A LA GLOIRE DU BANDONEON.

Lors d’une récente prestation dont je vais parler plus loin, Juan José Mosalini père, raconte une conversation avec Osvaldo Pugliese. Ne se satisfaisant pas de la définition du tango donnée par Enrique Santos Discépolo, « Le tango est une pensée triste qui se danse », pourtant reprise à l’envie par beaucoup de pratiquants, il demanda au Maestro qu’elle était la sienne. Pugliese répondit que le tango est une manière de vivre. On pourrait dire que les deux approches se complètent, mais Mosalini, adoptant cette définition, sous-entendait par là que le tango est aussi motif à recherches permanentes engendrant des évolutions, et que, s’il paraît commode de distinguer des périodes, voire des écoles, il est patent de relever ce que chacun a emprunté aux autres et à son époque. Et en ce qui concerne plus particulièrement le bandonéon, les deux concerts auxquels nous venons d’assister, dans le cadre des Journées européennes de cet instrument, témoignent des évolutions dans les compositions qui mettent en valeur la bandonéon.

Si l’on veut approfondir l’histoire et le côté technique du bandonéon, je recommande la lecture des chapitres qui lui sont consacrés dans trois ouvrages de référence : – « Le dictionnaire passionné du tango » par G.H Denigot, J.L.Mingalon, E. Honorin ( Seuil 2015 ) – « Le tango » par H. Salas ( Actes Sud 1989 ) – « Tango y bandoneon » ( Maizal ediciones 2009 ) en espagnol. Mais si on souhaite mesurer la place privilégiée donnée à l’instrument par les auteurs de tango, on notera que plusieurs des grands compositeurs de musique étaient des bandonéonistes et que beaucoup de leurs oeuvres sont un hommage au bando : « Quejas de bandoneon », « Alma del bandoneon », « Che bandoneon », « Mi loco bandoneon » entre autres. « Ton chant est l’amour qui n’est pas venu / et le ciel dont nous avons tous rêvé /…C’est une envie terrible de pleurer / qui nous vient parfois sans raison » disent Anibal Troilo et Homero Manzi dans « Che bandoneon ». Car il est vrai que cet instrument, par ses possibilités multiples, son expressivité dans des registres d’interprétation variés, la virtuosité technique qu’il suppose dans sa version bi-sonore ne laisse personne indifférent.

C’est ce que nous avons vécu lors des deux concerts dont je vais parler maintenant. C’était donc dans le cadre de la 5ème édition des Journées européennes du bandonéon, créées en 2017, à l‘initiative d’Yvonne Hahn. Le premier, à l’auditorium du Thor, réunissait autour des Mosalini père et fils et de Daniel Binelli, quelques excellents bandonéonistes européens et un orchestre de circonstance composé d’instrumentistes de renom et des meilleurs élèves de l’Ecole de bandonéon du Conservatoire du Grand Avignon, dirigée par Yvonne Hahn, en scène elle-même au côté des maestros. Claire et Dario Da Silva, dansant sur plusieurs morceaux, ont donné du lustre à la soirée par l’interprétation subtile et rigoureuse qu’on leur connaît. Le programme faisait la part belle aux trois grandes figures actuelles du bandonéon en France et soulignait, si besoin était, la complicité de Juan José et Daniel, anciens compagnons de route de Pugliese et de Piazzolla auxquels ils vouent un admiration musicale et humaine forte. Compte tenu de l’année anniversaire de la naissance d’Astor, dominaient les compositions de celui-ci, avec notamment trois tangos de choix : «Verano Porteno», « La muerte del Angel » et « Adios nonino », ce dernier avec un arrangement de Mosalini père. Le concert s’est terminé sur un «Gallo Ciego » dynamique, feu d’artifice de tout l’orchestre. Pour ceux qui ont l’âme musicienne, la soirée a permis de montrer les extraordinaires possibilités techniques du bandonéon et le parti que les interprètes compositeurs ont pu en tirer. Bel hommage notamment à Astor Piazzolla que nous redécouvrons avec plaisir dans ses audaces contemporaines et une musicalité d’une belle facture. Et puis Binelli et Mosalini rejouant ensemble « Fueyazo », c’était un régal, tant les deux artistes faisaient corps avec leur instrument.  

Le concert du dimanche était d’une organisation différente puisqu’il s’agissait plutôt d’un dialogue humain et musical entre père et fils : itinéraires personnels et politiques, mais surtout parcours musicaux et culturels. Occasion d’apprécier la modernité des deux personnalités et la continuité de la musique de tango. Au passage, Juan José a remercié la France pour l’hospitalité accordée à l’exilé politique et économique qu’il était. Mais ce qui était touchant, c’était la fragilité du père que l’âge accentue et au regard, l’attention protectrice que lui accorde son fils. Une fois de plus, j’ai mesuré ce qu’est la transmission dans la continuité dans le monde de la musique et tout particulièrement dans celui du tango où l’initiation à la danse ou à la musique se fait en famille ou dans un groupe d’amis. Mais aussi la fragilité des maestros, et de fait la nécessité absolue du passage de relais.

Dans chacun des concerts, les musiciens ont reçu des applaudissements justifiés, grâce à un talent qui éclatait de la joie de jouer, mais aussi parce que les auditeurs ont ressenti ce que Horacio Salas exprime parfaitement : « Les nuances inexplicables et mystérieuses du bandonéon font plus appel à un passé commun, à une communication secrète, qu’à une lecture intellectuelle ou à des références savantes. Plus qu’un instrument, le bandonéon est une histoire ou des centaines d’histoires. Il est le conteur nostalgique de la mélancolie de Buenos Aires, ancrée dans le déracinement des premiers immigrés, dans leur regret du pays natal et des paysages à jamais perdus de l’enfance. »

par chabannonmaurice

A LIRE : « PETIT ELOGE DE L’EMBRASSEMENT » de Belinda Cannone.

A un moment où les danseurs retrouvent avec délectation les plaisirs de la piste, je recommande vivement la lecture d’un petit livre de poche, paru qui plus est dans la collection Folio à 2€, et donc accessible à tous. Il permet de mieux approcher ce moment extraordinaire qu’est l’abrazo dans le tango et de comprendre pourquoi il nous a tant manqué.

Belinda Cannone

Belinda Cannone est romancière et essayiste et s’est fait connaître par son approche originale de sujets où le corps et l’amour tiennent une place importante par les sensations et les interrogations qu’ils peuvent susciter. C’est le cas dans plusieurs de ses oeuvres ( « Le goût du baiser » – 2013 – Le petit Mercure, « Le nouveau nom de l’amour » – 2020 – Stock ) et notamment dans un autre ouvrage, paru en 2013 « Petit éloge du désir », et publié à nouveau dans la même collection Folio 2€ en 2021. Certains passages peuvent paraître audacieux, voire érotiques mais l’auteure y engage aussi une réflexion sur la vie : « Sortant de ses bras tu marches dans la ville, sourire aux lèvres. Cette joie du désir et de l’étreinte, comme enlevée sur l’inconsistance du monde et du temps : oui, tu as l’impression d’avoir volé quelque chose à la mort. » Dans cette réflexion, Belinda donnait déjà une place à la danse et particulièrement au tango qu’elle pratique. «  Bien plus que dans les autres danses du couple s’y figure l’étreinte. Ecoute, attention et ardeur sont nécessaires pour répondre aux subtiles invitations du tanguero … Comme l’étreinte et elle seule, le tango demande une absolue connivence physique et psychique entre les partenaires, et la grâce surgit lorsque cet accord s’obtient sans effort. » En lisant ces phrases, on comprend mieux pourquoi sur la piste, certains couples paraissent si disparates et les partenaires si étrangers l’un à l’autre. Mais quand on a eu la chance de ressentir la vraie connexion on sait aussi ce qu’elle traduit et que je me suis attaché à mettre en valeur dans ma nouvelle « Candelaria » ( dans « Ballade pour mon tango »– 2021.)

Avec « Petit éloge de l’embrassement », Belinda Cannone va plus loin et poursuit le chemin qu’elle rappelle dans le prélude : « Animaux grégaires, pleins d’amour et de colère, formant société et de diverses manières reliés, nous sommes en relation – nous sommes relation…C’est pourquoi je vais, dans ce Petit Eloge, suivre le fil joyeux d’une danse pour parler de la relation. Car le tango se présente comme une mise en danse de la relation, d’une extrême sophistication, il est cependant fondé sur l’improvisation qui exige une connexion extrême entre les danseurs. Se connecter et improviser : n’est-ce pas le programme de l’existence même ? » Le livre développe alors divers aspects du tango et la façon dont l’auteure le pratique et elle en profite pour expliquer divers aspects de la danse, pas forcément évidents pour les profane, notamment sur les codes du bal et de l’invitation. Mais surtout, Belinda Cannone, s’appuyant parfois sur les réflexions en miroir de son partenaire préféré, montre combien le tango traduit le besoin de rapprochement « Et n’est-ce pas ce qu’on vient chercher, aussi, dans la milonga, cette connivence si étroite et si belle qu’elle déjoue, le temps d’un bal, la mélancolie de notre condition d’êtres charnels séparés ? » Réflexion que le partenaire commente : « De l’extérieur, on ne devine pas non plus les degrés d’intimité que peuvent gravir les danseurs en douze minutes ». L’auteure enchaînera plus loin sur la part de séduction, de désir (d’embrasement ?), voire d’érotisme dans le tango et, dans un chapitre suivant sur le genre et la distribution sexuée des rôles. J’ai aussi abordé ces aspects dans ma nouvelle « Inés ». Mais je ne veux pas dévoiler plus des charmes de l’analyse et laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la justesse et la finesse.

Par contre, je crois bon d’insister sur l’élargissement que le livre ouvre sur un rapport plus large à l’accueil des autres et en particulier des migrants et des réfugiés. Organisant son livre en tandas sur le tango et en cortinas sur la vie, ces dernières, à partir de tranches de vie, Belinda Cannone entreprend de réfléchir à la misère de l’autre dans un contexte politique et économique tendu par ses contradictions : « Le phénomène de la présence : elle est bien plus que toute idée, impérieuse, car elle correspond au surgissement du réel ». J’ai beaucoup aimé cette ouverture qui correspond aux les interrogations que nous nous sommes aussi posées à Buenos Aires, en suivant des manifestations de nativos chassés de la Rue Florida où ils développaient leurs petits commerces, au grand dam des commerçants huppés du quartier ; ou en nous mêlant à un défilé protestataire d’enseignants réclamant de meilleurs salaires dans les établissements publics. Qu’y a-t-il derrière le beau rideau rouge du tango et que le couple qui danse oublie dans l’ivresse de la connexion ?

par chabannonmaurice

PIAZZOLLA, TOUS AZIMUTS…

Les différents festivals qui ont pu cette année tenter une renaissance, en ont profité pour donner à Astor Piazzolla l’hommage justifié qui n’a pu lui être rendu aussi solennellement et publiquement qu’il le mérite. Mais peut être n’est-ce pas plus mal car des présentations plus intimistes conviennent bien pour celui dont Fernando Solanas, le cinéaste mort récemment, disait qu’il était le plus grand musicien argentin du siècle et qui composa pour le film Sur la musique et notamment le célèbre Vuelvo al Sur. A Tarbes, dans la conférence Tango et Alcool que nous avons donné au Jardin Massey, nous avons clos notre prestation, sur la vals que j’ai mise dans ma liste des morceaux préférés sur un duo de Chantal et Gérard, mes amis chanteurs, qui ont interprété Chiquilin de Bachin. Voir mon article du 10 août dernier pour ce morceau.

La conférence du jour suivant, à l’initiative de Solange Bazely, montrait diverses facettes du musicien interprétées au bandonéon par Hubert Plessis, au jeu à la fois puissant et subtil, interprétant en solo et parfois avec des arrangements de son cru. Commande du festival Arte Tango Albi 2020 pour célébrer le 100è anniversaire du génial compositeur, ce concert-récit réunit l’instrument phare, alternant avec des témoignages, des anecdotes et des documents sur la vie passionnante du bandonéoniste révolutionnaire, compilés par Solange Bazely, conférencière et lectrice, spécialiste du tango, tous deux formant un duo complice et original dans une approche sensible, ludique et puissante du grand compositeur et bandonéoniste. Le public a été conquis. La formule des conférences en plein air permettait en plus de rencontrer les interprètes et ce fut le cas aussi avec les orchestres qui avaient tous tenu à rendre hommage à leur manière au célèbre artiste, dans les concerts qui se sont succédés au long des quatre jours du Festival 2021. Je signale que la conférence de Solange reste disponible pour ceux qui voudraient l’inclure dans une manifestation.

La fin de l’année et la saison 2021-2022 qui vient nous réservent encore de belles surprises et je signale aux amateurs plusieurs manifestations dans notre région, qui rendront justice à Piazzolla :

  • Le vendredi 22 Octobre 2021, à 20h30, à l’Auditorium du THOR ( 84 ) : Suenos de Tango, concert avec quelques bandonéonistes célèbres dont Daniel Binelli, Juan José Mosalini, son fils et quelques autres dont Yvonne Hahn. Un couple de danseurs appréciés en Provence, Claire et Dario Da Silva, illustrera la soirée. La location est ouverte.
  • Le vendredi 3 Décembre 2021, à 12h30, dans le cadre du programme de l’Opéra du Grand Avignon, un concert gratuit, Tango Operita célèbrera l’anniversaire de la naissance d’Astor Piazzolla, avec Patrick Licasale à l’accordéon et Yvonne Hahn au bandonéon. Ils seront accompagnés par des artistes du choeur et des ballets de l’Opéra. C’est dans la programmation Midi à l’Opéra tous publics.
  • Enfin, des représentations exceptionnelles de l’Operita Maria de Buenos Aires musique de Piazzola, livret d’Horacio Ferrer sont programmées à l’Opéra de Lyon, du 15 au 23 janvier, en 7 représentations. Le site de l’opéra de Lyon présente ainsi le spectacle : Allégorie du tango : Unique opéra du maître incontesté du tango et du bandonéon, Astor Piazzolla, María de Buenos Aires marque le début d’une longue collaboration avec le poète Horacio Ferrer. Ce manifeste du Nuevo Tango, achevé en 1967, est une œuvre hybride qui mêle écriture savante et mélodies populaires ; jazz, tango et classique ; mais aussi trivial et sacré à travers la figure mariale de… María, ouvrière des faubourgs devenue chanteuse de cabaret. Entre réalisme magique et symbolisme, la jeune femme incarne une allégorie du tango et de sa capacité à se réinventer – ce « bonheur du courage » dont parlait Borges : « apprendre à mourir et s’occuper à renaître ». Pour cette collaboration entre les Nuits de Fourvière – qui le propose à son programme – et l’Opéra de Lyon, Yaron Lifschitz adapte l’opéra pour dix acrobates, deux danseurs, deux solistes (au lieu des trois habituels), des musiciens de tango et un orchestre à cordes pour créer un borgesien « rêve de tango et le tango d’un rêve. » » Pour ce spectacle, il est conseillé de réserver dès à présent. l’oeuvre a déjà été présentée lors des Nuits de Fourvière, dans des conditions atmosphériques difficiles et vous trouverez sur You Tube un montage qui présente le metteur en scène et ses intentions, à cette occasion. https://www.francetvinfo.fr/culture/spectacles/danse/nuits-de-fourviere-maria-de-buenos-aires-un-opera-tango-surrealiste_4679313.html
par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES : « Chiquilin de Bachin » 1968.

En cette année consacrée au centenaire de la naissance d’Astor Piazzolla, chacun aura remarqué que, dans mes divers articles, comme dans mes romans et nouvelles, je fais souvent référence à ce musicien et à la brillante période de sa collaboration avec Horacio Ferrer. Plusieurs des oeuvres produites par ce duo exceptionnel, tant du point de vue musical que du côté poétique me paraissent déterminantes par leur inventivité novatrice et aujourd’hui, j’ai choisi « Chiquilin de Bachin » parce que nous donnerons ce tango en clôture de ma prochaine conférence, au Festival TARBES EN TANGO 2021, le mercredi 18 août. Chantal Bruno et Gérard Cardonnet, qui le chanteront avec talent, ont eux-mêmes retenu cette oeuvre, qui fait d’ailleurs référence au cadre des cafés et parillas.

Dans l’introduction qu’elle écrit pour les deux tomes « Los Tangos de Piazzolla y Ferrer » ( Editions Continente- Buenos Aires ), Ana Sebastian s’interroge longuement sur l’essence de la poésie et sur la spécificité de celle de Ferrer. Elle en souligne le côté avanguardiste, le corpus fantastique , mythique et en même temps social, particulièrement sur ce dernier point, le poète se faisant le chantre des déshérités. Et dans ces différents registres, Piazzolla et Ferrer gardent au tango ce caractère qu’Edmundo Rivero, l’une des grandes voix du tango définissait ainsi « El tango es una conversacion con musica ». En introduisant des récitatifs notamment, Ferrer donne à ses textes l’ampleur de la prose et le ton de la voix parlée. Il faut avoir vu le poète lui-même dans un récital pour comprendre comment cette poésie lui sortait de la bouche, du coeur et pour tout dire des tripes ! Une statue urbaine, comme il y en a beaucoup à Buenos Aires, sur le trottoir face à l’entrée de l’Academia Nacional del Tango, immortalise d’ailleurs Horacio dans une de ses poses favorites, tel qu’il était, habité par sa poésie.

Pour en venir à la valse « Chiquilin de Bachin » – qu’on peut traduire par « Le petit môme ( ou le gamin, ou le pitchounet ) de Bachin – Piazzolla s’est inspiré d’une histoire vraie qu’il a racontée à Ferrer. Bachin1 était une petite Parilla italienne où la viande se cuit sous les yeux des clients. Piazzolla, mais aussi Troilo et quelques artistes y venaient souvent. Dans les années 1940, le musicien voyait fréquemment un petit miséreux qui vendait des fleurs de table en table et Piazzolla lui offrait un repas. Est-ce ce souvenir qui lui inspira une musique qu’il fit écouter au piano au poète en lui disant « Es como una ronda infantil ? No ? » « C’est comme une ronde enfantine, n’est ce pas ? ». Il se trouve qu’à la période où l’idée faisait son chemin, un autre gamin mendiant vendait à son tour des fleurs à Bachin et les deux artistes eurent l’occasion de le rencontrer. La composition fut bouclée à la période où ils venaient de terminer l’Opérita « Maria de Buenos Aires » ,composé entre 1967 et 1968, comme oeuvre inaugurale de leur collaboration et représenté pour la première fois en mai 1968. Par son côté novateur, cette composition souleva d’inévitables polémiques. La composition d’autres oeuvres était sans doute l’occasion de les minimiser.« Chiquilin de Bachin » fut interprété en récital par Amélita Baltar, la compagne de Piazzola et chanteuse du quinteto de l’époque. C’est la version ci dessous, remise au goût du jour par la même chanteuse avec l’orchestre philharmonique de Montevidéo et Amelia, conformément à la poésie de Ferrer, dit le prologue qui précise le contexte, dans le langage métaphorique de l’auteur :


http://www.youtube.com/watch?v=3Uf5HLziJVs

Pour bien comprendre cette collaboration entre Piazzolla et Ferrer, dans le contexte effervescent de ces années 1950-1970, je conseille aux amateurs de lire l’excellent article documenté, écrit par Alberto L. Epstein, dans le numéro récent de « La Salida »2, N° 121 de février 2021, dans sa chronique « Cafetin de Buenos Aires ». Pour ceux qui tendent à penser que Piazzolla a rompu avec le tango, l’auteur montre bien comment il s’inscrit dans la tradition, avec d’autres musiciens et chanteurs, et ce pour mieux la renouveler. « Loin d’être froide, cette musique va jusqu’au bout de la tristesse du tango, pour extraire et exprimer de manière consciente son essence mélancolique. Il ne s’agit plus de la mélancolie du passé, mais d’une mélancolie du temps présent, profondément ancrée dans l’âme de Buenos Aires ».

Le texte de la valse est significatif de la poésie délicate et imagée d’Horacio Ferrer, qui transcende la pauvreté du gavroche par des métaphores délicates : « Quand la lune brille / sur la rotissoire / il mange lune et pain de suie » … « Flingue moi avec tes trois roses/ qui me blessent, à cause / de ta faim que je n’ai pas saisie »… »Chaque aurore, dans les poubelles, / avec des nouilles et un peu de pain / il se fabrique un cerf-volant / pour s’en aller, mais reste ici » ( traduction de A.L.Epstein, précité ) Quant à la musique, sans en faire une analyse technique, elle développe sur un rythme lent, une mélancolie compatissante, soulignée par le bandonéon et qui culmine en crescendo avec le refrain : « Petit gosse, donne moi un bouquet de voix... ». Ce refrain est généralement repris en final par les chanteurs. Pour terminer avec une voix féminine, voici ci-dessous la version de Susana Rinaldi, une chanteuse qui a donné et continue à donner du lustre au tango, dans toute la diversité des registres du genre.

http://www.youtube.com/watch?v=sWjXQ9COGRg

1 : la parilla Bachin a été remplacée par un grill qui porte le nom Chiquilin, pas avec le même charme, esquina Sarmiento et Montevideo.

2 : je recommande chaudement l’abonnement à La Salida, la dernière revue française consacrée au tango, diverse et intelligente. Elle est éditée par l’Association  » Le temps du Tango » Son site est : letempsdutango.com et pour s’abonner : contact@letempsdutango.com

par chabannonmaurice

TANGO QUI FUS HEUREUX, comme moi aussi je l’ai été…

Ces deux vers sont extraits du poème de Jorge Luis Borges, «  Alguien le dice al tango » ( Quelqu’un parle du tango ) texte qui devint letra sur une belle composition d’Astor Piazzolla, en 1965. Et on pourrait ajouter deux autres vers :  » Depuis cet hier, combien de choses / nous sont arrivées à tous les deux… » pour traduire la situation difficile dans laquelle se trouve le tango.

Comment en effet ne pas être attristés pour ne pas dire déçus par les divergences de vues, voire les querelles et les accusations engendrées par les contraintes sanitaires imposées par la pandémie, aux diverses activités culturelles notamment, et donc aux milongas, nos rendez-vous réguliers ? Dans une activité ludique où la convivialité était de mise, voilà que certains se croient autorisés à utiliser leurs réseaux pour introduire une polémique pseudo-scientifique et souvent politique qu’il aurait été bon d’éviter pour garder à ce milieu une sérénité et un dynamisme qui faisait sa force. Certes, personne n’ignore que depuis longtemps, et malgré les restrictions, des milongas clandestines restent organisées et que certains danseurs n’hésitent pas à afficher un goût de la transgression proche de celui qui vibre dans les rave-parties, sans l’enthousiasme insouciant de la jeunesse. Certes, d’autres ont contourné les règles sanitaires par divers moyens, affichant ce tempérament bien français qui pousse à contester les mesures les plus pragmatiques … Mais comment partager l’entêtement de ceux qui, contre toute attente, nient l’évidence scientifique ou même la simple réalité hospitalière inquiétante, et propagent des idées fausses ou subversives ?

Car si plusieurs milongas appréciées ont pu reprendre après les confinements successifs, c’est aussi parce qu’en respectant les règles sanitaires, elles ont eu le souci de protéger collectivement leurs danseurs attitrés. En ce début d’août, on peut comprendre alors la déception des organisateurs qui, en cette période plus contraignante encore, doivent appliquer la règle du pass sanitaire, ou faute de pouvoir le faire, doivent renoncer au fonctionnement des bals et des festivals. Ils ont le souci de préserver une sécurité collective et les danseurs gardent la possibilité soit de s’y plier, soit de renoncer au bal. Ils n’ont pas pour autant le droit d’insulter ces animateurs dont la bonne foi, la gentillesse et la culture tango sont authentiques, en donnant toujours l’impression d’être au service de tous et de la bonne ambiance collective. Je le dis tout net : traiter ces organisateurs de « collabos », comme certains n’ont pas hésité à le faire sur des réseaux sociaux où l’on s’octroie tous les droits, c’est non seulement méconnaître le sens des mots dans un contexte historique, c’est aussi s’acoquiner avec ceux qui affichent des pratiques plus violentes dans une contestation qui serait plus légitime si elle était plus posée.

Personnellement, je ne cache plus ma déception par rapport à un milieu que naïvement je croyais plus fraternel, sans doute parce que l’abrazo peut y faire illusion. Regarderons-nous les autres d’une manière différente quand tout cela sera terminé … ou prolongé par une autre catastrophe ? Sortirons-nous d’une focalisation sur la danse dont la pratique est momentanément restreinte pour regarder ce qui se passe ailleurs et notamment en Amérique latine ? Redonnerons-nous du lustre à la culture du tango pour la faire vivre autrement ? Danserons-nous à nouveau avec la même allégresse ?

 » A parler de toi, tango bien aimé, j’entends frémir les dalles d’un p’tit bal… Et j’entends mon passé qui rouspète… » ( El Choclo – tango- musique d’Angel Villoldo et letra de Enrique santos Discépolo )

Et pour terminer de manière plus optimiste sur un nouvel hommage à Piazzolla, vous trouverez ci-dessous la version de « Alguien le dice al tango » avec l’interprétation de celui-ci par le maestro au bandonéon et Jairo au chant : un trio gagnant !

http://www.youtube.com/watch?v=kj65VWGrNuA

par chabannonmaurice

SOURIANTE, LA FEMME EST UN HYMNE A LA VIE…

Ce vers extrait du tango « Florida » ( musique de Remundo Petillo, letra de Antonio Petillo ), composition qui loue les plaisirs de la célèbre avenue commerçante du centre de Buenos Aires, pourrait servir de bannière à l’ouvrage que je vais publier d’ici à fin juillet. J’espère pouvoir alors le présenter dans diverses occasions et notamment au Festival de Tarbes où une dédicace est prévue dans une librairie de la ville. Fruit de plusieurs années d’écriture contrariée par la pandémie, il me tient à coeur, parce qu’il rend hommage aux femmes qui illuminent le tango et pas seulement dans la danse.

A partir de mes diverses rencontres et de mon ressenti dans l’allégresse de ces moments, j’ai cherché à mettre en lumière des danseuses, musiciennes, DJs, chanteuses ; mais aussi, souvent beaucoup plus dans l’ombre, des animatrices de milongas, des modistes, des antiquaires, des muses, des esseulées, des curieuses. Bref, tout un monde de féminité qui donne au tango une grâce et un dynamisme qui gomment l’image machiste qu’on lui attribue à tort.

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Pour renforcer cette intention de donner le beau rôle au beau sexe, j’ai établi une collaboration avec Liliana Rago, artiste peintre d’origine argentine, connue de beaucoup, non seulement comme danseuse, mais comme artiste polyvalente inventive, organisatrice d’expositions mais aussi de festivals de tango. Je reviendrai sur son travail mais je voudrais souligner notre plaisir de nous retrouver pour choisir les oeuvres adéquates et Liliana a pris soin de crééer aussi pour la circonstance. L’oeuvre ci – dessus ( tous droits protégés ) « El Amanecer  » ne met-elle pas la femme au premier plan ? Je reviendrai aussi vers mes lecteurs, pour d’autres détails sur mon ouvrage, dès la parution de celui-ci.

Un clin d’oeil pour terminer avec une image qui montre Gardel entouré d’une belle brochette de belles filles, toutes pimpantes et souriantes : le tango c’est aussi une certaine joie de vivre.

par chabannonmaurice

LE TANGO VA-T-IL REPRENDRE VIE ?

En cette fin juin et avec la Fête de la Musique, il règne une certaine euphorie dans le monde du spectacle et les associations de tango n’échappent pas à cette ambiance. Et alors que j’avais délaissé mon blog depuis le mois de mars, je suis aussi de retour pour redonner du lustre, à ma façon, à cette danse et à la culture qu’elle révèle ! D’abord pour me réjouir de voir les Festivals de l’été renaître de leur sommeil, à commencer par ceux de Toulouse, de Tarbes, d’Aix les Bains… et quelques autres, qui avaient su prévoir le report de certaines activités programmées pour 2020 et reprises donc cette année. Le choix a été fait de privilégier les activités culturelles, pour montrer que le tango, ce n’est pas seulement la danse et qu’il reste vivace par son terreau culturel. Comment imaginer que cette année, consacrée à la musique d’Astor Piazzolla, la célébration de ce génie du bandonéon puisse être escamotée ? Tarbes a prévu de lui rendre hommage. Comment aussi montrer que le tango étant actif en France avec nos propres musiciens, danseurs, artistes, peintres, conférenciers, chercheurs, écrivains…, nous ne dépendons pas seulement de l’Argentine ou de maestros d’autres pays ? Certes, nous pouvons regretter les couples prestigieux et les grands orchestres talentueux. Mais, de la même façon que nous redécouvrons que notre territoire est propice à des voyages dépaysants, nous pouvons relancer le tango à partir de nos propres ressources. Voir ce qu’a fait Louise Jallu avec son disque récent « Piazzolla 2021. Et c’est à l’honneur des Festivals réputés de s’adapter à une forme plus réduite dans le programme et la durée et de rallumer la flamme. J’incite donc tous ceux qui aiment la culture et la danse à se déplacer pour soutenir les organisateurs, les participants et les bénévoles, toujours en première ligne.

Ils auront sans doute la bonne surprise de pouvoir participer aux milongas de plein air qui seraient autorisées, dans le respect contraignant des règles sanitaires édictées par chaque préfecture. Comme pour les festivals de théâtre ou d’opéra, celles-ci ne sont pas toujours faciles à décrypter, d’autant que les fausses informations qui circulent sur les divers réseaux brouillent les cartes. Mais, il revient à chacun de mesurer le poids des obligations pour choisir de danser en respectant celles-ci … ou de rester sur la réserve. Car danser n’engage pas que le danseur mais aussi tous les partenaires de la milonga avec lesquels nous partageons une proximité. La liberté, n’en déplaise aux râleurs qui prétendent défendre leur libre arbitre, c’est aussi celle de ceux qui ont choisi d’abord l’intérêt collectif dans une épidémie dont on peut craindre qu’elle s’éternise… Et je redoute personnellement que les contradictions qui ont pollué le débat public pendant la pandémie, ne ternissent la convivialité propre aux bals et aux lieux que nous aimons. Et franchement, qui se voit danser avec un masque ou porter un badge « Je suis vacciné » pour rassurer son ou sa partenaire ? Le confinement nous a entraîné à la méfiance, peut être de manière excessive. Mais tout nous incite cependant à la prudence dans cette période transitoire où le relâchement est d’autant plus facile que nous nous sommes sentis brimés par le manque de relations sociales et familiales. Reste à voir si les danseurs reviendront facilement aux milongas : si j’en crois quelques-uns, des réticences vont se manifester en attendant de voir comment évoluent les conditions sanitaires qui restent à préciser à nouveau avec l’ouverture des discothèques et autres festivals. A noter que le Festival d’Aix en Provence et Les Chorégies d’Orange exigent le pass sanitaire. Faut-il le demander aux danseurs ?

Pour ma part, j’essaierai d’apporter une modeste contribution culturelle de trois manières :

* dans un premier temps en réanimant ce blog et je projette un article sur Piazzolla.

* très bientôt, en publiant mon recueil de nouvelles « BALLADE POUR MON TANGO », opération que j’avais suspendue en 2020 par découragement, face à la perspective de ne plus rencontrer les lecteurs éventuels. Aiguillonné par Hélène et par les modifications et enrichissements que j’ai pu apportés en presque 3 ans d’écriture, j’ai décidé de publier à compte d’auteur et ce devrait être réalisé à mi-juillet. Cerise élégamment ajoutée au millefeuilles des Nouvelles, Liliana RAGO, artiste peintre et danseuse d’origine argentine, dont l’atelier est à Pignan, proche de Montpellier, bien connue au delà de la Région, a accepté de préparer des illustrations pour certains des récits et donnera ainsi un lustre supplémentaire à un ouvrage que l’imprimeur annonce soigné. Je devrais avoir l’occasion de le présenter dans divers festivals cet été et à l’occasion lors des conférences.

*Et d’abord à Tarbes, où, avec Chantal BRUNO et Gérard CARDONNET, amis chanteurs, nous donnerons une conférence « Tango, alcool et autres boissons fortes. » pour présenter le tango sur un mode enivrant ! En effet, nombreux sont les textes qui font de l’alcool l’un des remèdes aux douleurs de la rupture avec l’être aimé, un moyen de résister à la trahison, à la jalousie et parfois aux envies de disparaître ! Nous interviendrons sans doute à Avignon, à la rentrée et des contacts sont établis avec d’autres lieux. Bien sûr nous sommes attentifs à toute invitation, comme cela a été le cas l’an dernier à Nîmes. A noter qu’à Tarbes, une autre conférence sera donnée par Solange Bazely, sur Piazzolla, en duo dialogué avec un bandonéoniste.

J’espère donc que vous me suivrez, dans mes diverses interventions et je vous souhaite un bel été, en espérant que nous pourrons enfin danser à nouveau dans la plus grande insouciance.

par chabannonmaurice

En intermède : un article récent sur BUENOS AIRES

Voici quelques années déjà, voyageant dans le métro de la Capitale, nous avons été interpellés par une habitante portègne assise en face de nous et qui, entendant notre langue, nous a révélé qu’elle était de descendance française. Elle travaillait à La Banque Centrale de la ville qu’elle nous a fait visiter, mais surtout, elle nous a montré fièrement plusieurs immeubles, oeuvres de son grand père, un architecte français. Depuis cette rencontre, nous sommes restés en relation avec elle , nous l’avons retrouvée plusieurs fois et nous pensons aujourd’hui à elle, comme à d’autres amis, là bas. L’article ci-dessous témoigne des liens forts qui unissent nos deux cultures.

L’article ci-dessous a été repris par « Courrier International »


Promenade
dans Buenos Aires, la plus parisienne des capitales d’Amérique du Sud

Son centre-ville inspiré des préceptes haussmanniens a souvent valu à Buenos Aires, ville d’immigration européenne, d’être qualifiée de “Paris austral”. Encore aujourd’hui, la francophilie garde de beaux restes dans la capitale argentine. Visite guidée, pauses gourmandes incluses.  

Pendant qu’à l’aube du XXe siècle Buenos Aires se transformait en un Paris d’Amérique latine, les Français s’émerveillaient réciproquement devant les riches et excentriques Argentins, émirs de leur temps. Le monde a changé, et le français retentit moins dans le paysage sonore de la capitale argentine, mais la francophilie reste suffisamment forte chez les porteños pour que l’on puisse s’offrir une grande exploration bleu blanc rouge* de la ville, le temps d’une promenade ou d’un week-end.

Outre les produits à dénicher dans les boutiques et les supermarchés, ou les événements proposés par les festivals et autres manifestations ponctuelles, le circuit “Buenos Aires français” se découvre trois cent soixante-cinq jours par an. Dans plusieurs quartiers et en particulier à Recoleta [dans le centre], bars avec terrasse, façades haussmanniennes et enseignes en francés créent de vrais îlots de parisianité. Ici se dressent les grands palais de l’âge d’or argentin, lorsque Buenos Aires était le Paris austral : l’un d’eux, bâti par la famille Ortiz Basualdo, accueille même depuis 1939 l’ambassade de France. Avec leurs toits d’ardoise, leurs chiens-assis, leurs entrées monumentales et la symétrie de leurs façades, ces hôtels particuliers ayant appartenu à d’illustres familles, quand ils ne sont pas devenus des ambassades, abritent aujourd’hui des musées ou des hôtels de luxe.

Bâtiments, statues et verdure

Quelques pâtés de maisons concentrent les plus remarquables de ces édifices, au départ de la place Pellegrini, dont la forme originale rompt déjà avec le rigide damier espagnol [des rues de la ville] et évoque les squares parisiens*. Sur cette place se trouvent donc l’ambassade de France (qui donne également sur la place Pierre de Coubertin) mais aussi celle du Brésil, dont la façade reproduit celle du musée parisien Jacquemart-André. À deux pas et sur l’avenue Cerrito, le palais Álzaga Unzué est aujourd’hui intégré à l’hôtel [de la chaîne de luxe] Four Seasons.

En remontant l’avenue Alvear, l’hôtel particulier de la famille Fernández-Anchorena, œuvre d’Eduardo Le Monnier [un architecte français (1873-1931) qui a travaillé au Brésil, en Uruguay et en Argentine], abrite le siège de la nonciature apostolique, autrement dit de l’ambassade du Vatican, et a pour voisin immédiat le palais Duhau, transformé il y a quelques années en hôtel cinq étoiles. De là, la rue Rodríguez Peña conduit le promeneur au palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, dont la façade souvent qualifiée de “versaillaise” offre l’une des cartes postales les plus françaises de la capitale argentine.

On le voit, ce n’est pas l’architecture française ou d’inspiration française qui manque à Buenos Aires. Les monuments non plus, à l’image de cette réplique du Penseur de Rodin, sur la place Mariano Moreno, en face du Congrès argentin, que la République* offrit à la República pour son centenaire en 1910. La place de France, car évidemment il y en a une, où un buste de bronze rend hommage à Louis Braille, est occupée en son centre par des espaces verts conçus par Charles “Carlos” Thays [1849-1934], qui fut prolifique à Buenos Aires et y a laissé pour chef-d’œuvre le Jardin botanique [qui porte aujourd’hui son nom]. Le paysagiste français a marqué de son empreinte son pays d’adoption, et c’est à lui que Buenos Aires doit son magnifique cycle chromatique qui change au fil des saisons : rose de l’arbre lapacho en septembre-octobre, rouge du ceibo au printemps, violet du jacaranda en novembre, jaune du tipa en été, et rose de nouveau, à l’automne, avec le palo borracho ou arbre bouteille.

Se régaler à la française

“Après l’effort, le réconfort*”, comme on dit en France. En l’occurrence, après cette petite marche, le temps est venu de choisir une adresse pour manger comme dans une brasserie* parisienne. Si le nom renvoie à l’origine aux fabriques où l’on brassait la bière, il désigne aujourd’hui un établissement moins formel que le restaurant, qui sert des plats généralement traditionnels, plus populaires.

À Buenos Aires, la brasserie par excellence se nomme Pétanque, un hommage au jeu provençal et un concentré de francité en plein San Telmo. Le chef gastronome suisse Pascal Meyer compense ses origines helvétiques en faisant trôner une tour Eiffel de bonne taille au milieu de son établissement. Autre adresse typiquement gauloise sur laquelle Gargantua et Pantagruel auraient certainement jeté leur dévolu si Buenos Aires avait existé en leur temps [les deux personnages de Rabelais datent du début du XVIe siècle, quelques décennies avant la seconde fondation, définitive, de la ville] : le restaurant de l’Union française des anciens combattants, qui semble tout droit sorti d’un film.

À lire aussi:Vignes. La signature chimique de vins argentins confirme le concept de terroir

Derrière une façade anonyme du quartier de Constitución, la salle de restaurant voisine un petit musée informel, où trophées, drapeaux et documents commémorent les deux guerres mondiales. La cuisine ici est diablement traditionnelle, à base de recettes de grand-mère* qui donnent envie de revenir maintes fois pour toutes les goûter. De nombreux autres établissements proposent de la cuisine française, notamment dans le quartier de Palermo.

L’importance des boulangeries

Les boulangeries aussi sont légion, mais deux sont particulièrement chères aux Français expatriés, Co-Pain et Cocu [sic]. La première, non loin du Parque Centenario, mitonne baguettes*, croissants*, financiers* et chaussons aux pommes*, mais surtout une spécialité, petite bombe calorique venue de la Bretagne natale de l’ancien maître des lieux, le kouign-amann. Chez Cocu, la boulangerie se double d’un café servant de délicieuses recettes de chocolat, de pains rustiques et de sandwichs qui font la synthèse entre les goûts français et ceux des Argentins. En parlant de sandwichs, il faudrait être fou pour ne pas penser à Mineral, dans le quartier des affaires de Microcentro, qui a porté aux nues le grand classique des boulangeries françaises qu’est le jambon-beurre*.

Le palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, digne d’une carte postale française.  Aleksandrs Timofejev/CC 3.0 via Wikimedia commons
Le palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, digne d’une carte postale française. Aleksandrs Timofejev/CC 3.0 via Wikimedia commons

Comme en matière d’architecture, notre circuit gastronomique du Buenos Aires français ne peut être exhaustif, mais signalons encore, parmi les lieux historiques, le restaurant du Club Français ou, côté nouveautés, dans le marché de San Telmo, la crêperie [Un dos crêpes] et le bistrot Merci.

Une histoire commune : l’Aéropostale

Promenade, saveurs et, enfin, expériences. Pour le dernier volet de cette exploration des recoins français de l’âme porteña, direction le carrefour entre la diagonale Nord et la rue Florida, où se trouve l’architecture Art déco de [la compagnie d’assurances] La Equitativa del Plata. Elle était dans les années 1930 le siège de l’Aéropostale, l’une des grandes épopées de la première moitié du XXe siècle. Le souvenir des pionniers [français] de l’aviation Guillaumet, Mermoz et Saint-Exupéry reste vif dans la mémoire de Buenos Aires et de ses habitants. En particulier celui de l’auteur du Petit Prince, qui a abondamment puisé dans son expérience de l’Argentine pour ce classique de la littérature et d’autres de ses écrits.

À commencer par le personnage du Petit Prince lui-même, qui serait inspiré de deux petites filles qui vivaient en sauvageonnes* dans les montagnes autour de Concordia et avaient réussi à domestiquer un renardeau. Vous aurez un aperçu de cette anecdote et de la légende de “Saint-Ex” en visitant l’appartement où il vécut, dans le palais Güemes. C’est aujourd’hui un musée qui renferme des fac-similés de lettres et de manuscrits, de maquettes d’avion ainsi que la baignoire où l’écrivain aviateur avait un temps recueilli un bébé phoque.

Autre grand pionnier de l’Aéropostale, Jean Mermoz a laissé son nom au lycée franco-argentin, ainsi qu’à une place et à un monument sur l’avenue Costanera Norte, dans le quartier de Palermo. Pour l’anecdote, les pilotes de cette première Aéropostale volaient à bord d’avions Latécoère, dont le dernier modèle 25 visible dans le monde se trouve au musée national de l’Aéronautique de Morón [situé dans la province de Buenos Aires].

Riche vie culturelle franco-argentine

Impossible de terminer cette balade dans le petit Paris argentin sans mentionner les nombreux cycles, projections, événements, concerts, rencontres qui rapprochent les deux pays. L’Institut français propose toute l’année une sélection de films hexagonaux à voir en ligne, avec une programmation dédiée jusqu’en mars aux femmes cinéastes.

Nul ne peut dire si aura lieu en 2021 l’opération Viví Francia, semaine française qu’organise depuis douze ans la Chambre de commerce franco-argentine pour exalter la présence française en Argentine. Espérons que la pandémie prenne fin aussi pour que puisse rouvrir la boutique française Le Petit Marché.

Pour prolonger ce voyage immobile, rien de tel qu’un livre choisi dans les rayonnages de la dernière librairie française de Buenos Aires, ou dans ceux de sa voisine la médiathèque de l’Alliance française, à lire sous les arbres de la place Grand Bourg, devant la réplique de la maison qu’occupa à Boulogne-sur-Mer le général San Martín [le libérateur (1778-1850) de l’Argentine, du Chili et du Pérou]. Un pain au chocolat ou une tartelette* accompagnera agréablement votre lecture.

* En français dans le texte.Pierre Dumas.

( Cet article a été publié dans sa version originale le 14/02/2021, dans le Journal « La Nacion ») .

Je profite de cet article pour revenir sur la célébration de la naissance de Piazzolla, dont j’ai déjà parlé à propos du numéro spécial de « La Salida » pour signaler un article élogieux du Monde du 17 mars dernier sur le disque récent réalisé par Louise Jallu et son interprétation prospective du tango ( Piazzolla 2021 ).

par chabannonmaurice

UNE ANNEE SANS MILONGAS !

7 mars 2021

Ce dimanche 7 mars, comment ne pas mesurer que, depuis un an, les salles organisant les milongas que nous aimons sont fermées? Et nous ne nous résignons pas, heureusement, à oublier ce que ces rencontres nous apportent non seulement pour la danse qui nous rend si vivants mais aussi pour l’écoute de la musique, qu’elle soit produite par des DJs ou des orchestres. Pas plus que nous ne nous habituons à voir sur les écrans des transmissions de concerts, et plus largement de spectacles, dans des salles vides ou avec un public très restreint. Mais surtout les milongas nous manquent parce qu’elles sont un lieu de grande convivialité et que nous avons besoin des déplacements qui nous y conduisent, de l’accueil qui nous y est fait, des embrassades et des étreintes, des rires et des émotions qu’elles déclanchent, des buffets amicaux et surtout, de retrouver sur la piste les partenaires avec lesquels nous cherchons l’accord dans la musique…

Je voudrais ici avoir une pensée amicalement émue pour tous ceux qui sont les artisans et facilitateurs de ces moments chaleureux : organisateurs et propriétaires des salles, souvent animateurs en même temps ; associations qui font la promotion conviviale du tango ; DJs et créateurs de mini-événements ; musiciens et chanteurs des orchestres privés de publics ; professeurs de danse et de folklore réduits souvent à des cours par vidéo ou rencontres virtuelles ; organisateurs de festivals maintenus dans le plus grande incertitude. Sans oublier les agents techniques et les bénévoles qui font, dans l’ombre, tout le succès des manifestations. Tous attendent, le tango au coeur, qu’on puisse considérer aussi cette forme de culture dansée comme essentielle et que les rapprochements intimes du tango soient possibles. Au delà pensons aussi à tous nos amis argentins dont la détresse économique accroît les déconvenues culturelles, en pleine année de célébration Piazzolla !

Et justement, je dédie à tous ceux là et à ceux que j’aurais oubliés dans ma liste, mais surtout à vous tous, mes amis danseuses et danseurs, ce tango composé par Astor Piazzolla sur un texte de Jorge Luis Borges. Ce grand auteur argentin, prix Nobel de littérature, passe pour une écrivain d’un abord difficile mais il a toujours mis en avant, dans plusieurs oeuvres poétiques, son attachement à sa ville et on retrouve les thèmes du tango et notamment celui du faubourg : « Et c’est peut être que, dans le faubourg, la douleur du temps est plus profonde, peut être pour cette même raison qui rend le souvenir du chèvrefeuille ou du coquelicot des champs de blé plus durable que celui de la rose. » (Miguel Enguinados dans Le caractère argentin de Borges – Cahiers de Lerne – N° de 1981 consacré à Borges. ) Le tango « Alguien le dice al tango » ( Quelqu’un parle au tango ) nous fait entendre la voix du poète, dialoguant avec la danse des faubourgs. J’ai retenu la traduction de Denise Anne CLAVILIER, dans son ouvrage « Barrio de Tango », Editions du Jasmin, 2010. J’ai déjà recommandé cette anthologie organisée d’une manière astucieuse autour de la géographie et de l’histoire de la capitale argentine

Tango que j’ai vu danser / face à un couchant jaune / par ceux qui étaient capables / d’une autre danse, celle du couteau. / Tango de ce Maldonado / avec moins d’eau que de bourbe, / tango sifflé au passage / depuis le siège du cocher.

Désinvolte et insolent, / toujours tu regardais droit dans les yeux. / Tango qui fus le bonheur / d’être homme et d’être courageux. / Tango qui fus heureux, / comme moi aussi je l’ai été, / selon ce que me raconte le souvenir ; / et le souvenir ce fut l’oubli.

Depuis cet hier, combien de choses / nous sont arrivées à tous deux ! / Les séparations et la douleur / d’aimer et de n’être pas aimé. / Je serai mort et tu fredonneras / toujours notre vie. / Buenos Aires ne t’oublie pas, / tango qui fus et qui seras.

Pour l’écoute de ce tango, j’ai choisi sur You Tube, la version avec Edmundo RIVERO, parce qu’elle est sensible et sobre, dans le style général de cette grande voix du tango, et qu’elle illustre magnifiquement le dialogue entre le bandonéon à la manière de Piazzolla et un grand poète qui signe la letra.

Edmundo Rivero – Alguien le dice al tango – YouTubewww.youtube.com › watch

par chabannonmaurice

EMMA

Cette 7ème nouvelle pourrait paraître macabre si elle ne comportait pas sa part de réalisme en cette période où l’Argentine, comme le reste du monde, souffre de la pandémie et a enregistré un nombre élevé de disparitions. Et je me demande parfois ce que sont devenus tant de danseuses et danseurs croisés au hasard de milongas dont ils étaient de fervents habitués. Je crains aussi pour les amis restés là bas, l’Argentine se lançant dans une campagne de vaccination retardée par les difficultés économiques. Par ailleurs, je sais que des danseurs – j’en suis- , à leur départ, ont ou auraient souhaité que leur musique favorite puisse être présente dans la cérémonie d’adieu, ce qui n’est pas toujours du goût, ni de la famille ni des officiants qui pourraient s’étonner d’une musique profane et d’une danse inconvenante. En écrivant Emma, j’ai voulu montrer que la vie continue, avec tout ce qui l’a pétrie, et, en Argentine, avec la gouaille propres aux chauffeurs de taxi avec lesquels j’ai toujours aimé discuter.

Emma signifierait « Celle sur qui s’appuie le Monde. » Émotive et sensible, mais sociable, elle abuse parfois de son charme.

          Allongé sur son lit d’hôpital, Pedro revit, pour la nième fois, les meilleurs moments de sa vie de chauffeur de taxi : une carrière bien remplie, trop tôt contrariée par la concurrence de particuliers non déclarés, puis d’Uber, coqueluche des réseaux sociaux mais pieuvre sournoise, comme le disaient ses collègues avec amertume. Dans la vie quotidienne de Buenos Aires, les taxis tiennent et ont toujours tenu une place importante, et sans eux, la géographie urbaine serait compliquée. D’un prix modéré, même après les augmentations récentes, ils restent un moyen de déplacement facile et rapide que les gens du peuple n’hésitent pas à emprunter. Il suffit de les héler et ils s’arrêtent partout, pour vous conduire partout, dans une circulation bruyante et périlleuse où ils savent se faufiler habilement. C’est à ce métier difficile que Pedro doit autant de bons moments : courses astucieuses dans des rues qu’il connaît comme sa poche, moments d’attente partagés avec les autres chauffeurs – on y refait le monde en critiquant joyeusement les politiciens -, discussions avec les clients auxquels il présente sa vision de la vie argentine… Autant de petits bonheurs, trop vite gâchés par cette saloperie de maladie qui le ronge peu à peu, sournoisement tapie en lui. Il a pourtant toujours été optimiste et fort, même aux moments les plus oppressants de la dictature de la junte, période où la conjoncture politique l’a contraint à dissimuler son métier de journaliste et son militantisme sous une activité quotidienne des plus banales. Comme d’autres, il a dû accepter ce statut de substitution, beaucoup par tempérament volontaire, hérité d’une famille immigrée aux caractères bien trempés, un peu parce qu’il y avait deux lumières dans sa vie : la contemplation quotidienne d’une ville qu’il adorait, et la pratique hebdomadaire du tango, partagée avec son épouse Malena et ses meilleurs copains. Ils formaient, les mercredi soirs et les dimanches après-midi de joyeuses tablées dans les milongas et partageaient, avec la même conviction, le vin, les empanadas, leurs partenaires et la danse.

Maintenant, alité, impuissant face à la maladie, il voudrait conjurer la mort qu’il sait proche et inéluctable. La tumeur qu’on a détectée, après des douleurs abdominales survenues brutalement, lui laisse peu de chances de s’en tirer : le médecin cancérologue a été clair, comme le souhaitait Pedro. Cependant abasourdi par une annonce aussi brutale, il a alors oscillé entre résignation et volonté de combattre, mais il a dû passer par des examens et des traitements pénibles qui ont quand même altéré la belle énergie qui le caractérisait. Il n’a pu remettre les pieds sur la piste d’une milonga et c’est pour lui la tristesse suprême. Il a tenté un temps de se réconforter en relisant les textes des tangos qui parlent de la mort, particulièrement cette «Balada para mi muerte» d’Horacio Ferrer, poète qu’il vénère parce qu’il l’a transporté un jour au Tortoni. Ce soir là, il l’avait écouté réciter les letras de sa composition et avait été fasciné par le bonhomme. Mais maintenant, il est las, redoute les affres de la maladie et celles de la séparation d’avec Malena… Qu’est-ce qui l’attend ? La torpeur qui l’envahit, sous l’effet de la douleur et des traitements, l’empêche même de sombrer dans ses rêves, plus ou moins érotiques, où il retrouve le plus souvent Emma. Il flotte dans une sorte de ouate déplaisante où se mêlent des bruits de circulation, comme s’il était dans son taxi, des airs de tango, réminiscences confuses de la piste, et les bruits de l’hôpital, pas dans le couloir et tintements des instruments maniés par les infirmières.

Emma, c’était une apparition d’un soir à la milonga, une infirmière venue à un congrès médical, un fantôme d’une nuit, un rêve de chauffeur de taxi… Il avait deviné ses occupations aux étiquettes de ses bagages frappées du logo d’une organisation internationale. Dans le taxi de Pedro qui l’amenait en ville, elle lui avait demandé de chercher de la musique de tango sur la radio 2X4 qui en diffuse toute la journée. Il s’abreuvait lui-même de cette station, très écoutée dans la capitale, et roulait souvent en chantant à tue-tête. Bavard, comme tous les chauffeurs argentins, il avait immédiatement engagé la conversation sur cette dan­se magique, pour Pedro aussi, source de plaisir, beaucoup plus que le polo, qui l’inté­ressait mais restait hors de portée du prolétaire de base… Et il était toujours étonné de constater comment le tango avait essaimé dans le monde entier, se réjouis­sant de l’apport touristique pour le pays et des petites ressources engrangées par les chauffeurs de taxi. Aujourd’hui, la danse aimantait cette belle inconnue : « J’aimerais pouvoir danser ce soir : pouvez vous me conseiller une bonne milonga ? – Je peux même vous y conduire si vous me dites à quelle heure.» Il avait ré­pondu cela sans arrière-pensée, comme à une cliente. Mais en poursuivant le parcours, il avait examiné à la dérobée la jeune femme rousse, et sentit qu’il émanait d’elle une sensualité discrète et fascinante. Tout en admirant, comme chaque jour, la capitale, décor qu’il aimait tant, il s’était dit qu’il pouvait aller plus loin dans ses propositions. « Si vous ne connaissez pas la ville, qui n’est pas sûre la nuit, je peux même vous accompagner car je danse aussi, et vous faire connaître quelques amis habitués de Gricel : vous serez assurément invitée et c’est, pour les Fran­çaises surtout, un lieu sympathique.» C’était vrai qu’entrer dans le cercle des initiés, pour une étrangère, donnait la certitude d’être sollicitée toute la soirée, sans faire tapisserie. Il avait ensuite regretté sa maladresse en lui ayant attribué une nationalité que sa seule élégance autorisait, mais il ne s’était pourtant pas trompé. Et quelle audace de s’être imposé comme chevalier servant ! Mais derrière cette proposition, Pedro avait caché un autre espoir : celui de tenir dans ses bras cette belle Européenne, comme un bain de jouvence et un retour aux sources de ses propres origines. Baisser doucement la fenêtre de son taxi et regarder avec délectation les jolies femmes qui ondulaient sur le trottoir, c’était un des grands plaisirs que s’offrait Pedro quand il était en activité comme chauffeur. Sa femme, qu’il allait écarter ce soir-là, le savait, car elle l’avait deviné aux sous-entendus des collègues qu’ils réunissaient fréquemment pour des repas gastronomiques animés à la Parilla Bravo, tenue par un chanteur de tango de ses amis. Mais elle n’avait jamais pris ombrage de cette fantaisie, qu’elle considérait comme un hommage à la jeunesse. Il regardait plus les belles femmes que les voitures et alors ? Elle avait coutume de rétorquer aux amis qui la titillaient sur ce travers connu de son mari : « Tant qu’il ne touche pas, c’est bien, c’est une activité esthétique. Et c’est un hâbleur, plus rapide en paroles qu’en actions… » Pedro, lui, affir­mait qu’admirer les jeunes femmes, c’était une sorte de remède anti-rides et un talisman contre la mort. Aussi, quand Emma acquiesça, la ville lui parut encore plus belle et la danse plus attrayante. Effectivement, ce soir-là, il eut le plaisir de tenir dans ses bras l’infirmière qui vivait d’ailleurs admirablement le tango. Cela n’alla pas plus loin que les discussions entre deux tendas, les adornos élégants d’Emma et la chaleur palpitante de son corps tout près du sien, un verre de vin partagé, mais ces instants alimentèrent longtemps les rêves plus ou moins troubles de Pedro. C’était avant la maladie, et, depuis, il avait su par ses collègues que sa partenaire d’un soir avait pris l’habitude de venir régulièrement danser à Buenos Aires et qu’elle avait cherché son taxi…

Quand il comprit qu’il était condamné et que les traitements ne permettraient qu’un court sursis, Pedro a écrit son testament, griffonné quelques souvenirs de son métier de taxi, et il a fait une étrange demande à sa femme. « Dans mes derniers ins­tants, je souhaiterais que tu sois là et que tout soit facile car ce qui compte, c’est l’Avenir, le Futur. Le futur, il sera beau, non pas lorsque tout sera marchandisé ou uberisé, mais quand il s’établira une convivialité heureuse entre des hommes qui ne se rencontrent plus. Je les vois tous plongés vers un téléphone, même au bal. Dans les parillas, les jeunes ne se prennent plus la main et ne se regardent plus dans les yeux : ils consultent leur écran ! Te souviens-tu des milongas que nous avons vécues ? Tout le monde se connaissait et s’y respectait et j’avais chaque fois l’impression d’y rajeunir… et encore plus quand je faisais danser de jeunes femmes, dit-il avec un clin d’oeil. Quand les gens dansent ensemble, non seulement le bal tourne bien, mais le monde tourne bien. Et dans tous les pays du monde, on danse. Une partie du futur et de la jeunesse éternelle est dans le maintien de ces pratiques culturelles ou folklori­ques et toujours sociales. Quand viendra le moment et que tout sera fini, je souhaite trois choses : que soient présents mes proches copains chauffeurs de taxi, parce qu’ils sont encore le futur de la ville ; que vous mettiez deux morceaux que j’aime : « La Cumparsita », ce tango d’adieu, chanté par Castillo, puis « La Luna Tucumana« , chanté par Mercedes Sosa, notre zamba d’amour que nous avons dansée quelquefois. Et enfin, si on fait une quête, destine-la à notre association de tango, pour l’aider à durer. C’est grâce à elle que notre quartier tient encore debout… » Malena n’avait pas voulu paraître ni émue, ni étonnée par cette demande à la fois étrange et attendrissante, et elle savait qu’elle aurait à affronter bien des réticences, côté familial et paroissial. Mais elle connaissait toutefois l’importance que les Argentins accordent aux voeux des mourants, et cette demande de Pedro était comme une obligation et un passage de relais.

Quelques jours après le décès de Pedro, dans l’église Nuestra Señora del Rosario, tandis qu’autour du cercueil, la famille éplorée, soutenant une Malena rési­gnée, tentait de faire bonne figure, on entendit en sourdine, d’abord une zamba pen­dant que les amis faisaient tourner au bout de leurs bras, des foulards, accessoires et emblèmes de cette danse folklorique. Sur le cercueil, on avait posé une grande photo où le couple Pedro-Malena, souriant lumineusement, avait été saisi dans une milonga. Puis retentit « La Cumparsita », au moment où les porteurs sortirent le défunt sur le parvis. Là trône de longue date le majestueux mausolée de Belgrano, l’un des généraux artisans de l’Indépendance. Un grand homme et à ses pieds, un modeste argentin qui quittait ce monde. D’un côté l’Histoire mythique de l’Amérique du Sud, parfois enjolivée au nom du drapeau et, de l’autre, le quotidien des anonymes, tissu de petits faits et de souffran­ces dissimulées… Alors, sous les yeux ébahis du curé qui n’avait pas voulu qu’un hommage profane ait lieu dans la Basilique, l’adieu prit un tour festif. Les camarades de travail, jeunes et vieux, tous en grande tenue de bal, les cheveux gominés com­me aux plus beaux jours de leur compagnonnage, le regard concentré, dansèrent devant le cercueil, autour de la statue du Général. Et pendant que se déroulait cette étrange cérémonie, Malena, étonnamment lucide et apaisée, distribuait des petits papiers au public sur lesquels étaient écrits deux des vers du tango :

« Partout, en tout lieu tu es là / Comme un morceau de ma vie…»

Une jeune femme rousse, dissimulée dans l’anonymat de la foule, tendit la main pour prendre un exemplaire. Deux larmes coulaient sur ses joues : Emma, alertée par un copain du défunt, revoyait le sourire un peu fanfaron de Pedro, ce soir où à Gricel, il lui offrit l’abrazo prévenant, avant de l’envelopper dans le silence qui précéda les premiers pas. Pour elle, Pedro restait le type même de l’Argentin, accueillant, serviable, séducteur, un peu hâbleur, mais avec une telle aisance dans le tango qu’elle en parle encore dans les milongas françaises. Jamais elle n’a retrouvé cette allégresse de la danse, cette précision du pas et finalement cette prestance, malgré l’embonpoint dû à l’âge et à la bonne chère. Mais Emma pleure aussi sur ce temps qui passe trop vite et engloutit dans l’oubli tant de gens modestes, brusquement emportés dans l’anonymat de la mort. Elle pleure sur cet accueil jovial qu’elle a goûté en Argentine, sur cet amour de la vie, celui des longues tables amicales, des piropos aux jolies femmes et des applaudissements frénétiques pour encourager les solos de bandonéon…

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Mes lecteurs fidèles retrouveront quelques mots d’argentin qui leur sont devenus familiers, sinon, ils se reporteront au lexique des nouvelles précédentes.

* Le général Manuel BELGRANO ( 1770-1820 ) est un des héros de l’Indépendance argentine et il est notamment reconnu pour avoir « inventé » le drapeau argentin. En 2020, l’Argentine lui a rendu de nombreux hommages, un peu éclipsés par les contraintes de la pandémie.

* » Balada para mi muerte »- 1968est, comme d’autres morceaux écrit par Ferrer, le fruit d’une collaboration poétique avec Astor Piazzolla. S’y entremêlent couplets chantés et récitatifs qui donnent un souffle anticipateur à ce morceau. «  Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango… / Je rangerai tranquillement les choses de ma vie, / mon humble poésie d’adieux et de combats, / Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen. « . Dans la même veine, les deux complices ont écrit, comme en écho, en 1970, « Preludio para el ano 3001″ où ils imaginent la renaissance ( voir sur Ferrer et ce tango dans la nouvelle Julia ( 04/12/2020 ). « La Luna tucumana » voir la nouvelle Matilda ( 28/09/2020 ) « La Cumparsita » est sans doute le tango le plus connu sinon le plus célèbre. Sur une musique d’un uruguayen Gerardo Matos Rodriguez, et des paroles ajoutées plus tard par Pascal Contursi, c’était à l’origine une marche de carnaval. Le morceau clôt généralement les milongas. Piazzolla affirmait que c’était le pire des tangos, d’autant que de multiples versions en existent.

Comme j’ai fait référence à Astor Piazzolla, je signale que l’année 2021 célèbre dans le monde entier l’anniversaire de sa naissance. Certaines manifestations ont déjà eu lieu mais on peut craindre, avec les contraintes sanitaires que d’autres soient supprimées ou présentées en virtuel, sans un public qui se doit pourtant d’honorer un grand du tango. Je recommande à cette occasion, le numéro spécial N° 121 de février, que « La Salida » vient de lui consacrer à partir de divers points de vue. En cette période difficile pour le tango, il est important que chacun contribue à sa survie et s’abonner à La Salida est une action en ce sens. Pour ce faire : contact@letempsdutango.com ou aller sur le site letempsdu tango.com > la salida > abonnement. A signaler aussi, un disque exceptionnel de la bandonéoniste Louise Jallu et de ses partenaires  » Piazzolla 2021″ dont il est d’ailleurs question dans le numéro spécial ci-dessus.

par chabannonmaurice