJs, encadrement de l’initiation au tango pour les débutants, entre autres. Un symbole de la convivialité recherchée par l’association: elle a gardé la main sur la Despedida et la prépare entièrement. En outre, dans le programme de cette année, l’association avait choisi d’organiser une milonga plus intime, dans le village d’Ibos. A la Despedida,  chaque participant se voyait remettre une carte postale et un marque-page illustrés par les dessins d’un des membres actif de l’association,  l’ami Laborde Laborde, dont les danseurs volants et funambules ont longtemps illuminé les affiches du Festival. Pas étonnant qu’il ait flotté un grand parfum de bonheur et de nostalgie mêlés sur cette dernière journée !

Un grand merci à Tangueando Ibos.

 

par chabannonmaurice

MES TANGOS PRÉFÉRÉS ( Suite ) : ‟El Dia que me quieras”

Dans les milongas portègnes, il n’est pas habituel de danser sur les tangos de Carlos Gardel, comme si on craignait en marchant de froisser  le mythe. Mais c’est surtout parce que l’ Idole est reconnue pour le tango canción que l’on écoute religieusement et qui n’est pas prétexte à la danse. Quand un orchestre se produit dans une milonga à Buenos Aires, les morceaux composés par Gardel sont le plus souvent placés en ouverture, et alors la salle s’abstient de danser, non seulement par respect des musiciens mais aussi par vénération pour Carlitos.

Les meilleurs articles consacrés à Gardel pour retracer sa carrière fulgurante en détaillent les trois phases, des débuts avec le folklore et le chant criollo, au cinéma, en passant par le tango canción qui se développe dans les années 1917- 1918. Tout le monde connaît le morceau de référence Mi moche triste qui ouvre une période d’enregistrement prolixe qui va donner à Gardel sa dimension nationale et internationale mythique. Le cinéma couronnera alors de manière emblématique les talents du chanteur, pas seulement ceux de sa voix de ténor expressive, mais aussi ceux de l’acteur formé au contact des théâtres portègnes, des cabarets, de l’opéra, et enfin ceux de l’esthétique du visage qui dit les sentiments exprimés par les letras et notamment celles d’Alfredo Le Pera. Comparativement à nos films modernes, cela peut paraître désuet, mais c’est pourtant porteur d’une belle émotion : regardez El dia que me quieras ou Mi Buenos Aires querido sur You Tube pour vous en persuader. Toujours est-il que cette trajectoire artistique à travers théâtres, cabarets et studios argentins, européens et américains en fait l’Argentin connu dans le monde entier que l’accident mortel de Medelin transfigurera. La rencontre avec Alfredo Le Pera, qui va devenir son parolier et scénariste, compte aussi pour une part très importante dans son succès.

                    

             

            A Buenos Aires, Gardel est omniprésent et surtout au Musée installé

                                       dans sa maison, Rue Jean Jaurès.

C’est en 1935 que tous deux composent le tango El dia que me quieras, enregistré sur disque et interprété dans le film du même nom, la même année. A noter qu’Astor Piazzolla, alors enfant, y joue un petit rôle, et que ses futurs tangos, comme beaucoup de ceux de Gardel, ne seront pas non plus jugés dansables… Pour ma part, je pense qu’on peut danser sur cette musique, en interprétant les inflexions d’un poème d’amour qui lui aussi peut paraître anachronique, mais qui est d’une grande tendresse : Le jour où tu m’aimeras /:tout ne sera plus qu’harmonies, : l’aurore sera claire et joyeuse la source / … La nuit où tu m’aimeras / depuis le bleu du ciel, / les étoiles jalouses nous regarderont passer / et un rayon mystérieux / fera son nid dans tes cheveux,/ indiscrète luciole,/ qui verra que c’est toi ma consolation ! ( traduction Denise Anne Clavilier, dans Barrio de Tango – Editions du Jasmin 2010.) Il faut évidemment que le DJ choisisse la version pour qu’elle s’intègre bien dans la milonga. Je recommande celles de E. Donato (1935) et de A. de Angelis  , parce que les arrangements intègrent bien le chant dans la rythmique musicale et poétique. Certains danseurs apprécieront même la version alternative remixée par Métrotango. Pour les curieux, écoutez les versions plus insolites avec l’ensemble latino de Cumpay Segundo (1999) et en style flamenco par Diego El Cigalo (2010). Enfin, des chanteuses se sont mesurées à l’idole sur ce texte dédié à une femme : c’est le cas de la grande Nelly Omar et de Susana Rinaldi. Quant à Maria Grana, elle a choisi le duo avec Jorge Falcon dans une version lyrique… Enfin, curiosité, Daniel Baremboim, au piano, dialogue avec le bandonéoniste Rodolfo Mederos dans un disque qu’il a enregistré à Buenos Aires en 1995, Tangos among friends.

par chabannonmaurice

LE BANDONEON au BALCON !

                      Depuis qu’Yvonne HAHN s’est attachée, avec le parrainage de Victor Hugo VILLENA, à créer une classe de bandonéon au Conservatoire Régional, cet instrument a pris une place d’honneur dans le paysage culturel d’Avignon. Au point que le Théâtre du Balcon avait inscrit, dans sa saison 2016-2017 un concert, gratuit de surcroît, ce samedi dernier 13 mai et qu’il a été joué à guichets fermés.

   J’ai déjà publié en juin et juillet 2016 des articles consacrés au travail conduit au Conservatoire Régional du Grand Avignon et j’ai mis en avant les multiples ressources du bandonéon. Le programme concocté par Yvonne Hahn, de Jean Sébastien Bach à Astor Piazzolla en passant par Telemann  et Lalo, a montré que l’instrument vedette du tango, peut dialoguer avec les autres instruments et la voix dans le répertoire classique ou folklorique. Cela nous a valu, ce 13 mai quelques belles interprétations et notamment celle de la famille Seignez-Bacquet où les trois enfants jouent avec les parents ( plusieurs membres de ce groupe pratiquent plusieurs instruments ). Qui prétend que les Français ne sont pas musiciens? A noter aussi l’interprétation du plus jeune de la classe…  

 

           

                                

   Le but d’ Yvonne, de Victor Hugo, mais aussi de J. Mosalini qui appuie ce travail par ses masters classes est ainsi de rappeler que le « bando » a préxisté au tango. Mais pour les danseurs présents, les plus beaux moments ont été ceux du répertoire de leur danse favorite : les élèves du Conservatoire ont peu à peu constitué une Tipica à géométrie variable qui a interprété avec allant et parfois brio, des morceaux de bravoure du répertoire : Gallo ciego (H. Salgan), Febril ( E.Rovira ), Bordoneo y 900 ( O.Ruggiero) et Morena (O.Pugliese). Les applaudissements nourris qui ont salué la fin du concert n’étaient pas que des signes d’encouragement : ils soulignaient la qualité du travail et des interprétations.  

                                  

par chabannonmaurice

ECRIRE UN ROMAN

      Plusieurs lecteurs de mes récits s’étonnent amicalement de ma propension à écrire et m’interrogent, par delà mon goût de la plume, sur la quasi exclusivité que je réserve au monde du tango et à la culture que révèle cette danse… Une journaliste, dans un article tout récemment paru dans la Provence, le jeudi 13 avril intitule celui – ci : « Le tango comme mode de vie, c’est tout un roman… »

   A vrai dire, ma profession de Professeur de Lettres m’incitait naturellement à la lecture partagée avec les élèves. Et en encourageant ceux ci à la rédaction, j’ai toujours cultivé l’écriture, que ce soit celle du courrier personnel ou celle plus secrète des carnets intimes ou professionnels. J’avais l’habitude de prendre des notes, par exemple pour garder la mémoire des péripéties quotidiennes, pittoresques ou parfois tragiques de mon expérience de chef d’établissement scolaire. Des amis m’ont alors encouragé à les mettre en forme pour transmettre ces témoignages à mes collègues, et c’est ainsi, en 2003, que j’ai publié mon premier ouvrage, Abécédaire du Chef d’établissement, au CRDP de Grenoble. Ce n’était pas un recueil de conseils mais plutôt une mise en situation incitant à la réflexion. Avec le même esprit j’ai enchaîné sur deux guides destinés aux parents délégués et c’est la même démarche qui m’a incité à me lancer dans la nouvelle, puis dans le roman, à partir de mon expérience de la danse et de l’univers argentin.

                         

   Au début était le tango redécouvert en couple au moment de la retraite, et très vite le désir de nous rendre en Argentine à la recherche de cette image idyllique mais fascinante que présentaient les spectacles, les films… et les professeurs installés dans l’apprentissage de cette danse. Quelque part traînent toujours dans la mémoire des images du spectacle Tango Argentino ou du film La Leçon de tango. Tout autre se révéla ce que nous allions découvrir peu à peu, au fil des visites dans Buenos Aires, des rencontres amicales de Portègnes, et surtout de la fréquentation des milongas et peñas. J’ai alors commencé à noter dans des carnets les observations que je pouvais faire à un moment où nous nous lancions dans un monde certes convivial, mais où nous étions mal assurés de nos talents et des codes. Dans cette milonga, une vieille dame assidue venait régulièrement pour partager et l’atmosphère sympathique, et le spectacle des danseurs, elle même n’ayant plus l’agilité physique pour aller sur la piste. Dans une autre, un taxi – danseur tenait lieu de partenaire rémunéré à une Anglaise soigneusement fardée pour dissimuler ses rides. Dans l’ancienne Casa de Tango, près de la place Dorrego, rencontrer Oscar Fischer, luthier de bandonéon, fut une découverte à la fois technique et culturelle, et le coup de cœur pour l’instrument roi du tango. Au point de vouloir en acheter un… Danser un soir avec une superbe jeune femme, aussi mystérieuse que brune : un autre enchantement quand elle révéla un prénom dont elle me dit qu’il était quechua… Nous étions alors dans un étonnement sans doute un peu naïf, mais découvrions, à des faits minuscules, tout ce qui fait la richesse des milongas argentines et les petits secrets du tango.

Très vite, j’eus le besoin impérieux d’étoffer toutes ces observations et de broder autour… Et c’est ainsi que j’ai rédigé les nouvelles que j’allais rassembler dans le recueil Avec un tango à fleur de lèvres, publié à compte d’auteur en 2011 et épuisé à ce jour. A l’incitation de mon épouse, nous avions même illustré chaque nouvelle par une photo de notre cru. Comme pour les écrits professionnels, j’avais été encouragé à les publier par des amis dont certains me disaient que je traduisais bien ce qu’ils avaient pu eux mêmes observer : «  On y est ! » me dit même l’un d’eux. Mais pourtant, je ne me satisfaisais pas entièrement de cette vision un peu superficielle des choses et les discussions que j’avais avec des Argentins et des Européens vivant longuement sur place, révélaient des problèmes sociaux et politiques que nous n’avions pas su voir. Nous allions les découvrir en croisant des manifestations de rue, au hasard d’une ballade dans Buenos Aires. Nous la suivîmes en essayant de comprendre les revendications, plutôt virulentes. Plus tard, en 2015, nous avons suivi le déroulement de la campagne de la Présidentielle argentine et l’élection de Mauricio Macri… Importantes aussi, les réflexions des chauffeurs de taxis, critiquant avec humour, au hasard d’une conversation, les responsables politiques : «  La Présidente ? Elle se préoccupe plus de sa ligne que de la nôtre ! »  Enfin, la présence des Indigènes, particulièrement visibles dans les petits commerces d’artisanat disséminés sur les trottoirs de Corrientes ou de la Rue Florida, au grand dam des commerçants, traduisait mieux pour nous les conséquences sociales d’une colonisation, que le tango dont on analysait pourtant les racines métissées ! Le beau rideau rouge de la danse se déchirait ainsi pour révéler une vie populaire plus prosaïque…Parfois traduites par des tangos dont les poètes et les letras nous intéressaient de plus en plus. Pensons à Cambalache, par exemple. 

                   

                                         

   D’où l’idée d’écrire un premier roman sur le destin parallèle de deux jeunes couples vivant à Buenos Aires : Abigaïe, Manuel, Gabriela et Antonio se battent pour assurer un avenir incertain et seuls, l’amour et les milongas apportent les étincelles de l’espoir, à travers la musique, la danse et les rencontres. Le désespoir d’Antonio, qu’il tente d’oublier dans le malbec avant une fin tragique, m’a tout naturellement incité à choisir comme titre La Dernière Cuite, traduction du tango de Anibal Troilo, letra de Catulo Castillo. J’ y ai mis, bien sûr, beaucoup de mes observations locales, mais aussi inévitablement des ressentis et quelques souvenirs plus personnels. Ecrire n’est jamais neutre et un auteur, si modeste soit-il, laisse toujours transparaître une part de lui même. Par exemple mes découvertes de l’art des filetes ou des vins argentins. Mais aussi des références à des épisodes de ma propre vie… Un éditeur parisien L’Harmattan a trouvé un intérêt à cet ouvrage pour le publier en 2014.

                           

   L’envie d’écrire reprend vite le dessus après l’épisode fastidieux de la mise en forme du manuscrit, des navettes de la relecture, et après le travail, plus stimulant sur la couverture et la communication publicitaire. J’étais toujours dans le même état d’esprit, mais plus confiant dans l’intérêt que pouvaient me porter mes lecteurs. J’avais en outre trois autres ambitions : montrer les va et vient entre la France et l’Argentine, m’appuyer plus encore sur des souvenirs personnels et retracer ce que peut être, pour tout individu, une quête du bonheur et de la sérénité, par delà tous les aléas de la vie. Et bien sûr,  en gardant en toile de fond le tango et l’Argentine, en mettant plus encore l’accent sur la musique et les letras : d’où le choix de donner pour intitulé à la plupart des chapitres, le titre d’un tango, comme un clin d’oeil à la fois aux poètes et à la vie. D’évidence, Clémence et Feliciano devaient être musiciens et le bandonéon pouvait prendre une place de choix. Quant au titre, par déclinaison de toutes mes ambitions littéraires énumérées ci-dessus, j’ai tout de suite pensé à la phrase refrain du superbe tango de Troilo, Pa’ que bailen los muchachos : La vie est une milonga. Et plus qu’un mode de vie comme l’a dit la journaliste, le tango devenait ainsi une philosophie. Restait à choisir une illustration pour la couverture et j’ai puisé dans ma  photothèque en écartant les clichés un peu convenus et en retenant celle de deux très jeunes danseurs dans une Milonga de feria à l’ Uni Club, dans le quartier d’Abasto, superbe soirée où se produisaient successivement 3 orchestres: Sexteto Fantasma, El Aranque et Misteriosa.

                

   Maintenant, le livre étant publié il me reste à faire confiance aux lecteurs et à attendre leur retours critiques ou élogieux. Mais pour moi, l’essentiel reste le plaisir de l’écriture et la promotion du tango et de la culture de ce pays que nous aimons et où nous préparons un 9ème séjour. Pour l’instant, je me consacre à la promotion du livre, avec l’éditeur L’Harmattan, mais j’ai déjà commencé à jeter une trame et quelques paragraphes sur l’ordinateur, car écrire reste un besoin. 

   Le roman peut être commandé dans toutes les librairies et, par internet, à l’Harmattan, à la FNAC et chez Amazon.

par chabannonmaurice

TANGO, ALCOOL et autres boissons fortes… ( 2 )

 

2 : OUBLIER et parfois CÉLÉBRER grâce à l’ alcool et autres expédients…

Dès les premières letras des tangos, le thème des rapports amoureux, souvent difficiles, s’impose comme une des principales sources d’inspiration, à l’image de beaucoup des chansons populaires européennes. Pour le tango,  pourtant, on imagine qu’à ses débuts, alors que la population immigrée était majoritairement masculine, la concurrence fut rude et confondait l’amour, le désir et les plaisirs de la danse, pour s’attacher les faveurs d’une femme. Horacio Salas, dans son essai El Tango » ( Actes Sud- 1989 ) rappelle au chapitre “Académies, bastringues et lupanars…” que les danseurs devaient payer pour six minutes de danse et beaucoup plus encore pour s’attirer d’autres faveurs ! D’où quelques clichés superficiels : les lieux de perdition, les grisettes, cocottes et autres milonguitas, souvent des jeunes femmes pauvres éblouies par les cabarets, les danseurs, l’argent et le champagne : voir, dans le même ouvrage, le chapitre “Grisettes et milonguitas”. C’est cette ambiance que traduit en 1908,  le tango Comme il faut, ( musique de E. Arolas – letra de G. Clausi ) avec les poncifs du décor: lune, bec de gaz, tango, champagne, noche de amor et bien sûr corazón. C’est aussi le sujet de ¡ Che papusa, oi !, musique de H.M. Rodriguez où Cadicamo interpelle une  “petite poupée” ( Muñequita papusa ) utilisant d’ailleurs bien d’autres qualificatifs en lunfardo : « Et en dansant ces tangos avec allant /  tu fais des plus malins des imbéciles. » En lisant les letras de tango, on peut, au passage, se faire une idée des termes qui désignaient les femmes de cette époque, parfois avec un vocabulaire cru ou pour le moins suggestif…  

L’amour tarifé et ses déconvenues, n’est pas pour autant le sujet unique et il existe de nombreuses letras qui exaltent une passion plus lumineuse. Un des modèles du genre est l’un des succès de Gardel qui en fit la musique sur des paroles de son compositeur favori Alfredo Le Pera El Día que me quieras ( 1935 ) où tout est poésie et transfigure la femme aimée : « La nuit où tu m’aimeras / depuis l’azur du ciel / les étoiles jalouses / nous regarderont passer… »  Tout au plus peut on voir plus d’espoir que d’inquiétude dans l’utilisation du futur. La très belle valse Yo no sé que me han hecho tu ojos ( 1931 – paroles et musique de F. Canaro ), est un belle déclaration d’amour, certes teintée d’un peu d’inquiétude : « Je ne sais combien de nuits d’insomnie / j’ai passées en pensant à tes yeux…» Un tango de 1905, La Morocha, décrit même un portrait idyllique d’une jeune femme de la pampa, se présentant elle même comme la brunette la plus gracieuse : «…le canto al pampero, a mi patria amada y a mi fiel amour » Eloge de la fidélité ! Mais il faut reconnaître que la plupart des compositions sur des portraits de femmes  sont teintés d’amertume.

    

C’est le cas du très beau Malena ( Musique de L. Demare, letra de H. Manzi ) : Malena, qui chante le tango comme aucune autre, peut donner à sa voix  « une couleur obscure de ruelle… quand vient la tristesse avec l’alcool. » C’est qu’elle a connu les désillusions de l’amour et elle n’en parle que lorsque le sel du souvenir appelle la bouteille. Alors « Malena a des chagrins de bandonéon.» Manzi a su transfigurer ici la tristesse, mais beaucoup de tango sont plus réalistes face à la fuite du temps qui dissout les plus belles histoires d’amour. Recuerdo, le tango qui fit connaître Pugliese, alors âgé de 18ans, traduit dans les paroles de E. Moreno, la nostalgie des instants perdus et des amours  manqués : « Son nom resta gravé / par la main du passé / sur la vieille table du quartier sud…» Comment ne pas penser au Bar Dorrego, à l’angle de la place du même nom,  qui garde de telles traces, non seulement sur ses tables, mais jusque sur son comptoir ? Le café, refuge de toutes les nostalgies… et passage obligé, comme l’évoque l’article précédent, pour ceux qui veulent tenter d’oublier dans l’alcool, tout en confiant leurs tribulations aux autres clients .

   .                                                                                                

Au milieu, le comptoir du bar Dorrego, et de chaque côté Manzi et Pugliese, sur des tableaux décoratifs dans des milongas.

Le grand Gardel n’a pas échappé à ces confessions dans plusieurs tangos et en particulier Tomo et Obligo ( 1931, Letra de M. Romero), le dernier qu’il ait chanté en bis, dans son ultime récital à Bogota, avant l’accident d’avion fatal : « C’est ma tournée, sortons les verres/ dont j’ai besoin aujourd’hui pour tuer le souvenir…» Le souvenir bien sûr d’un amour perdu, ranimé du même coup avec plus ou moins de réalisme et parfois de jalousie quand un rival a pris le pas. C’est le cas aussi dans Nostalgias ( 1936, musique de J.C.Cobian, letra de E. Cadicamo ), un de mes tangos préférés depuis que je l’ai entendu chanter, dans un bar de l’Avenue Corrientes, par une mamette de plus de 80 ans, si fragile qu’on aurait cru qu’elle allait se briser en évoquant dans le texte las rosas muertas de mi juventud . Le texte, très émouvant de Cadicamo dépasse la nostalgie pour évoquer l’ angoisse d’un amour fou trompé : « Je veux saoûler mon coeur pour oublier / un amour fou… Je veux pour tous les deux, lever mon verre pour oublier / mon obstination. » Et la douleur est d’autant plus vive que l’être aimé est une coquette, ou un gandin qui s’est moqué du partenaire.

           

 

Au bar La Epoca, une habituée chante Nostalgias, félicitée ensuite par le dueño et d’autres chanteurs amateurs. 

Alors, vient la tentation de tourner en dérision l’être auparavant aimé, bien plus souvent que de le plaindre. Quelques tangos le font cependant avec compassion, comme Carne de Cabaret ( 1920, musique de P. Lambertucci, letra de L. Roldán ) : « Pauvre minette qui est sous contrainte,/ vendant son âme pour un petit verre, / leurrée par le mirage d’une vie de bonheur…» Mais la plupart des délaissés, tombent dans la rancune, le désespoir et l’alcool. Par exemple dans le tango De mi barrio ( 1923, musique et letra de R. Goyeneche ) : « Et voilà pourquoi ma vie se délite, / entre le tango et le champagne du cabaret…» Et alors, il reste quelques verres à boire, avant de tomber dans l’ ivresse pour oublier. Une kirielle de titres de tango  évoque cette déchéance :  La ultima copa ( 1926, musique de F.Canaro, letra de J.A. Caruso ), El vino triste ( 1939, musique de d’Arienzo, letra de M.Romero ), Los mareados ( 1942, musique de J.C.Cobián, letra de E. Cadicamo ), La ultima curda ( 1956, musique de A Troilo, letra de C. Castillo ). Ceux là valent qu’on lise le texte où les amoureux déchus boivent seuls ou ensemble pour oublier que, selon Castillo, « la vie est une blessure absurde…» et l’auteur va jusqu’à évoquer le suicide comme ultime conclusion.  J’oublie ici, dans une liste qui deviendrait fastidieuse, tous les autres tangos qui parlent de saoûlerie, avec des alcools divers… et la cocaïne, prisée des noceurs de Corrientes y Esmeralda ( 1933, musique de F.Pracánico, letra de C. Flores ), tango qui évoque poétiquement la vie agitée de ces quartiers. 

Tout cette thématique serait désespérante et factice si elle n’était pas sans cesse renouvelée par l’inventivité des musiciens et poètes et on peut citer quelques tangos qui détournent le sujet. En premier ¡Victoria! ( 1929- musique et letra de E.S.Discépolo ) , tango mis en avant par André Vagnon dans sa conférence sur le tango et l’humour. Un homme se réjouit et crie victoire au départ de sa femme : « J’ai fait péter les bouchons /  quand j’ai eu ce matin / la joie de ne plus la voir. » et plus loin dans le texte, il plaint même celui qui l’a enlevée ! Du Discépolo pur jus caustique ! Plus subtile est la référence à Goyeneche, dans El Polaco  ( 1990- musique de L. Federico et letra de H. Ferrer ) qui rend hommage au grand chanteur par une allusion à l’habitude qu’il avait de boire un cocktail corsé avant d’entrer en scène ( détail donné par D. A. Clavilier dans son recueil bilingue Barrio de Tango ( Editions du Jasmin 2010. ) « Le Tango est une cuite poétique dans ta voix. » Cest évoquer La Ultima Curda, tango déjà cité plus haut, et dont Le Polaco donnait une rauque interprétation. 

Je me réjouis de terminer ce tour d’horizon des tangos “alcoolisés” avec ce morceau de facture moderne, composé par deux auteurs qui ont fait autorité dans les temps présents. Et d’autant plus que La Dernière Cuite est le titre de mon précédent roman publié en 2014. Dans un prochain article, je présenterai celui qui vient de sortir.  

                           

Goyeneche et Troilo parlent-ils de La Ultima Curda ?

 

par chabannonmaurice

TANGO, ALCOOL et autres boissons fortes…

      En France, comme dans d’autres pays, dont l’Argentine, l’alcool a souvent tenu une place haute en couleurs dans la littérature, la peinture, le cinéma, la chanson populaire… De L’Assommoir  de Zola, à  Alcools d’Apollinaire, en passant par les nombreux tableaux sur les buveurs d’absinthe, ( voir Oliva et la photo à la une ), par les succès chantés Ah! le petit vin blanc  ( musique de Borel-Clerc, paroles de Dréjac ) et Intoxicated Man de Gainsbourg … on consomme abondamment et la boisson fait partie du décor, comme la cigarette, notamment dans les films. Dans ceux tournés par Gardel, il s’avère que le Zorzal boit et fume beaucoup, comme le montrent les photos ci-dessous… Les letras des tangos font une place belle à la boisson et autres stimulants, y compris la drogue. D’abord lorsqu’ils accompagnent les moments festifs où le champagne et les alcools forts illuminent la soirée. Mais la boisson est surtout le moyen de soulager le dépit et le désespoir amoureux,  la solitude de celui qui a été trahi et abandonné, et de masquer la déchéance, parfois jusqu’à La ultima curda. En lisant les textes des tangos, on peut donc constater que l’alcool et d’autres boissons fortes sont omniprésents, entre autres thèmes récurrents de beaucoup de letras : l’amour contrarié et souvent déçu, la jalousie, les coquettes et cocottes, les paysages urbains fanés par la nostalgie… tout un décor réaliste qui aurait convenu à Toulouse Lautrec.  Pour l’alcool,  on peut repérer ainsi divers thèmes dans lequel il tient sa place :  on les verra dans plusieurs articles successifs et je me propose de les développer ultérieurement dans un projet de conférence. 

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1 LES CAFÉS ET LES BARS, décor urbain du tango… Dans plusieurs des articles de ce blog, j’ai déjà eu l’occasion de parler de l’importance actuelle des cafés et bars à Buenos Aires : 08/10/2014 ( cafés et bars ), 20/12/2014 ( La Epoca ), 12/10/2016 ( Le Bar Los Laureles ). J’y souligne le rôle social fort de ces lieux privilégiés, au décor assez souvent exceptionnel et chargé d’histoire. Historiquement et culturellement, ils servent de toile de fond à de nombreux tangos. 

Dans un premier cercle populaire, l’almacén – à la fois épicerie et café – fait partie du décor urbain, au même titre que la esquina – coin de rue -, le farol – bec de gaz ou réverbère -, la luna et bien sur, la voz del bandoneón – la voix du bandonéon -. Autant d’éléments du tango Barrio de Tango (musique de A.Troilo et letra de H.Manzi ) ou de Sur  des mêmes auteurs. L’almacén reste un lieu populaire où on se retrouve pour boire mais aussi pour discuter ou jouer aux cartes. Et, comme le raconte poétiquement Cafetin de Buenos Aires ( Musique de M. Mores, letra de E.S. Discépolo)pour s’y initier à la vie, aux rencontres, à l’amitié, à l’amour… et à la déception : « J’ai appris la philosophie, les dés, le jeu / Et la poésie cruelle / De ne plus penser à moi. »  Mais le café populaire peut, avec une clientèle qui abuse facilement de la boisson, prendre des allures mal famées de bistrot ou gargote comme dans le tango Noche de San Juan ( musique de C.Ginzo et R.Dolard, letra de C.Flores): « Les lumières éclairent une gargote /qui laisse sortir deux ivrognes / qui s’en vont bras dessus-bras dessous…» Le café devient le lieu où l’on boit en solitaire, pour oublier, au point de devenir  » El Encopao », le godet à pattes selon la traduction de Denise Anne Clavilier, dans le tango écrit par Pugliese pour la musique et E. Dizeo pour le texte: « Celui qui tue sa rage à l’aide d’un ou deux verres,/ il a ses raisons. » On peut même y devenir, dans un café du Cours Colón, un clochard ivrogne comme celui qui est décrit dans Sentimiento Gaucho (musique de R. et F.Canaro, letra de J.A. Caruso) « tout crasseux, en haillons…»  Ou, comme dans la première strophe de Veinticuatro de Agosto (musique de P.Laurenz, letra de H.Manzi), célébrer l’anniversaire d’une rupture bien qu’on soit devenu un chômeur fêtard : « Voilà déjà un an que je ne manque pas une nuit au café…» Et alors, tous les excès sont permis, comme l’écrit et met en musique E.S. Discépolo dans le tango Esta noche me emborracho « Cette nuit, je me saoûle bien…pour ne pas penser. »

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Ce tableau « Gueule de bois » de Suzanne Valadon ( Musée d’Albi ) est dans le ton des tangos cités.

Dans un second cercle,  plus poétique, Horacio Ferrer, dans la valse Lulu ( musique de R. Garello ), chante un café bien connu de San Telmo, le Cafe de la Poesia, lieu fréquenté, entre autres, par les étudiants et les amoureux : « Te souviens-tu du café La Poésie /cette nuit magique à San Telmo…» L’image du café est ici flatteuse ! Comme dans la milonga El Morocho y El Oriental ( Musique A.D’Agostino, letra E.Cadicamo) qui célèbre les cafés où se produisaient les payadores, prédécesseurs des chanteurs de tango, capables d’improviser à la demande du public. En les écoutant le bistrot « vibrait d’émotion, du haut en bas, avec les milongas poignantes… » Quant à Eladia Blasquez qui écrit Viejo Tortoni sur une letra de H. Negro, elle chante un lieu qui est encore la salle de rencontre des artistes et intellectuels portègnes, en même temps que le point de mire des touristes qui ignorent souvent que l’Academia Nacional del Tango est installée dans le même bâtiment, au-dessus du café. « Vieux Tortoni. Refuge fidèle de l’amitié proche de la tasse de café. » De la même manière, mais sur un ton plus triste, le morceau Café de Los Angelitos ( Musique D.E.J.Razzano et letra de C.Castillo ) vante un autre lieu célèbre, fréquenté par d’autres artistes et Carlito : cette salle évoque la nostalgie des gens disparus : « Je t’évoque, perdu dans la vie/ Enveloppé par les volutes du cigare / Je fume, face à un agréable souvenir / Et à cette noire dose de café. » Café, cigare… autres stimulants.  

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  Photos: Café de la Poésie et intérieur du Tortoni.

Vient le cercle prétendument élégant et mondain des cabarets, fort à la mode au début des années 1900 et pendant un demi-siècle, à l’imitation des cabarets parisiens, mais souvent avec une odeur de lupanar de luxe, par la fréquentation des demi- mondaines et autres cocottes, le plus souvent d’origine française.  Ainsi était Madame Yvonne qui a donné son nom au Tango de E. Peyrera sur un texte de E. Cadicamo : « Aujourd’ hui Mademoiselle Yvonne n’est plus que Madame… Avec les yeux très tristes, elle boit son champagne…» Car au cabaret, fréquenté par les fils à papa, on s’encanaille au champagne et autres boissons supposées plus distinguées que le vin populaire. Dans le tango Susheta, Cadicamo, encore lui, sur une musique de J.C. Cobian, décrit un aristocrate frimeur, adepte de la Rue Florida le jour et, la nuit, des cabarets Le Petit Salon ou l’Armenonville. C’est aussi le thème de Niño Bien, autre tango célèbre (Musique de J.A. Collazo et paroles de V.Soliño et R. Fontaina) où un gamin prétentieux, court du Petit Bar au Chanteclerc, autre cabaret en vogue.  Certains jours, ou à certaines heures, le champagne y était obligatoire. Cette tradition est aussi évoquée dans Champán Tango, de M. Aróztegui sur la letra de P. Contursi où les auteurs décrivent les filles des conventillos populaires devenues cocottes par recherche des gigolos, de l’argent et du champagne. Mais les déceptions peuvent être aussi grandes que dans les lieux populaires et des boissons plus fortes encore, Pernod, absinthe, whisky, gnôle, permettent de se noyer dans l’oubli : « une bonne gnôle, une grappa ou un whisky : bien frappé / pour faire fuir mes peines…» ( Bien frappé, tango de C.Di Sarli sur la letra de H. Marcó. ) Toutes ces évocations de cabarets, du Chanteclerc au Malibu, soulignent le côté factice entretenu par l’alcool et la débauche, parfois jusqu’au drame, comme dans le tango Griseta ( musique de E. Delfinio, paroles de J.G. Castillo ), où la petite Française,  » fleur de Paris »,  meurt « …une nuit de champagne et de coco / au funèbre roucoulement du bandonéon. » Mais les cabarets gardèrent pourtant leur prestige et fournirent du travail aux orchestres jusqu’à ce que la radio, les enregistrements et le cinéma leur fassent concurrence.

                     esta_noche_me_emborracho          griseta   

Ainsi, du cafetin au cabaret, ces lieux fermés servent de décor plus ou moins reluisant aux beuveries collectives ou aux cuites solitaires. Dans le prochain article je reviendrai sur la place de l’alcool dans l’atmosphère des tangos, de la nostalgie au désespoir en passant par la fête et, le plus souvent, en liaison avec l’amour contrarié et déçu. 

par chabannonmaurice