TARBES en TANGO, vingtième anniversaire : le succès de TANGUEANDO IBOS

TARBES EN TANGO, depuis des années, consolide sa première place européenne de  Festival International de Tango Argentin. Et, malgré les aléas d’une organisation énorme, avec un succès sans cesse renouvelé. Cette année, magie du 20 ème anniversaire, tous les participants que nous avons rencontrés s’accordaient pour en souligner l’état de grâce et la particulière convivialité. Et il était effectivement visible que la grande majorité les danseurs et les musiciens baignaient dans une sorte d’euphorie perpétuelle, que ce soit dans les apéro-tango, les milongas, les concerts, les conférences et autres activités. Quelques nouveaux, toutefois se sentaient noyés dans cet éclectisme et certains danseurs, qui découvraient la halle Mercadieu trouvaient que, décidément il y avait trop de monde. Mais c’est un reproche récurrent ! Je reviendrai sur le programme et les temps forts qui nous ont particulièrement séduits, mais je voudrais d’abord rendre hommage au remarquable travail associatif de Tangueando Ibos.

D’abord parce que cette association, au fil des années, a su nouer des partenariats fructueux avec les acteurs essentiels de la ville et du département. Tous ceux qui sont engagés dans des actions associatives savent de quelle diplomatie et de quelle patience il faut faire preuve pour trouver les bonnes articulations et aplanir les divergences de vue, y compris à l’intérieur de l’association. Tangueando Ibos a su s’appuyer sur  Tarbes Animations, l’Office du Tourisme et bien sûr la Mairie de Tarbes pour organiser une manifestation dont l’ampleur croît chaque année. Il est vrai que la ville a tout intérêt, comme les partenaires associés, hôtels, restaurants, bars, commerçants, exposants… à s’engager, vu les retombées commerciales d’un tel festival. Mais elle le fait en mettant des lieux prestigieux à disposition ( Le salon de l’Hôtel de ville pour les cours ! ),  en s’engageant dans tous les supports financiers, techniques, matériels et publicitaires… Il suffit de voir la ruche permanente à l’Office du Tourisme où l’amabilité de l’accueil, la qualité des  dossiers préparés pour chaque danseur ou intervenant, les programmes détaillés au jour le jour, l’intérêt des expositions qui y sont organisées… et les petits fours d’un pâtissier reconnu, augurent d’un bon séjour au Festival. L’engagement des commerçants est aussi bien visible : affiches, bouteilles d’eau et menus du jour aux couleurs du tango, accueil des apéros dansants…Et la musique de tango rythme la journée, grâce aux haut-parleurs disséminés dans les rues. Il n’est donc pas étonnant que la capacité du Festival à entretenir ce dynamisme lui ait valu l’honneur du premier Monument du Tango installé dans le monde après celui de Buenos Aires. Je reviendrai aussi sur cet hommage exceptionnel qui a fait l’objet d’une conférence par les initiateurs  le samedi 26 août.

Pour avoir présidé aux activités d’une modeste association,  je voudrais surtout souligner et apprécier l’engagement des bénévoles de Tangueando Ibos car derrière cette organisation à la logistique énorme, il y a de multiples petites actions et engagements, souvent invisibles de la plupart des danseurs, depuis l’accueil jusqu’aux détails matériels. Contrôler les billets avec le sourire, conduire les spectateurs à la bonne place lors des spectacles, balayer et réorganiser la piste après ceux-ci… mais aussi ranger des chaises, vider des poubelles, trier des objets perdus… autant de tâches effectuées par des petites mains anonymes ! Enfin pas tout à fait, car la plupart des habitués du festival connaissent au moins cinq ou six des adhérents de Tangueando Ibos qui mettent depuis des années la main à la pâte, en gardant le sourire et souvent en participant malgré tout à certaines des activités : accueil et accompagnement d’invités argentins, accueil des DJs, encadrement de l’initiation au tango pour les débutants, entre autres. Un symbole de la convivialité recherchée par l’association: elle a gardé la main sur la Despedida et la prépare entièrement. En outre, dans le programme de cette année, l’association avait choisi d’organiser une milonga plus intime, dans le village d’Ibos. A la Despedida,  chaque participant se voyait remettre une carte postale et un marque-page illustrés par les dessins d’un des membres actif de l’association,  l’ami Laborde Laborde, dont les danseurs volants et funambules ont longtemps illuminé les affiches du Festival. Pas étonnant qu’il ait flotté un grand parfum de bonheur et de nostalgie mêlés sur cette dernière journée !

Un grand merci à Tangueando Ibos.

 

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par chabannonmaurice

MES TANGOS PRÉFÉRÉS ( Suite ) : ‟El Dia que me quieras”

Dans les milongas portègnes, il n’est pas habituel de danser sur les tangos de Carlos Gardel, comme si on craignait en marchant de froisser  le mythe. Mais c’est surtout parce que l’ Idole est reconnue pour le tango canción que l’on écoute religieusement et qui n’est pas prétexte à la danse. Quand un orchestre se produit dans une milonga à Buenos Aires, les morceaux composés par Gardel sont le plus souvent placés en ouverture, et alors la salle s’abstient de danser, non seulement par respect des musiciens mais aussi par vénération pour Carlitos.

Les meilleurs articles consacrés à Gardel pour retracer sa carrière fulgurante en détaillent les trois phases, des débuts avec le folklore et le chant criollo, au cinéma, en passant par le tango canción qui se développe dans les années 1917- 1918. Tout le monde connaît le morceau de référence Mi moche triste qui ouvre une période d’enregistrement prolixe qui va donner à Gardel sa dimension nationale et internationale mythique. Le cinéma couronnera alors de manière emblématique les talents du chanteur, pas seulement ceux de sa voix de ténor expressive, mais aussi ceux de l’acteur formé au contact des théâtres portègnes, des cabarets, de l’opéra, et enfin ceux de l’esthétique du visage qui dit les sentiments exprimés par les letras et notamment celles d’Alfredo Le Pera. Comparativement à nos films modernes, cela peut paraître désuet, mais c’est pourtant porteur d’une belle émotion : regardez El dia que me quieras ou Mi Buenos Aires querido sur You Tube pour vous en persuader. Toujours est-il que cette trajectoire artistique à travers théâtres, cabarets et studios argentins, européens et américains en fait l’Argentin connu dans le monde entier que l’accident mortel de Medelin transfigurera. La rencontre avec Alfredo Le Pera, qui va devenir son parolier et scénariste, compte aussi pour une part très importante dans son succès.

                    

             

            A Buenos Aires, Gardel est omniprésent et surtout au Musée installé

                                       dans sa maison, Rue Jean Jaurès.

C’est en 1935 que tous deux composent le tango El dia que me quieras, enregistré sur disque et interprété dans le film du même nom, la même année. A noter qu’Astor Piazzolla, alors enfant, y joue un petit rôle, et que ses futurs tangos, comme beaucoup de ceux de Gardel, ne seront pas non plus jugés dansables… Pour ma part, je pense qu’on peut danser sur cette musique, en interprétant les inflexions d’un poème d’amour qui lui aussi peut paraître anachronique, mais qui est d’une grande tendresse : Le jour où tu m’aimeras /:tout ne sera plus qu’harmonies, : l’aurore sera claire et joyeuse la source / … La nuit où tu m’aimeras / depuis le bleu du ciel, / les étoiles jalouses nous regarderont passer / et un rayon mystérieux / fera son nid dans tes cheveux,/ indiscrète luciole,/ qui verra que c’est toi ma consolation ! ( traduction Denise Anne Clavilier, dans Barrio de Tango – Editions du Jasmin 2010.) Il faut évidemment que le DJ choisisse la version pour qu’elle s’intègre bien dans la milonga. Je recommande celles de E. Donato (1935) et de A. de Angelis  , parce que les arrangements intègrent bien le chant dans la rythmique musicale et poétique. Certains danseurs apprécieront même la version alternative remixée par Métrotango. Pour les curieux, écoutez les versions plus insolites avec l’ensemble latino de Cumpay Segundo (1999) et en style flamenco par Diego El Cigalo (2010). Enfin, des chanteuses se sont mesurées à l’idole sur ce texte dédié à une femme : c’est le cas de la grande Nelly Omar et de Susana Rinaldi. Quant à Maria Grana, elle a choisi le duo avec Jorge Falcon dans une version lyrique… Enfin, curiosité, Daniel Baremboim, au piano, dialogue avec le bandonéoniste Rodolfo Mederos dans un disque qu’il a enregistré à Buenos Aires en 1995, Tangos among friends.

par chabannonmaurice

LE BANDONEON au BALCON !

                      Depuis qu’Yvonne HAHN s’est attachée, avec le parrainage de Victor Hugo VILLENA, à créer une classe de bandonéon au Conservatoire Régional, cet instrument a pris une place d’honneur dans le paysage culturel d’Avignon. Au point que le Théâtre du Balcon avait inscrit, dans sa saison 2016-2017 un concert, gratuit de surcroît, ce samedi dernier 13 mai et qu’il a été joué à guichets fermés.

   J’ai déjà publié en juin et juillet 2016 des articles consacrés au travail conduit au Conservatoire Régional du Grand Avignon et j’ai mis en avant les multiples ressources du bandonéon. Le programme concocté par Yvonne Hahn, de Jean Sébastien Bach à Astor Piazzolla en passant par Telemann  et Lalo, a montré que l’instrument vedette du tango, peut dialoguer avec les autres instruments et la voix dans le répertoire classique ou folklorique. Cela nous a valu, ce 13 mai quelques belles interprétations et notamment celle de la famille Seignez-Bacquet où les trois enfants jouent avec les parents ( plusieurs membres de ce groupe pratiquent plusieurs instruments ). Qui prétend que les Français ne sont pas musiciens? A noter aussi l’interprétation du plus jeune de la classe…  

 

           

                                

   Le but d’ Yvonne, de Victor Hugo, mais aussi de J. Mosalini qui appuie ce travail par ses masters classes est ainsi de rappeler que le « bando » a préxisté au tango. Mais pour les danseurs présents, les plus beaux moments ont été ceux du répertoire de leur danse favorite : les élèves du Conservatoire ont peu à peu constitué une Tipica à géométrie variable qui a interprété avec allant et parfois brio, des morceaux de bravoure du répertoire : Gallo ciego (H. Salgan), Febril ( E.Rovira ), Bordoneo y 900 ( O.Ruggiero) et Morena (O.Pugliese). Les applaudissements nourris qui ont salué la fin du concert n’étaient pas que des signes d’encouragement : ils soulignaient la qualité du travail et des interprétations.  

                                  

par chabannonmaurice

ECRIRE UN ROMAN

      Plusieurs lecteurs de mes récits s’étonnent amicalement de ma propension à écrire et m’interrogent, par delà mon goût de la plume, sur la quasi exclusivité que je réserve au monde du tango et à la culture que révèle cette danse… Une journaliste, dans un article tout récemment paru dans la Provence, le jeudi 13 avril intitule celui – ci : « Le tango comme mode de vie, c’est tout un roman… »

   A vrai dire, ma profession de Professeur de Lettres m’incitait naturellement à la lecture partagée avec les élèves. Et en encourageant ceux ci à la rédaction, j’ai toujours cultivé l’écriture, que ce soit celle du courrier personnel ou celle plus secrète des carnets intimes ou professionnels. J’avais l’habitude de prendre des notes, par exemple pour garder la mémoire des péripéties quotidiennes, pittoresques ou parfois tragiques de mon expérience de chef d’établissement scolaire. Des amis m’ont alors encouragé à les mettre en forme pour transmettre ces témoignages à mes collègues, et c’est ainsi, en 2003, que j’ai publié mon premier ouvrage, Abécédaire du Chef d’établissement, au CRDP de Grenoble. Ce n’était pas un recueil de conseils mais plutôt une mise en situation incitant à la réflexion. Avec le même esprit j’ai enchaîné sur deux guides destinés aux parents délégués et c’est la même démarche qui m’a incité à me lancer dans la nouvelle, puis dans le roman, à partir de mon expérience de la danse et de l’univers argentin.

                         

   Au début était le tango redécouvert en couple au moment de la retraite, et très vite le désir de nous rendre en Argentine à la recherche de cette image idyllique mais fascinante que présentaient les spectacles, les films… et les professeurs installés dans l’apprentissage de cette danse. Quelque part traînent toujours dans la mémoire des images du spectacle Tango Argentino ou du film La Leçon de tango. Tout autre se révéla ce que nous allions découvrir peu à peu, au fil des visites dans Buenos Aires, des rencontres amicales de Portègnes, et surtout de la fréquentation des milongas et peñas. J’ai alors commencé à noter dans des carnets les observations que je pouvais faire à un moment où nous nous lancions dans un monde certes convivial, mais où nous étions mal assurés de nos talents et des codes. Dans cette milonga, une vieille dame assidue venait régulièrement pour partager et l’atmosphère sympathique, et le spectacle des danseurs, elle même n’ayant plus l’agilité physique pour aller sur la piste. Dans une autre, un taxi – danseur tenait lieu de partenaire rémunéré à une Anglaise soigneusement fardée pour dissimuler ses rides. Dans l’ancienne Casa de Tango, près de la place Dorrego, rencontrer Oscar Fischer, luthier de bandonéon, fut une découverte à la fois technique et culturelle, et le coup de cœur pour l’instrument roi du tango. Au point de vouloir en acheter un… Danser un soir avec une superbe jeune femme, aussi mystérieuse que brune : un autre enchantement quand elle révéla un prénom dont elle me dit qu’il était quechua… Nous étions alors dans un étonnement sans doute un peu naïf, mais découvrions, à des faits minuscules, tout ce qui fait la richesse des milongas argentines et les petits secrets du tango.

Très vite, j’eus le besoin impérieux d’étoffer toutes ces observations et de broder autour… Et c’est ainsi que j’ai rédigé les nouvelles que j’allais rassembler dans le recueil Avec un tango à fleur de lèvres, publié à compte d’auteur en 2011 et épuisé à ce jour. A l’incitation de mon épouse, nous avions même illustré chaque nouvelle par une photo de notre cru. Comme pour les écrits professionnels, j’avais été encouragé à les publier par des amis dont certains me disaient que je traduisais bien ce qu’ils avaient pu eux mêmes observer : «  On y est ! » me dit même l’un d’eux. Mais pourtant, je ne me satisfaisais pas entièrement de cette vision un peu superficielle des choses et les discussions que j’avais avec des Argentins et des Européens vivant longuement sur place, révélaient des problèmes sociaux et politiques que nous n’avions pas su voir. Nous allions les découvrir en croisant des manifestations de rue, au hasard d’une ballade dans Buenos Aires. Nous la suivîmes en essayant de comprendre les revendications, plutôt virulentes. Plus tard, en 2015, nous avons suivi le déroulement de la campagne de la Présidentielle argentine et l’élection de Mauricio Macri… Importantes aussi, les réflexions des chauffeurs de taxis, critiquant avec humour, au hasard d’une conversation, les responsables politiques : «  La Présidente ? Elle se préoccupe plus de sa ligne que de la nôtre ! »  Enfin, la présence des Indigènes, particulièrement visibles dans les petits commerces d’artisanat disséminés sur les trottoirs de Corrientes ou de la Rue Florida, au grand dam des commerçants, traduisait mieux pour nous les conséquences sociales d’une colonisation, que le tango dont on analysait pourtant les racines métissées ! Le beau rideau rouge de la danse se déchirait ainsi pour révéler une vie populaire plus prosaïque…Parfois traduites par des tangos dont les poètes et les letras nous intéressaient de plus en plus. Pensons à Cambalache, par exemple. 

                   

                                         

   D’où l’idée d’écrire un premier roman sur le destin parallèle de deux jeunes couples vivant à Buenos Aires : Abigaïe, Manuel, Gabriela et Antonio se battent pour assurer un avenir incertain et seuls, l’amour et les milongas apportent les étincelles de l’espoir, à travers la musique, la danse et les rencontres. Le désespoir d’Antonio, qu’il tente d’oublier dans le malbec avant une fin tragique, m’a tout naturellement incité à choisir comme titre La Dernière Cuite, traduction du tango de Anibal Troilo, letra de Catulo Castillo. J’ y ai mis, bien sûr, beaucoup de mes observations locales, mais aussi inévitablement des ressentis et quelques souvenirs plus personnels. Ecrire n’est jamais neutre et un auteur, si modeste soit-il, laisse toujours transparaître une part de lui même. Par exemple mes découvertes de l’art des filetes ou des vins argentins. Mais aussi des références à des épisodes de ma propre vie… Un éditeur parisien L’Harmattan a trouvé un intérêt à cet ouvrage pour le publier en 2014.

                           

   L’envie d’écrire reprend vite le dessus après l’épisode fastidieux de la mise en forme du manuscrit, des navettes de la relecture, et après le travail, plus stimulant sur la couverture et la communication publicitaire. J’étais toujours dans le même état d’esprit, mais plus confiant dans l’intérêt que pouvaient me porter mes lecteurs. J’avais en outre trois autres ambitions : montrer les va et vient entre la France et l’Argentine, m’appuyer plus encore sur des souvenirs personnels et retracer ce que peut être, pour tout individu, une quête du bonheur et de la sérénité, par delà tous les aléas de la vie. Et bien sûr,  en gardant en toile de fond le tango et l’Argentine, en mettant plus encore l’accent sur la musique et les letras : d’où le choix de donner pour intitulé à la plupart des chapitres, le titre d’un tango, comme un clin d’oeil à la fois aux poètes et à la vie. D’évidence, Clémence et Feliciano devaient être musiciens et le bandonéon pouvait prendre une place de choix. Quant au titre, par déclinaison de toutes mes ambitions littéraires énumérées ci-dessus, j’ai tout de suite pensé à la phrase refrain du superbe tango de Troilo, Pa’ que bailen los muchachos : La vie est une milonga. Et plus qu’un mode de vie comme l’a dit la journaliste, le tango devenait ainsi une philosophie. Restait à choisir une illustration pour la couverture et j’ai puisé dans ma  photothèque en écartant les clichés un peu convenus et en retenant celle de deux très jeunes danseurs dans une Milonga de feria à l’ Uni Club, dans le quartier d’Abasto, superbe soirée où se produisaient successivement 3 orchestres: Sexteto Fantasma, El Aranque et Misteriosa.

                

   Maintenant, le livre étant publié il me reste à faire confiance aux lecteurs et à attendre leur retours critiques ou élogieux. Mais pour moi, l’essentiel reste le plaisir de l’écriture et la promotion du tango et de la culture de ce pays que nous aimons et où nous préparons un 9ème séjour. Pour l’instant, je me consacre à la promotion du livre, avec l’éditeur L’Harmattan, mais j’ai déjà commencé à jeter une trame et quelques paragraphes sur l’ordinateur, car écrire reste un besoin. 

   Le roman peut être commandé dans toutes les librairies et, par internet, à l’Harmattan, à la FNAC et chez Amazon.

par chabannonmaurice

TANGO, ALCOOL et autres boissons fortes… ( 2 )

 

2 : OUBLIER et parfois CÉLÉBRER grâce à l’ alcool et autres expédients…

Dès les premières letras des tangos, le thème des rapports amoureux, souvent difficiles, s’impose comme une des principales sources d’inspiration, à l’image de beaucoup des chansons populaires européennes. Pour le tango,  pourtant, on imagine qu’à ses débuts, alors que la population immigrée était majoritairement masculine, la concurrence fut rude et confondait l’amour, le désir et les plaisirs de la danse, pour s’attacher les faveurs d’une femme. Horacio Salas, dans son essai El Tango » ( Actes Sud- 1989 ) rappelle au chapitre “Académies, bastringues et lupanars…” que les danseurs devaient payer pour six minutes de danse et beaucoup plus encore pour s’attirer d’autres faveurs ! D’où quelques clichés superficiels : les lieux de perdition, les grisettes, cocottes et autres milonguitas, souvent des jeunes femmes pauvres éblouies par les cabarets, les danseurs, l’argent et le champagne : voir, dans le même ouvrage, le chapitre “Grisettes et milonguitas”. C’est cette ambiance que traduit en 1908,  le tango Comme il faut, ( musique de E. Arolas – letra de G. Clausi ) avec les poncifs du décor: lune, bec de gaz, tango, champagne, noche de amor et bien sûr corazón. C’est aussi le sujet de ¡ Che papusa, oi !, musique de H.M. Rodriguez où Cadicamo interpelle une  “petite poupée” ( Muñequita papusa ) utilisant d’ailleurs bien d’autres qualificatifs en lunfardo : « Et en dansant ces tangos avec allant /  tu fais des plus malins des imbéciles. » En lisant les letras de tango, on peut, au passage, se faire une idée des termes qui désignaient les femmes de cette époque, parfois avec un vocabulaire cru ou pour le moins suggestif…  

L’amour tarifé et ses déconvenues, n’est pas pour autant le sujet unique et il existe de nombreuses letras qui exaltent une passion plus lumineuse. Un des modèles du genre est l’un des succès de Gardel qui en fit la musique sur des paroles de son compositeur favori Alfredo Le Pera El Día que me quieras ( 1935 ) où tout est poésie et transfigure la femme aimée : « La nuit où tu m’aimeras / depuis l’azur du ciel / les étoiles jalouses / nous regarderont passer… »  Tout au plus peut on voir plus d’espoir que d’inquiétude dans l’utilisation du futur. La très belle valse Yo no sé que me han hecho tu ojos ( 1931 – paroles et musique de F. Canaro ), est un belle déclaration d’amour, certes teintée d’un peu d’inquiétude : « Je ne sais combien de nuits d’insomnie / j’ai passées en pensant à tes yeux…» Un tango de 1905, La Morocha, décrit même un portrait idyllique d’une jeune femme de la pampa, se présentant elle même comme la brunette la plus gracieuse : «…le canto al pampero, a mi patria amada y a mi fiel amour » Eloge de la fidélité ! Mais il faut reconnaître que la plupart des compositions sur des portraits de femmes  sont teintés d’amertume.

    

C’est le cas du très beau Malena ( Musique de L. Demare, letra de H. Manzi ) : Malena, qui chante le tango comme aucune autre, peut donner à sa voix  « une couleur obscure de ruelle… quand vient la tristesse avec l’alcool. » C’est qu’elle a connu les désillusions de l’amour et elle n’en parle que lorsque le sel du souvenir appelle la bouteille. Alors « Malena a des chagrins de bandonéon.» Manzi a su transfigurer ici la tristesse, mais beaucoup de tango sont plus réalistes face à la fuite du temps qui dissout les plus belles histoires d’amour. Recuerdo, le tango qui fit connaître Pugliese, alors âgé de 18ans, traduit dans les paroles de E. Moreno, la nostalgie des instants perdus et des amours  manqués : « Son nom resta gravé / par la main du passé / sur la vieille table du quartier sud…» Comment ne pas penser au Bar Dorrego, à l’angle de la place du même nom,  qui garde de telles traces, non seulement sur ses tables, mais jusque sur son comptoir ? Le café, refuge de toutes les nostalgies… et passage obligé, comme l’évoque l’article précédent, pour ceux qui veulent tenter d’oublier dans l’alcool, tout en confiant leurs tribulations aux autres clients .

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Au milieu, le comptoir du bar Dorrego, et de chaque côté Manzi et Pugliese, sur des tableaux décoratifs dans des milongas.

Le grand Gardel n’a pas échappé à ces confessions dans plusieurs tangos et en particulier Tomo et Obligo ( 1931, Letra de M. Romero), le dernier qu’il ait chanté en bis, dans son ultime récital à Bogota, avant l’accident d’avion fatal : « C’est ma tournée, sortons les verres/ dont j’ai besoin aujourd’hui pour tuer le souvenir…» Le souvenir bien sûr d’un amour perdu, ranimé du même coup avec plus ou moins de réalisme et parfois de jalousie quand un rival a pris le pas. C’est le cas aussi dans Nostalgias ( 1936, musique de J.C.Cobian, letra de E. Cadicamo ), un de mes tangos préférés depuis que je l’ai entendu chanter, dans un bar de l’Avenue Corrientes, par une mamette de plus de 80 ans, si fragile qu’on aurait cru qu’elle allait se briser en évoquant dans le texte las rosas muertas de mi juventud . Le texte, très émouvant de Cadicamo dépasse la nostalgie pour évoquer l’ angoisse d’un amour fou trompé : « Je veux saoûler mon coeur pour oublier / un amour fou… Je veux pour tous les deux, lever mon verre pour oublier / mon obstination. » Et la douleur est d’autant plus vive que l’être aimé est une coquette, ou un gandin qui s’est moqué du partenaire.

           

 

Au bar La Epoca, une habituée chante Nostalgias, félicitée ensuite par le dueño et d’autres chanteurs amateurs. 

Alors, vient la tentation de tourner en dérision l’être auparavant aimé, bien plus souvent que de le plaindre. Quelques tangos le font cependant avec compassion, comme Carne de Cabaret ( 1920, musique de P. Lambertucci, letra de L. Roldán ) : « Pauvre minette qui est sous contrainte,/ vendant son âme pour un petit verre, / leurrée par le mirage d’une vie de bonheur…» Mais la plupart des délaissés, tombent dans la rancune, le désespoir et l’alcool. Par exemple dans le tango De mi barrio ( 1923, musique et letra de R. Goyeneche ) : « Et voilà pourquoi ma vie se délite, / entre le tango et le champagne du cabaret…» Et alors, il reste quelques verres à boire, avant de tomber dans l’ ivresse pour oublier. Une kirielle de titres de tango  évoque cette déchéance :  La ultima copa ( 1926, musique de F.Canaro, letra de J.A. Caruso ), El vino triste ( 1939, musique de d’Arienzo, letra de M.Romero ), Los mareados ( 1942, musique de J.C.Cobián, letra de E. Cadicamo ), La ultima curda ( 1956, musique de A Troilo, letra de C. Castillo ). Ceux là valent qu’on lise le texte où les amoureux déchus boivent seuls ou ensemble pour oublier que, selon Castillo, « la vie est une blessure absurde…» et l’auteur va jusqu’à évoquer le suicide comme ultime conclusion.  J’oublie ici, dans une liste qui deviendrait fastidieuse, tous les autres tangos qui parlent de saoûlerie, avec des alcools divers… et la cocaïne, prisée des noceurs de Corrientes y Esmeralda ( 1933, musique de F.Pracánico, letra de C. Flores ), tango qui évoque poétiquement la vie agitée de ces quartiers. 

Tout cette thématique serait désespérante et factice si elle n’était pas sans cesse renouvelée par l’inventivité des musiciens et poètes et on peut citer quelques tangos qui détournent le sujet. En premier ¡Victoria! ( 1929- musique et letra de E.S.Discépolo ) , tango mis en avant par André Vagnon dans sa conférence sur le tango et l’humour. Un homme se réjouit et crie victoire au départ de sa femme : « J’ai fait péter les bouchons /  quand j’ai eu ce matin / la joie de ne plus la voir. » et plus loin dans le texte, il plaint même celui qui l’a enlevée ! Du Discépolo pur jus caustique ! Plus subtile est la référence à Goyeneche, dans El Polaco  ( 1990- musique de L. Federico et letra de H. Ferrer ) qui rend hommage au grand chanteur par une allusion à l’habitude qu’il avait de boire un cocktail corsé avant d’entrer en scène ( détail donné par D. A. Clavilier dans son recueil bilingue Barrio de Tango ( Editions du Jasmin 2010. ) « Le Tango est une cuite poétique dans ta voix. » Cest évoquer La Ultima Curda, tango déjà cité plus haut, et dont Le Polaco donnait une rauque interprétation. 

Je me réjouis de terminer ce tour d’horizon des tangos “alcoolisés” avec ce morceau de facture moderne, composé par deux auteurs qui ont fait autorité dans les temps présents. Et d’autant plus que La Dernière Cuite est le titre de mon précédent roman publié en 2014. Dans un prochain article, je présenterai celui qui vient de sortir.  

                           

Goyeneche et Troilo parlent-ils de La Ultima Curda ?

 

par chabannonmaurice

TANGO, ALCOOL et autres boissons fortes…

      En France, comme dans d’autres pays, dont l’Argentine, l’alcool a souvent tenu une place haute en couleurs dans la littérature, la peinture, le cinéma, la chanson populaire… De L’Assommoir  de Zola, à  Alcools d’Apollinaire, en passant par les nombreux tableaux sur les buveurs d’absinthe, ( voir Oliva et la photo à la une ), par les succès chantés Ah! le petit vin blanc  ( musique de Borel-Clerc, paroles de Dréjac ) et Intoxicated Man de Gainsbourg … on consomme abondamment et la boisson fait partie du décor, comme la cigarette, notamment dans les films. Dans ceux tournés par Gardel, il s’avère que le Zorzal boit et fume beaucoup, comme le montrent les photos ci-dessous… Les letras des tangos font une place belle à la boisson et autres stimulants, y compris la drogue. D’abord lorsqu’ils accompagnent les moments festifs où le champagne et les alcools forts illuminent la soirée. Mais la boisson est surtout le moyen de soulager le dépit et le désespoir amoureux,  la solitude de celui qui a été trahi et abandonné, et de masquer la déchéance, parfois jusqu’à La ultima curda. En lisant les textes des tangos, on peut donc constater que l’alcool et d’autres boissons fortes sont omniprésents, entre autres thèmes récurrents de beaucoup de letras : l’amour contrarié et souvent déçu, la jalousie, les coquettes et cocottes, les paysages urbains fanés par la nostalgie… tout un décor réaliste qui aurait convenu à Toulouse Lautrec.  Pour l’alcool,  on peut repérer ainsi divers thèmes dans lequel il tient sa place :  on les verra dans plusieurs articles successifs et je me propose de les développer ultérieurement dans un projet de conférence. 

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1 LES CAFÉS ET LES BARS, décor urbain du tango… Dans plusieurs des articles de ce blog, j’ai déjà eu l’occasion de parler de l’importance actuelle des cafés et bars à Buenos Aires : 08/10/2014 ( cafés et bars ), 20/12/2014 ( La Epoca ), 12/10/2016 ( Le Bar Los Laureles ). J’y souligne le rôle social fort de ces lieux privilégiés, au décor assez souvent exceptionnel et chargé d’histoire. Historiquement et culturellement, ils servent de toile de fond à de nombreux tangos. 

Dans un premier cercle populaire, l’almacén – à la fois épicerie et café – fait partie du décor urbain, au même titre que la esquina – coin de rue -, le farol – bec de gaz ou réverbère -, la luna et bien sur, la voz del bandoneón – la voix du bandonéon -. Autant d’éléments du tango Barrio de Tango (musique de A.Troilo et letra de H.Manzi ) ou de Sur  des mêmes auteurs. L’almacén reste un lieu populaire où on se retrouve pour boire mais aussi pour discuter ou jouer aux cartes. Et, comme le raconte poétiquement Cafetin de Buenos Aires ( Musique de M. Mores, letra de E.S. Discépolo)pour s’y initier à la vie, aux rencontres, à l’amitié, à l’amour… et à la déception : « J’ai appris la philosophie, les dés, le jeu / Et la poésie cruelle / De ne plus penser à moi. »  Mais le café populaire peut, avec une clientèle qui abuse facilement de la boisson, prendre des allures mal famées de bistrot ou gargote comme dans le tango Noche de San Juan ( musique de C.Ginzo et R.Dolard, letra de C.Flores): « Les lumières éclairent une gargote /qui laisse sortir deux ivrognes / qui s’en vont bras dessus-bras dessous…» Le café devient le lieu où l’on boit en solitaire, pour oublier, au point de devenir  » El Encopao », le godet à pattes selon la traduction de Denise Anne Clavilier, dans le tango écrit par Pugliese pour la musique et E. Dizeo pour le texte: « Celui qui tue sa rage à l’aide d’un ou deux verres,/ il a ses raisons. » On peut même y devenir, dans un café du Cours Colón, un clochard ivrogne comme celui qui est décrit dans Sentimiento Gaucho (musique de R. et F.Canaro, letra de J.A. Caruso) « tout crasseux, en haillons…»  Ou, comme dans la première strophe de Veinticuatro de Agosto (musique de P.Laurenz, letra de H.Manzi), célébrer l’anniversaire d’une rupture bien qu’on soit devenu un chômeur fêtard : « Voilà déjà un an que je ne manque pas une nuit au café…» Et alors, tous les excès sont permis, comme l’écrit et met en musique E.S. Discépolo dans le tango Esta noche me emborracho « Cette nuit, je me saoûle bien…pour ne pas penser. »

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Ce tableau « Gueule de bois » de Suzanne Valadon ( Musée d’Albi ) est dans le ton des tangos cités.

Dans un second cercle,  plus poétique, Horacio Ferrer, dans la valse Lulu ( musique de R. Garello ), chante un café bien connu de San Telmo, le Cafe de la Poesia, lieu fréquenté, entre autres, par les étudiants et les amoureux : « Te souviens-tu du café La Poésie /cette nuit magique à San Telmo…» L’image du café est ici flatteuse ! Comme dans la milonga El Morocho y El Oriental ( Musique A.D’Agostino, letra E.Cadicamo) qui célèbre les cafés où se produisaient les payadores, prédécesseurs des chanteurs de tango, capables d’improviser à la demande du public. En les écoutant le bistrot « vibrait d’émotion, du haut en bas, avec les milongas poignantes… » Quant à Eladia Blasquez qui écrit Viejo Tortoni sur une letra de H. Negro, elle chante un lieu qui est encore la salle de rencontre des artistes et intellectuels portègnes, en même temps que le point de mire des touristes qui ignorent souvent que l’Academia Nacional del Tango est installée dans le même bâtiment, au-dessus du café. « Vieux Tortoni. Refuge fidèle de l’amitié proche de la tasse de café. » De la même manière, mais sur un ton plus triste, le morceau Café de Los Angelitos ( Musique D.E.J.Razzano et letra de C.Castillo ) vante un autre lieu célèbre, fréquenté par d’autres artistes et Carlito : cette salle évoque la nostalgie des gens disparus : « Je t’évoque, perdu dans la vie/ Enveloppé par les volutes du cigare / Je fume, face à un agréable souvenir / Et à cette noire dose de café. » Café, cigare… autres stimulants.  

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  Photos: Café de la Poésie et intérieur du Tortoni.

Vient le cercle prétendument élégant et mondain des cabarets, fort à la mode au début des années 1900 et pendant un demi-siècle, à l’imitation des cabarets parisiens, mais souvent avec une odeur de lupanar de luxe, par la fréquentation des demi- mondaines et autres cocottes, le plus souvent d’origine française.  Ainsi était Madame Yvonne qui a donné son nom au Tango de E. Peyrera sur un texte de E. Cadicamo : « Aujourd’ hui Mademoiselle Yvonne n’est plus que Madame… Avec les yeux très tristes, elle boit son champagne…» Car au cabaret, fréquenté par les fils à papa, on s’encanaille au champagne et autres boissons supposées plus distinguées que le vin populaire. Dans le tango Susheta, Cadicamo, encore lui, sur une musique de J.C. Cobian, décrit un aristocrate frimeur, adepte de la Rue Florida le jour et, la nuit, des cabarets Le Petit Salon ou l’Armenonville. C’est aussi le thème de Niño Bien, autre tango célèbre (Musique de J.A. Collazo et paroles de V.Soliño et R. Fontaina) où un gamin prétentieux, court du Petit Bar au Chanteclerc, autre cabaret en vogue.  Certains jours, ou à certaines heures, le champagne y était obligatoire. Cette tradition est aussi évoquée dans Champán Tango, de M. Aróztegui sur la letra de P. Contursi où les auteurs décrivent les filles des conventillos populaires devenues cocottes par recherche des gigolos, de l’argent et du champagne. Mais les déceptions peuvent être aussi grandes que dans les lieux populaires et des boissons plus fortes encore, Pernod, absinthe, whisky, gnôle, permettent de se noyer dans l’oubli : « une bonne gnôle, une grappa ou un whisky : bien frappé / pour faire fuir mes peines…» ( Bien frappé, tango de C.Di Sarli sur la letra de H. Marcó. ) Toutes ces évocations de cabarets, du Chanteclerc au Malibu, soulignent le côté factice entretenu par l’alcool et la débauche, parfois jusqu’au drame, comme dans le tango Griseta ( musique de E. Delfinio, paroles de J.G. Castillo ), où la petite Française,  » fleur de Paris »,  meurt « …une nuit de champagne et de coco / au funèbre roucoulement du bandonéon. » Mais les cabarets gardèrent pourtant leur prestige et fournirent du travail aux orchestres jusqu’à ce que la radio, les enregistrements et le cinéma leur fassent concurrence.

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Ainsi, du cafetin au cabaret, ces lieux fermés servent de décor plus ou moins reluisant aux beuveries collectives ou aux cuites solitaires. Dans le prochain article je reviendrai sur la place de l’alcool dans l’atmosphère des tangos, de la nostalgie au désespoir en passant par la fête et, le plus souvent, en liaison avec l’amour contrarié et déçu. 

par chabannonmaurice

A LIRE : « Libertango », roman de Frédérique Deghelt

         Une de mes plus récentes lectures, la plus enrichissante parmi les parutions de cette année, est celle de ce roman publié chez Actes Sud en mai 2016. Le livre m’a été prêté par une de mes amies danseuses, attirée en librairie par le titre, référence à la célèbre composition d’Astor Piazzolla. J’avoue que je ne connaissais pas cette auteure qui en est pourtant à une douzaine de parution, dont la plupart chez le même éditeur. Il n’est pas signalé qu’elle ait reçu un prix et pourtant ce dernier roman, à mon sens, en mériterait un  par la qualité et la densité de l’écriture, mais aussi par l’érudition musicale qu’il révèle. Et l’épaisseur humaine et culturelle du personnage principal dans une trajectoire insolite, suscite un intérêt constant tout au long du texte.

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Le roman parle assez peu de tango, même si la musique de Piazzolla sert de point de départ et d’aboutissement au récit et reste une référence pour le héros d’une étonnante histoire. Par contre, il est beaucoup question de musique classique, d’orchestres symphoniques, des musiciens qui y exercent et de leur coordination en concert. C’est l’occasion d’une profonde et fine réflexion sur le sens de la musique, le rapport entre public et interprètes. Frédérique Deghelt, qui connaît bien le sujet, fait référence aux plus grands chefs d’orchestre et aux grandes oeuvres jouées en concert pour donner à son récit une véracité qui séduit tout musicien ou mélomane.

Extraits: «Les dimanches de pluie, que la plupart des mes amis musiciens détestaient, me ravissaient. J’ouvrais grandes les fenêtres de ma chambre et je lisais des partitions. Certaines étaient comme des polars avec leurs problèmes posés, de drôles de petites énigmes qui se résolvaient sur les derniers mouvements. J’aimais particulièrement l’écriture de Ravel, la passionnelle narration de Rachmaninov ou la fantaisie onirique de Stravinski. Je découvrais Bruckner et je devinais dans les symphonies de Chostakovitch la tourmente d’un pays, le désespoir grondant d’un peuple asservi.» Et à propos d’une exécution du Requiem de Mozart: « Un requiem n’est pas une oeuvre morose … Sachant qu’on ne peut survivre à la morsure du temps , nul n’ose sortir de cet espace enchanteur où l’orchestre a clos le monde et les rêves engloutis du présent. Tous veulent rester blottis dans le vertige de cet anéantissement. »   

Le dénouement du roman renvoie à Piazzolla, au tango et plus largement à un orchestre qui fait référence en Amérique latine : l’Orquesta Sinfónica Simón Bolívar de Venezuela, composé de musiciens issus et formés dans les quartiers défavorisés de Caracas. Cet ensemble a été lancé en 1975 par  José Antonio Abreu qui a créé “El Systema”, Fondation d’Etat pour le système national des Orchestres, de la jeunesse et des enfants du Venezuela. Il s’agissait de donner aux gamins des familles pauvres, la possibilité d’apprendre la musique dès  l’âge de 2 ans en mettant un instrument à leur disposition gratuitement, et en prévoyant l’accompagnement par un tuteur. Le système a fait ses preuves, et après les premières tournées en Amérique Latine, l’orchestre s’est produit dans le monde entier, sous la direction des plus grands chefs. Il s’est montré plusieurs fois au Centre Kirchner à Buenos Aires ( voir mon article du 17/12/2015 ). On trouvera plus de détails sur cette étonnante expérience sur internet et notamment sur Wikipedia.

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L’Argentine était elle aussi en pointe dans ce domaine, notamment avec les Orchestres et Choeurs d’enfants du Bicentenaire, fondés avec la même orientation par Claudio Espector qui avait convaincu des solistes du Téatro Colón de s’engager comme professeurs dans cette aventure, conjointement avec des musiciens de tango et de folklore et des chanteurs. Malheureusement, l’alternance politique qui favorise des règlements de compte, a mis fin, en mai dernier, à cette initiative soutenue jusque là par l’Etat. Lire à ce sujet l’article indigné de Anne Denise Clavilier sur son blog : http//barrio-de-tango.blogspot.fr /2016.05 . Une pianiste, ancienne soliste de Color Tango, Analia Goldberg, qui donne toujours des cours de son instrument et dirige l’orchestre Ojos de tango, s’était lancée dans une entreprise identique mais plus modeste, à l’échelle de son quartier, et du club et de la milonga qu’elle anime. 

Lisez ce beau livre qui met en symbiose avec la musique.  

par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES ( Suite…)  » Pa’ que bailen los muchachos »

   Je reviens à nouveau à Anibal Troilo. Dans un entretien qu’il a eu avec une journaliste s’intéressant à sa manière de composer, le musicien expliquait qu’il ne pouvait écrire la musique simplement pour le plaisir de composer. Il lui fallait un texte initial, un texte qui lui plaise et l’inspire :  « Preciso una letra primero. Una letra que me guste.» Il précise ensuite qu’il faut qu’il s’imprègne du texte qu’il apprend de mémoire, et laisse tourner dans sa tête toute la journée, pour qu’en surgisse peu à peu la musique adéquate. Et il insiste sur l’importance du sens du texte: « Es muy importante lo que dice la letra de una canción.» Quelle humilité pour un des plus grands musiciens qui savait aussi donner toute leur place aux autres instruments et aux chanteurs ! Il a su, de ce fait, faire émerger ou confirmer des talents, comme celui de  Garello, Piazzolla,  Fiorentino, Rivero et Goyeneche. Mais cet entretien nous rappelle aussi qu’il est intéressant pour les danseurs de connaître le texte de la letra, qui devrait inspirer leur évolution, au moins autant que la musique : pari difficile pour les non hispanisants, mais facile pour la plupart des Argentins qui, le plus souvent, chantonnent  le tango qu’ils dansent ! 

Si Pichuco a privilégié Homero Manzi, avec lequel il entretenait une indéfectible amitié et une collaboration complice, il ne s’interdit pas de collaborer avec d’autres poètes. Et pour le tango que je mets en exergue, il travaille avec Enrique Cadicamo, autre grand écrivain de letras, d’une longévité exceptionnelle ( 1900-1999 ). Journaliste, poète, écrivain et plus tard auteur de scénarios, biographies, pièces de théâtre et musiques de film, c’est un auteur prolixe puisqu’on lui doit près de 1300 letras, parmi lesquelles quelques-uns des tangos les plus célèbres: “Madame Yvonne”, “Anclao en Paris”, “Garua”, “Los Mareados”, “Niebla del Riachuelo”, “ Nostalgias” et “Pa’ que bailen los muchachos”, textes que les Portègnes connaissent par coeur, à la fois parce qu’ils traduisent l’atmosphère de la ville, la nostalgie des amours perdus et aussi parce qu’ils utilisent largement et poétiquement le lunfardo, l’argot de la capitale.

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Les deux artistes, lors de leur collaboration, jouissaient d’une extraordinaire popularité auprès des musiciens et des danseurs, non seulement pour leurs talents artistiques, mais aussi parce qu’ils étaient des fêtards invétérés… Mais surtout, tous deux avaient le souci de faire danser et de conjuguer pour cela texte et musique. Troilo exalte le bandonéon dans plusieurs de ses compositions dont “Che! Bandoneón” : « Bandoneon, aujourd’hui c’est nuit de fête…» et Cadicamo lui rend hommage à l’occasion: « Ecoute, la belle fille/ les accords mélodieux/que module le bandonéon…» ( “¡ Che papusa, oi!” ). Et en 1942, la composition commune de ­“ Pa’ que bailen los muchachos ” met à nouveau en avant l’instrument roi du tango, exaltant sa complicité avec celui qui le touche ( jouer en argentin se dit tocar ) et avec les danseurs :

« Pour faire danser les gars / je vais te jouer, bandonéon / La vie est une milonga ! / Dansez tous les copains / car ­la danse est une étreinte / Dansez tous les copains, car ce tango entraîne le pas. » Dans cette strophe,  tout est dit sur l’idée que Troilo se faisait de son jeu et de la danse. Les critiques contemporains parlaient de bandonéon magique mais Pichuco se défendait de tout artifice et prétendait à un jeu de vérité, de sentiment et d’art. Il voulait transmettre l’ardeur de sa passion d’artiste, au point de se laisser aller à pleurer en jouant!  ( Je tire cette analyse simplifiée d’un long article d’un numéro spécial de “ Todo es Historia ”, de mars 2004 consacré au musicien, compositeur et chef d’orchestre ) On comprend mieux la popularité qui a auréolé El Gordo ( deux surnoms !!!) encore intacte aujourd’hui. Il a sa statue en plusieurs endroits de Buenos Aires et notamment dans le quartier de l’Abasto, toute proche de celle de Gardel, et à l’Academia Nacional del Tango et sa photo ou sa caricature amicale ( ci dessous avec Piazzolla ) figure en bonne place dans bien des milongas ou des cafés. Une plaque commémorative rappelle ses débuts au Marabu.

 

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Et maintenant, appréciez ce tango dans la version avec le chanteur Goyeneche ( El Polaco ) : après une ouverture brillante et rythmée, le bandonéon s’ inscrit en majesté, puis les violons prennent le relais et les bandonéons suivent avant de céder la place au piano qui annonce le chanteur. Le morceau permet de belles modulations qui mettent en valeur le refrain: « La vida es una milonga. » Ces inflexions incitent le danseur à des pauses sur l’écoute des suspensions et silences. Du grand Troilo ! Sur le même enregistrement du duo Troilo- Goyeneche ( BMG Argentina 2003 ) on trouve aussi “ Sur ” et “ En esta tarde gris ” analysés dans les articles précédents.

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par chabannonmaurice

EL DIA DEL TANGO

       Enfin revenu sur les pages d’un blog délaissé depuis deux mois : j’ai l’excuse de la dernière main mise à mon nouveau roman que j’évoquerai plus tard et d’un voyage dépaysant à Bali, à la découverte d’une culture à des lieues de la culture argentine…

Les Argentins ont le génie des hommages et commémorations et la dernière en date a été celle de la journée du Maté, le 30 novembre dernier : officialisée l’an dernier, elle permet de rendre hommage à la boisson nationale, mais aussi aux autochtones qui la dégustaient déjà. Le 11 décembre prochain, viendra El Dia del Tango, une journée très suivie depuis que s’organisent des milongas dédiées, des concerts et manifestations diverses, et, surtout, des bals populaires dans les rues et sur les places, à une période où, là-bas, le climat encourage aux bals en plein air. Il s’agit cette fois de rendre hommage à la musique et à la danse en célébrant la date anniversaire de la  naissance de deux idoles du tango, Carlos Gardel ( 1890-1935 ) et Julio de Caro ( 1899-1980 ).

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Horacio Ferrer avait eu l’idée, avec l’appui de l’Academia Nacional, de la ville de Buenos Aires et de quelques autres sponsors, d’en faire une grande fête de la rue, en banalisant une partie de l’Avenida de Mayo pour y installer plusieurs scènes où se produisent des écoles de danse, des couples de maestros, des chanteurs et surtout des orchestres en vogue mais aussi des ensembles d’amateurs. C’est ainsi que nous avons pu écouter, entre autres, en 2014, le regretté chanteur Alberto Podestá et, en 2015, l’orchestre  » Los Reyes del Tango  » avec ses bandonéonistes vétérans, héritiers du style de D’Arienzo.  Quelques photos ci-dessous et à la une, illustrent la qualité et la variété des prestations, mais aussi la liesse bon enfant de cet événement, où les danseurs se régalent malgré la rudesse du goudron.   

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Si les manifestations sont nombreuses à Buenos Aires, El Dia del Tango est aussi marqué dans d’autres villes du pays, chacune à sa manière, avec une date plus ou moins proche du jour commémoratif… Gageons que de nombreuses milongas en France sauront s’associer à cette journée.

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par chabannonmaurice

Pablo VERON: un grand du tango dans notre région.

Beaucoup de tangueros connaissent Pablo Veron depuis qu’il a été la vedette du film “ La Leçon de tango” qui date déjà de 1997. Il y donnait la réplique à Sally Potter, à la fois réalisatrice et danseuse novice, mais d’autres grands noms du tango étaient aussi de la partie ( Olga Besio, Gustavo Naveira…). Quant au cadre du scénario, il réanimait la liaison entre Paris et Buenos Aires, au moment où le tango connaissait un beau renouveau en Europe.  Ce film, par ses scènes mythiques ( la valse sur les quais de Seine, le tango à quatre sur “Libertango”…) a participé à cette relance et a fait connaître des lieux portègnes incontournables, comme la Confiteria Ideal. Mais surtout, il a fait approcher l’esprit du tango, dépassant le côté supposé macho du guidage, pour aller vers une connexion du couple. Pablo Veron et ses complices y faisaient preuve d’une inventivité et d’un dynamisme stimulants qui firent briller la danse, et beaucoup de spectateurs, marqués par ce film eurent envie de se lancer dans le tango. Le regard émerveillé de Sally Potter, actrice, regardant danser Pablo Veron au début du film traduit bien l’effet produit sur tous ceux qui  découvraient cette danse.   

Plus récemment, Pablo Veron est à nouveau une des vedettes du film “ Un tango mas ”, pour lequel il a contribué à la chorégraphie et où il joue le rôle de Carlos Copés dans sa pleine maturité artistique : je renvoie à l’article que j’ai écrit à la sortie du film ( 23.12.2015 ). Son interprétation est fidèle à ce que la vedette du film avait élaboré pour le célèbre spectacle “ Tango Argentino ”, pour lequel Pablo fut engagé lors de la seconde tournée mondiale en 1989. La notoriété internationale fait donc de Pablo Veron un des grands noms actuels du tango, mais son parcours atypique le démarque de la conception artistique et commerciale de beaucoup de maestros contemporains, et on l’a peu vu dans des Festivals. Il donne un place essentielle à l’invention, l’improvisation et l’intuition. Il dénonce l’erreur qui consiste à “ penser la danse et non à la sentir. La pensée est trop lente pour l’état qu’il faut atteindre pour danser ” ( entretien dans El Tangauta, revue du tango argentin.) Il faut rappeler que Pablo a commencé comme danseur de claquettes et qu’il a toujours été fasciné par cette pratique : il fait la preuve de ses dons aux Folies Bergères dans les années 90 et dans le film “ La leçon de tango ” avec le numéro de claquettes dans la cuisine.  Concernant plus précisément la tango, Pablo Veron se démarque de ceux qui voudrait l’assimiler à un danseur de tango nuevo , moment d’une évolution, et dans le même entretien cité plus haut, il dit encore : « Le tango c’est ma racine et j’ai toujours cherché à capter son essence même.»

C’est ce danseur d’exception qui sera parmi nous ce week end dans des cours à Avignon, à l’initiative de l’association  Tango Magnolia, et il sera l’hôte d’honneur de La Milonga del Angel à Nîmes, le plus ancien des lieux de danse de notre secteur. Bien sûr, si ce n’est fait, réservation obligatoire dans les deux cas.

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Pour plus de détails sur le parcours artistique de Pablo Veron, je recommande à nouveau de se reporter au “ Dictionnaire passionné du tango ”, déjà cité dans plusieurs de mes articles.     

par chabannonmaurice