En intermède : un article récent sur BUENOS AIRES

Voici quelques années déjà, voyageant dans le métro de la Capitale, nous avons été interpellés par une habitante portègne assise en face de nous et qui, entendant notre langue, nous a révélé qu’elle était de descendance française. Elle travaillait à La Banque Centrale de la ville qu’elle nous a fait visiter, mais surtout, elle nous a montré fièrement plusieurs immeubles, oeuvres de son grand père, un architecte français. Depuis cette rencontre, nous sommes restés en relation avec elle , nous l’avons retrouvée plusieurs fois et nous pensons aujourd’hui à elle, comme à d’autres amis, là bas. L’article ci-dessous témoigne des liens forts qui unissent nos deux cultures.

L’article ci-dessous a été repris par « Courrier International »


Promenade
dans Buenos Aires, la plus parisienne des capitales d’Amérique du Sud

Son centre-ville inspiré des préceptes haussmanniens a souvent valu à Buenos Aires, ville d’immigration européenne, d’être qualifiée de “Paris austral”. Encore aujourd’hui, la francophilie garde de beaux restes dans la capitale argentine. Visite guidée, pauses gourmandes incluses.  

Pendant qu’à l’aube du XXe siècle Buenos Aires se transformait en un Paris d’Amérique latine, les Français s’émerveillaient réciproquement devant les riches et excentriques Argentins, émirs de leur temps. Le monde a changé, et le français retentit moins dans le paysage sonore de la capitale argentine, mais la francophilie reste suffisamment forte chez les porteños pour que l’on puisse s’offrir une grande exploration bleu blanc rouge* de la ville, le temps d’une promenade ou d’un week-end.

Outre les produits à dénicher dans les boutiques et les supermarchés, ou les événements proposés par les festivals et autres manifestations ponctuelles, le circuit “Buenos Aires français” se découvre trois cent soixante-cinq jours par an. Dans plusieurs quartiers et en particulier à Recoleta [dans le centre], bars avec terrasse, façades haussmanniennes et enseignes en francés créent de vrais îlots de parisianité. Ici se dressent les grands palais de l’âge d’or argentin, lorsque Buenos Aires était le Paris austral : l’un d’eux, bâti par la famille Ortiz Basualdo, accueille même depuis 1939 l’ambassade de France. Avec leurs toits d’ardoise, leurs chiens-assis, leurs entrées monumentales et la symétrie de leurs façades, ces hôtels particuliers ayant appartenu à d’illustres familles, quand ils ne sont pas devenus des ambassades, abritent aujourd’hui des musées ou des hôtels de luxe.

Bâtiments, statues et verdure

Quelques pâtés de maisons concentrent les plus remarquables de ces édifices, au départ de la place Pellegrini, dont la forme originale rompt déjà avec le rigide damier espagnol [des rues de la ville] et évoque les squares parisiens*. Sur cette place se trouvent donc l’ambassade de France (qui donne également sur la place Pierre de Coubertin) mais aussi celle du Brésil, dont la façade reproduit celle du musée parisien Jacquemart-André. À deux pas et sur l’avenue Cerrito, le palais Álzaga Unzué est aujourd’hui intégré à l’hôtel [de la chaîne de luxe] Four Seasons.

En remontant l’avenue Alvear, l’hôtel particulier de la famille Fernández-Anchorena, œuvre d’Eduardo Le Monnier [un architecte français (1873-1931) qui a travaillé au Brésil, en Uruguay et en Argentine], abrite le siège de la nonciature apostolique, autrement dit de l’ambassade du Vatican, et a pour voisin immédiat le palais Duhau, transformé il y a quelques années en hôtel cinq étoiles. De là, la rue Rodríguez Peña conduit le promeneur au palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, dont la façade souvent qualifiée de “versaillaise” offre l’une des cartes postales les plus françaises de la capitale argentine.

On le voit, ce n’est pas l’architecture française ou d’inspiration française qui manque à Buenos Aires. Les monuments non plus, à l’image de cette réplique du Penseur de Rodin, sur la place Mariano Moreno, en face du Congrès argentin, que la République* offrit à la República pour son centenaire en 1910. La place de France, car évidemment il y en a une, où un buste de bronze rend hommage à Louis Braille, est occupée en son centre par des espaces verts conçus par Charles “Carlos” Thays [1849-1934], qui fut prolifique à Buenos Aires et y a laissé pour chef-d’œuvre le Jardin botanique [qui porte aujourd’hui son nom]. Le paysagiste français a marqué de son empreinte son pays d’adoption, et c’est à lui que Buenos Aires doit son magnifique cycle chromatique qui change au fil des saisons : rose de l’arbre lapacho en septembre-octobre, rouge du ceibo au printemps, violet du jacaranda en novembre, jaune du tipa en été, et rose de nouveau, à l’automne, avec le palo borracho ou arbre bouteille.

Se régaler à la française

“Après l’effort, le réconfort*”, comme on dit en France. En l’occurrence, après cette petite marche, le temps est venu de choisir une adresse pour manger comme dans une brasserie* parisienne. Si le nom renvoie à l’origine aux fabriques où l’on brassait la bière, il désigne aujourd’hui un établissement moins formel que le restaurant, qui sert des plats généralement traditionnels, plus populaires.

À Buenos Aires, la brasserie par excellence se nomme Pétanque, un hommage au jeu provençal et un concentré de francité en plein San Telmo. Le chef gastronome suisse Pascal Meyer compense ses origines helvétiques en faisant trôner une tour Eiffel de bonne taille au milieu de son établissement. Autre adresse typiquement gauloise sur laquelle Gargantua et Pantagruel auraient certainement jeté leur dévolu si Buenos Aires avait existé en leur temps [les deux personnages de Rabelais datent du début du XVIe siècle, quelques décennies avant la seconde fondation, définitive, de la ville] : le restaurant de l’Union française des anciens combattants, qui semble tout droit sorti d’un film.

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Derrière une façade anonyme du quartier de Constitución, la salle de restaurant voisine un petit musée informel, où trophées, drapeaux et documents commémorent les deux guerres mondiales. La cuisine ici est diablement traditionnelle, à base de recettes de grand-mère* qui donnent envie de revenir maintes fois pour toutes les goûter. De nombreux autres établissements proposent de la cuisine française, notamment dans le quartier de Palermo.

L’importance des boulangeries

Les boulangeries aussi sont légion, mais deux sont particulièrement chères aux Français expatriés, Co-Pain et Cocu [sic]. La première, non loin du Parque Centenario, mitonne baguettes*, croissants*, financiers* et chaussons aux pommes*, mais surtout une spécialité, petite bombe calorique venue de la Bretagne natale de l’ancien maître des lieux, le kouign-amann. Chez Cocu, la boulangerie se double d’un café servant de délicieuses recettes de chocolat, de pains rustiques et de sandwichs qui font la synthèse entre les goûts français et ceux des Argentins. En parlant de sandwichs, il faudrait être fou pour ne pas penser à Mineral, dans le quartier des affaires de Microcentro, qui a porté aux nues le grand classique des boulangeries françaises qu’est le jambon-beurre*.

Le palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, digne d’une carte postale française.  Aleksandrs Timofejev/CC 3.0 via Wikimedia commons
Le palais Sarmiento, siège du ministère argentin de l’Éducation, digne d’une carte postale française. Aleksandrs Timofejev/CC 3.0 via Wikimedia commons

Comme en matière d’architecture, notre circuit gastronomique du Buenos Aires français ne peut être exhaustif, mais signalons encore, parmi les lieux historiques, le restaurant du Club Français ou, côté nouveautés, dans le marché de San Telmo, la crêperie [Un dos crêpes] et le bistrot Merci.

Une histoire commune : l’Aéropostale

Promenade, saveurs et, enfin, expériences. Pour le dernier volet de cette exploration des recoins français de l’âme porteña, direction le carrefour entre la diagonale Nord et la rue Florida, où se trouve l’architecture Art déco de [la compagnie d’assurances] La Equitativa del Plata. Elle était dans les années 1930 le siège de l’Aéropostale, l’une des grandes épopées de la première moitié du XXe siècle. Le souvenir des pionniers [français] de l’aviation Guillaumet, Mermoz et Saint-Exupéry reste vif dans la mémoire de Buenos Aires et de ses habitants. En particulier celui de l’auteur du Petit Prince, qui a abondamment puisé dans son expérience de l’Argentine pour ce classique de la littérature et d’autres de ses écrits.

À commencer par le personnage du Petit Prince lui-même, qui serait inspiré de deux petites filles qui vivaient en sauvageonnes* dans les montagnes autour de Concordia et avaient réussi à domestiquer un renardeau. Vous aurez un aperçu de cette anecdote et de la légende de “Saint-Ex” en visitant l’appartement où il vécut, dans le palais Güemes. C’est aujourd’hui un musée qui renferme des fac-similés de lettres et de manuscrits, de maquettes d’avion ainsi que la baignoire où l’écrivain aviateur avait un temps recueilli un bébé phoque.

Autre grand pionnier de l’Aéropostale, Jean Mermoz a laissé son nom au lycée franco-argentin, ainsi qu’à une place et à un monument sur l’avenue Costanera Norte, dans le quartier de Palermo. Pour l’anecdote, les pilotes de cette première Aéropostale volaient à bord d’avions Latécoère, dont le dernier modèle 25 visible dans le monde se trouve au musée national de l’Aéronautique de Morón [situé dans la province de Buenos Aires].

Riche vie culturelle franco-argentine

Impossible de terminer cette balade dans le petit Paris argentin sans mentionner les nombreux cycles, projections, événements, concerts, rencontres qui rapprochent les deux pays. L’Institut français propose toute l’année une sélection de films hexagonaux à voir en ligne, avec une programmation dédiée jusqu’en mars aux femmes cinéastes.

Nul ne peut dire si aura lieu en 2021 l’opération Viví Francia, semaine française qu’organise depuis douze ans la Chambre de commerce franco-argentine pour exalter la présence française en Argentine. Espérons que la pandémie prenne fin aussi pour que puisse rouvrir la boutique française Le Petit Marché.

Pour prolonger ce voyage immobile, rien de tel qu’un livre choisi dans les rayonnages de la dernière librairie française de Buenos Aires, ou dans ceux de sa voisine la médiathèque de l’Alliance française, à lire sous les arbres de la place Grand Bourg, devant la réplique de la maison qu’occupa à Boulogne-sur-Mer le général San Martín [le libérateur (1778-1850) de l’Argentine, du Chili et du Pérou]. Un pain au chocolat ou une tartelette* accompagnera agréablement votre lecture.

* En français dans le texte.Pierre Dumas.

( Cet article a été publié dans sa version originale le 14/02/2021, dans le Journal « La Nacion ») .

Je profite de cet article pour revenir sur la célébration de la naissance de Piazzolla, dont j’ai déjà parlé à propos du numéro spécial de « La Salida » pour signaler un article élogieux du Monde du 17 mars dernier sur le disque récent réalisé par Louise Jallu et son interprétation prospective du tango ( Piazzolla 2021 ).

par chabannonmaurice

UNE ANNEE SANS MILONGAS !

7 mars 2021

Ce dimanche 7 mars, comment ne pas mesurer que, depuis un an, les salles organisant les milongas que nous aimons sont fermées? Et nous ne nous résignons pas, heureusement, à oublier ce que ces rencontres nous apportent non seulement pour la danse qui nous rend si vivants mais aussi pour l’écoute de la musique, qu’elle soit produite par des DJs ou des orchestres. Pas plus que nous ne nous habituons à voir sur les écrans des transmissions de concerts, et plus largement de spectacles, dans des salles vides ou avec un public très restreint. Mais surtout les milongas nous manquent parce qu’elles sont un lieu de grande convivialité et que nous avons besoin des déplacements qui nous y conduisent, de l’accueil qui nous y est fait, des embrassades et des étreintes, des rires et des émotions qu’elles déclanchent, des buffets amicaux et surtout, de retrouver sur la piste les partenaires avec lesquels nous cherchons l’accord dans la musique…

Je voudrais ici avoir une pensée amicalement émue pour tous ceux qui sont les artisans et facilitateurs de ces moments chaleureux : organisateurs et propriétaires des salles, souvent animateurs en même temps ; associations qui font la promotion conviviale du tango ; DJs et créateurs de mini-événements ; musiciens et chanteurs des orchestres privés de publics ; professeurs de danse et de folklore réduits souvent à des cours par vidéo ou rencontres virtuelles ; organisateurs de festivals maintenus dans le plus grande incertitude. Sans oublier les agents techniques et les bénévoles qui font, dans l’ombre, tout le succès des manifestations. Tous attendent, le tango au coeur, qu’on puisse considérer aussi cette forme de culture dansée comme essentielle et que les rapprochements intimes du tango soient possibles. Au delà pensons aussi à tous nos amis argentins dont la détresse économique accroît les déconvenues culturelles, en pleine année de célébration Piazzolla !

Et justement, je dédie à tous ceux là et à ceux que j’aurais oubliés dans ma liste, mais surtout à vous tous, mes amis danseuses et danseurs, ce tango composé par Astor Piazzolla sur un texte de Jorge Luis Borges. Ce grand auteur argentin, prix Nobel de littérature, passe pour une écrivain d’un abord difficile mais il a toujours mis en avant, dans plusieurs oeuvres poétiques, son attachement à sa ville et on retrouve les thèmes du tango et notamment celui du faubourg : « Et c’est peut être que, dans le faubourg, la douleur du temps est plus profonde, peut être pour cette même raison qui rend le souvenir du chèvrefeuille ou du coquelicot des champs de blé plus durable que celui de la rose. » (Miguel Enguinados dans Le caractère argentin de Borges – Cahiers de Lerne – N° de 1981 consacré à Borges. ) Le tango « Alguien le dice al tango » ( Quelqu’un parle au tango ) nous fait entendre la voix du poète, dialoguant avec la danse des faubourgs. J’ai retenu la traduction de Denise Anne CLAVILIER, dans son ouvrage « Barrio de Tango », Editions du Jasmin, 2010. J’ai déjà recommandé cette anthologie organisée d’une manière astucieuse autour de la géographie et de l’histoire de la capitale argentine

Tango que j’ai vu danser / face à un couchant jaune / par ceux qui étaient capables / d’une autre danse, celle du couteau. / Tango de ce Maldonado / avec moins d’eau que de bourbe, / tango sifflé au passage / depuis le siège du cocher.

Désinvolte et insolent, / toujours tu regardais droit dans les yeux. / Tango qui fus le bonheur / d’être homme et d’être courageux. / Tango qui fus heureux, / comme moi aussi je l’ai été, / selon ce que me raconte le souvenir ; / et le souvenir ce fut l’oubli.

Depuis cet hier, combien de choses / nous sont arrivées à tous deux ! / Les séparations et la douleur / d’aimer et de n’être pas aimé. / Je serai mort et tu fredonneras / toujours notre vie. / Buenos Aires ne t’oublie pas, / tango qui fus et qui seras.

Pour l’écoute de ce tango, j’ai choisi sur You Tube, la version avec Edmundo RIVERO, parce qu’elle est sensible et sobre, dans le style général de cette grande voix du tango, et qu’elle illustre magnifiquement le dialogue entre le bandonéon à la manière de Piazzolla et un grand poète qui signe la letra.

Edmundo Rivero – Alguien le dice al tango – YouTubewww.youtube.com › watch

par chabannonmaurice

EMMA

Cette 7ème nouvelle pourrait paraître macabre si elle ne comportait pas sa part de réalisme en cette période où l’Argentine, comme le reste du monde, souffre de la pandémie et a enregistré un nombre élevé de disparitions. Et je me demande parfois ce que sont devenus tant de danseuses et danseurs croisés au hasard de milongas dont ils étaient de fervents habitués. Je crains aussi pour les amis restés là bas, l’Argentine se lançant dans une campagne de vaccination retardée par les difficultés économiques. Par ailleurs, je sais que des danseurs – j’en suis- , à leur départ, ont ou auraient souhaité que leur musique favorite puisse être présente dans la cérémonie d’adieu, ce qui n’est pas toujours du goût, ni de la famille ni des officiants qui pourraient s’étonner d’une musique profane et d’une danse inconvenante. En écrivant Emma, j’ai voulu montrer que la vie continue, avec tout ce qui l’a pétrie, et, en Argentine, avec la gouaille propres aux chauffeurs de taxi avec lesquels j’ai toujours aimé discuter.

Emma signifierait « Celle sur qui s’appuie le Monde. » Émotive et sensible, mais sociable, elle abuse parfois de son charme.

          Allongé sur son lit d’hôpital, Pedro revit, pour la nième fois, les meilleurs moments de sa vie de chauffeur de taxi : une carrière bien remplie, trop tôt contrariée par la concurrence de particuliers non déclarés, puis d’Uber, coqueluche des réseaux sociaux mais pieuvre sournoise, comme le disaient ses collègues avec amertume. Dans la vie quotidienne de Buenos Aires, les taxis tiennent et ont toujours tenu une place importante, et sans eux, la géographie urbaine serait compliquée. D’un prix modéré, même après les augmentations récentes, ils restent un moyen de déplacement facile et rapide que les gens du peuple n’hésitent pas à emprunter. Il suffit de les héler et ils s’arrêtent partout, pour vous conduire partout, dans une circulation bruyante et périlleuse où ils savent se faufiler habilement. C’est à ce métier difficile que Pedro doit autant de bons moments : courses astucieuses dans des rues qu’il connaît comme sa poche, moments d’attente partagés avec les autres chauffeurs – on y refait le monde en critiquant joyeusement les politiciens -, discussions avec les clients auxquels il présente sa vision de la vie argentine… Autant de petits bonheurs, trop vite gâchés par cette saloperie de maladie qui le ronge peu à peu, sournoisement tapie en lui. Il a pourtant toujours été optimiste et fort, même aux moments les plus oppressants de la dictature de la junte, période où la conjoncture politique l’a contraint à dissimuler son métier de journaliste et son militantisme sous une activité quotidienne des plus banales. Comme d’autres, il a dû accepter ce statut de substitution, beaucoup par tempérament volontaire, hérité d’une famille immigrée aux caractères bien trempés, un peu parce qu’il y avait deux lumières dans sa vie : la contemplation quotidienne d’une ville qu’il adorait, et la pratique hebdomadaire du tango, partagée avec son épouse Malena et ses meilleurs copains. Ils formaient, les mercredi soirs et les dimanches après-midi de joyeuses tablées dans les milongas et partageaient, avec la même conviction, le vin, les empanadas, leurs partenaires et la danse.

Maintenant, alité, impuissant face à la maladie, il voudrait conjurer la mort qu’il sait proche et inéluctable. La tumeur qu’on a détectée, après des douleurs abdominales survenues brutalement, lui laisse peu de chances de s’en tirer : le médecin cancérologue a été clair, comme le souhaitait Pedro. Cependant abasourdi par une annonce aussi brutale, il a alors oscillé entre résignation et volonté de combattre, mais il a dû passer par des examens et des traitements pénibles qui ont quand même altéré la belle énergie qui le caractérisait. Il n’a pu remettre les pieds sur la piste d’une milonga et c’est pour lui la tristesse suprême. Il a tenté un temps de se réconforter en relisant les textes des tangos qui parlent de la mort, particulièrement cette «Balada para mi muerte» d’Horacio Ferrer, poète qu’il vénère parce qu’il l’a transporté un jour au Tortoni. Ce soir là, il l’avait écouté réciter les letras de sa composition et avait été fasciné par le bonhomme. Mais maintenant, il est las, redoute les affres de la maladie et celles de la séparation d’avec Malena… Qu’est-ce qui l’attend ? La torpeur qui l’envahit, sous l’effet de la douleur et des traitements, l’empêche même de sombrer dans ses rêves, plus ou moins érotiques, où il retrouve le plus souvent Emma. Il flotte dans une sorte de ouate déplaisante où se mêlent des bruits de circulation, comme s’il était dans son taxi, des airs de tango, réminiscences confuses de la piste, et les bruits de l’hôpital, pas dans le couloir et tintements des instruments maniés par les infirmières.

Emma, c’était une apparition d’un soir à la milonga, une infirmière venue à un congrès médical, un fantôme d’une nuit, un rêve de chauffeur de taxi… Il avait deviné ses occupations aux étiquettes de ses bagages frappées du logo d’une organisation internationale. Dans le taxi de Pedro qui l’amenait en ville, elle lui avait demandé de chercher de la musique de tango sur la radio 2X4 qui en diffuse toute la journée. Il s’abreuvait lui-même de cette station, très écoutée dans la capitale, et roulait souvent en chantant à tue-tête. Bavard, comme tous les chauffeurs argentins, il avait immédiatement engagé la conversation sur cette dan­se magique, pour Pedro aussi, source de plaisir, beaucoup plus que le polo, qui l’inté­ressait mais restait hors de portée du prolétaire de base… Et il était toujours étonné de constater comment le tango avait essaimé dans le monde entier, se réjouis­sant de l’apport touristique pour le pays et des petites ressources engrangées par les chauffeurs de taxi. Aujourd’hui, la danse aimantait cette belle inconnue : « J’aimerais pouvoir danser ce soir : pouvez vous me conseiller une bonne milonga ? – Je peux même vous y conduire si vous me dites à quelle heure.» Il avait ré­pondu cela sans arrière-pensée, comme à une cliente. Mais en poursuivant le parcours, il avait examiné à la dérobée la jeune femme rousse, et sentit qu’il émanait d’elle une sensualité discrète et fascinante. Tout en admirant, comme chaque jour, la capitale, décor qu’il aimait tant, il s’était dit qu’il pouvait aller plus loin dans ses propositions. « Si vous ne connaissez pas la ville, qui n’est pas sûre la nuit, je peux même vous accompagner car je danse aussi, et vous faire connaître quelques amis habitués de Gricel : vous serez assurément invitée et c’est, pour les Fran­çaises surtout, un lieu sympathique.» C’était vrai qu’entrer dans le cercle des initiés, pour une étrangère, donnait la certitude d’être sollicitée toute la soirée, sans faire tapisserie. Il avait ensuite regretté sa maladresse en lui ayant attribué une nationalité que sa seule élégance autorisait, mais il ne s’était pourtant pas trompé. Et quelle audace de s’être imposé comme chevalier servant ! Mais derrière cette proposition, Pedro avait caché un autre espoir : celui de tenir dans ses bras cette belle Européenne, comme un bain de jouvence et un retour aux sources de ses propres origines. Baisser doucement la fenêtre de son taxi et regarder avec délectation les jolies femmes qui ondulaient sur le trottoir, c’était un des grands plaisirs que s’offrait Pedro quand il était en activité comme chauffeur. Sa femme, qu’il allait écarter ce soir-là, le savait, car elle l’avait deviné aux sous-entendus des collègues qu’ils réunissaient fréquemment pour des repas gastronomiques animés à la Parilla Bravo, tenue par un chanteur de tango de ses amis. Mais elle n’avait jamais pris ombrage de cette fantaisie, qu’elle considérait comme un hommage à la jeunesse. Il regardait plus les belles femmes que les voitures et alors ? Elle avait coutume de rétorquer aux amis qui la titillaient sur ce travers connu de son mari : « Tant qu’il ne touche pas, c’est bien, c’est une activité esthétique. Et c’est un hâbleur, plus rapide en paroles qu’en actions… » Pedro, lui, affir­mait qu’admirer les jeunes femmes, c’était une sorte de remède anti-rides et un talisman contre la mort. Aussi, quand Emma acquiesça, la ville lui parut encore plus belle et la danse plus attrayante. Effectivement, ce soir-là, il eut le plaisir de tenir dans ses bras l’infirmière qui vivait d’ailleurs admirablement le tango. Cela n’alla pas plus loin que les discussions entre deux tendas, les adornos élégants d’Emma et la chaleur palpitante de son corps tout près du sien, un verre de vin partagé, mais ces instants alimentèrent longtemps les rêves plus ou moins troubles de Pedro. C’était avant la maladie, et, depuis, il avait su par ses collègues que sa partenaire d’un soir avait pris l’habitude de venir régulièrement danser à Buenos Aires et qu’elle avait cherché son taxi…

Quand il comprit qu’il était condamné et que les traitements ne permettraient qu’un court sursis, Pedro a écrit son testament, griffonné quelques souvenirs de son métier de taxi, et il a fait une étrange demande à sa femme. « Dans mes derniers ins­tants, je souhaiterais que tu sois là et que tout soit facile car ce qui compte, c’est l’Avenir, le Futur. Le futur, il sera beau, non pas lorsque tout sera marchandisé ou uberisé, mais quand il s’établira une convivialité heureuse entre des hommes qui ne se rencontrent plus. Je les vois tous plongés vers un téléphone, même au bal. Dans les parillas, les jeunes ne se prennent plus la main et ne se regardent plus dans les yeux : ils consultent leur écran ! Te souviens-tu des milongas que nous avons vécues ? Tout le monde se connaissait et s’y respectait et j’avais chaque fois l’impression d’y rajeunir… et encore plus quand je faisais danser de jeunes femmes, dit-il avec un clin d’oeil. Quand les gens dansent ensemble, non seulement le bal tourne bien, mais le monde tourne bien. Et dans tous les pays du monde, on danse. Une partie du futur et de la jeunesse éternelle est dans le maintien de ces pratiques culturelles ou folklori­ques et toujours sociales. Quand viendra le moment et que tout sera fini, je souhaite trois choses : que soient présents mes proches copains chauffeurs de taxi, parce qu’ils sont encore le futur de la ville ; que vous mettiez deux morceaux que j’aime : « La Cumparsita », ce tango d’adieu, chanté par Castillo, puis « La Luna Tucumana« , chanté par Mercedes Sosa, notre zamba d’amour que nous avons dansée quelquefois. Et enfin, si on fait une quête, destine-la à notre association de tango, pour l’aider à durer. C’est grâce à elle que notre quartier tient encore debout… » Malena n’avait pas voulu paraître ni émue, ni étonnée par cette demande à la fois étrange et attendrissante, et elle savait qu’elle aurait à affronter bien des réticences, côté familial et paroissial. Mais elle connaissait toutefois l’importance que les Argentins accordent aux voeux des mourants, et cette demande de Pedro était comme une obligation et un passage de relais.

Quelques jours après le décès de Pedro, dans l’église Nuestra Señora del Rosario, tandis qu’autour du cercueil, la famille éplorée, soutenant une Malena rési­gnée, tentait de faire bonne figure, on entendit en sourdine, d’abord une zamba pen­dant que les amis faisaient tourner au bout de leurs bras, des foulards, accessoires et emblèmes de cette danse folklorique. Sur le cercueil, on avait posé une grande photo où le couple Pedro-Malena, souriant lumineusement, avait été saisi dans une milonga. Puis retentit « La Cumparsita », au moment où les porteurs sortirent le défunt sur le parvis. Là trône de longue date le majestueux mausolée de Belgrano, l’un des généraux artisans de l’Indépendance. Un grand homme et à ses pieds, un modeste argentin qui quittait ce monde. D’un côté l’Histoire mythique de l’Amérique du Sud, parfois enjolivée au nom du drapeau et, de l’autre, le quotidien des anonymes, tissu de petits faits et de souffran­ces dissimulées… Alors, sous les yeux ébahis du curé qui n’avait pas voulu qu’un hommage profane ait lieu dans la Basilique, l’adieu prit un tour festif. Les camarades de travail, jeunes et vieux, tous en grande tenue de bal, les cheveux gominés com­me aux plus beaux jours de leur compagnonnage, le regard concentré, dansèrent devant le cercueil, autour de la statue du Général. Et pendant que se déroulait cette étrange cérémonie, Malena, étonnamment lucide et apaisée, distribuait des petits papiers au public sur lesquels étaient écrits deux des vers du tango :

« Partout, en tout lieu tu es là / Comme un morceau de ma vie…»

Une jeune femme rousse, dissimulée dans l’anonymat de la foule, tendit la main pour prendre un exemplaire. Deux larmes coulaient sur ses joues : Emma, alertée par un copain du défunt, revoyait le sourire un peu fanfaron de Pedro, ce soir où à Gricel, il lui offrit l’abrazo prévenant, avant de l’envelopper dans le silence qui précéda les premiers pas. Pour elle, Pedro restait le type même de l’Argentin, accueillant, serviable, séducteur, un peu hâbleur, mais avec une telle aisance dans le tango qu’elle en parle encore dans les milongas françaises. Jamais elle n’a retrouvé cette allégresse de la danse, cette précision du pas et finalement cette prestance, malgré l’embonpoint dû à l’âge et à la bonne chère. Mais Emma pleure aussi sur ce temps qui passe trop vite et engloutit dans l’oubli tant de gens modestes, brusquement emportés dans l’anonymat de la mort. Elle pleure sur cet accueil jovial qu’elle a goûté en Argentine, sur cet amour de la vie, celui des longues tables amicales, des piropos aux jolies femmes et des applaudissements frénétiques pour encourager les solos de bandonéon…

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Mes lecteurs fidèles retrouveront quelques mots d’argentin qui leur sont devenus familiers, sinon, ils se reporteront au lexique des nouvelles précédentes.

* Le général Manuel BELGRANO ( 1770-1820 ) est un des héros de l’Indépendance argentine et il est notamment reconnu pour avoir « inventé » le drapeau argentin. En 2020, l’Argentine lui a rendu de nombreux hommages, un peu éclipsés par les contraintes de la pandémie.

* » Balada para mi muerte »- 1968est, comme d’autres morceaux écrit par Ferrer, le fruit d’une collaboration poétique avec Astor Piazzolla. S’y entremêlent couplets chantés et récitatifs qui donnent un souffle anticipateur à ce morceau. «  Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango… / Je rangerai tranquillement les choses de ma vie, / mon humble poésie d’adieux et de combats, / Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen. « . Dans la même veine, les deux complices ont écrit, comme en écho, en 1970, « Preludio para el ano 3001″ où ils imaginent la renaissance ( voir sur Ferrer et ce tango dans la nouvelle Julia ( 04/12/2020 ). « La Luna tucumana » voir la nouvelle Matilda ( 28/09/2020 ) « La Cumparsita » est sans doute le tango le plus connu sinon le plus célèbre. Sur une musique d’un uruguayen Gerardo Matos Rodriguez, et des paroles ajoutées plus tard par Pascal Contursi, c’était à l’origine une marche de carnaval. Le morceau clôt généralement les milongas. Piazzolla affirmait que c’était le pire des tangos, d’autant que de multiples versions en existent.

Comme j’ai fait référence à Astor Piazzolla, je signale que l’année 2021 célèbre dans le monde entier l’anniversaire de sa naissance. Certaines manifestations ont déjà eu lieu mais on peut craindre, avec les contraintes sanitaires que d’autres soient supprimées ou présentées en virtuel, sans un public qui se doit pourtant d’honorer un grand du tango. Je recommande à cette occasion, le numéro spécial N° 121 de février, que « La Salida » vient de lui consacrer à partir de divers points de vue. En cette période difficile pour le tango, il est important que chacun contribue à sa survie et s’abonner à La Salida est une action en ce sens. Pour ce faire : contact@letempsdutango.com ou aller sur le site letempsdu tango.com > la salida > abonnement. A signaler aussi, un disque exceptionnel de la bandonéoniste Louise Jallu et de ses partenaires  » Piazzolla 2021″ dont il est d’ailleurs question dans le numéro spécial ci-dessus.

par chabannonmaurice

EN ATTENDANT DE RETROUVER LE TANGO « Le flot de la poésie continuera de couler. »

Malgré les tentatives de quelques-uns pour essayer de maintenir des cours par visio-conférences ou contacts par « Zoom », et même de faire vivre des semblants de rencontres, qui croit vraiment que nous pourrons bientôt retrouver les milongas que nous aimons, dont la qualité musicale et conviviale est portée par le plaisir de danser ensemble et dans l’échange des partenaires ? Nous essayons tous d’espérer que les festivals que nous aimons, et qui se préparent discrètement, pourront avoir lieu cet été, et qu’au moins nous pourrons tomber le masque et danser en plein air… Et surtout retrouver les autres, les prendre dans nos bras, voir leurs yeux briller… L’attente fait vivre mais elle est souvent difficile au vu de l’instabilité sanitaire et des fluctuations politiques et sociales qui s’en suivent. Comment ne pas constater d’ailleurs que l’inventivité culturelle qui a agrémenté le premier confinement s’essouffle, au moins autant que la gratitude qui s’adressait aux soignants et autre petites mains de la vie quotidienne ?

Il est urgent de trouver des refuges pour compenser les manques et combler les vides, et de même que le tango est une une expression culturelle majeure, patrimoine mondial de l’humanité, d’autres chemins poétiques peuvent nous offrir de belles découvertes et je souhaite partager quelques lectures récentes, car elles sont porteuses de sérénité.

* J.M.G Le Clézio, prix Nobel de littérature, sort du registre habituel du roman avec le dernier ouvrage qu’il a publié et présenté à l’émission  » La Grande Librairie » « Le flot de la poésie continuera de couler » ( Philippe Rey – novembre 2020 ) écrit avec la collaboration de Dong Qiang, professeur à l’Université de Pékin et traducteur, poète francophone et calligraphe. Il y présente plusieurs poètes de la période historique Tang ( commencée en 618 et se poursuivant jusqu’en 907 ) et notamment Li Bai . Comme le montre l’écrivain, la poésie chinoise  » est sans doute le moyen de garder le contact avec le monde réel. C’est une poésie symbiotique qui nous invite au voyage hors de nous même , nous fait partager les règnes, les durées, les rêves ». Pour ceux qui pratiquent les techniques gymniques orientales de détente, comme le Qi Gong, elle est un complément indispensable d’éveil du corps et de l’esprit. Deux extraits des poèmes de Li Bai :

« Ma fille très belle a pour nom Pingyang / Elle s’appuie sur les pêchers et effeuille les fleurs / Elle effeuille les fleurs et ne me trouve pas / Alors ses larmes coulent comme une fontaine. » ( A mes jeunes enfants restés à l’est de Lu.)

« Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut / Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance : seuls, nous restons face à face, le Mont Jingting et moi / Sans nous lasser jamais l’un de l’autre. » ( Assis devant le Mont Jingting. )

*Marc Alexandre Oho Bambe »ouvre une voie toute différente avec son roman « Les Lumières d’ Oujda » ( Calmann Levy – août 2020. ) J’avoue que je ne connaissais pas cet auteur, poète, écrivain et slameur sous le nom de Capitaine Alexandre. Les curieux pourront trouver de multiples renseignements sur la toile. Son ouvrage mélange d’ailleurs harmonieusement tous les genres pour raconter l’odyssée tragique des migrants africains que l’auteur connaît bien pour les avoir accueillis, aidés et accompagnés dans une association située à Oujda au Maroc. C’est l’occasion d’une ode à la fraternité et à l’amour mais c’est aussi un chant de douleur et de regret du pays quitté. Voilà qui nous ramène à l’Argentine et au tango, avec la nostalgie des immigrés :

« Il y a toujours le manque / D’un être / D’un pays / D’une terre / D’une mer / D’une montagne / D’un paysage / D’un visage / D’un plat / D’un parfum / D’une odeur / D’une langue / D’une ville / D’une vie de rien / Grande comme un tout / Part de vide / Impossible à combler. »

Ces deux ouvrages sont une incitation à l’évasion et à la sérénité dont nous avons besoin en ces périodes un peu rudes où les annonces nécrologiques rythment malheureusement la pandémie. Après le départ de Copes que j’ai signalé dans l’article précédent, j’ai relevé celui de Cesar Isella, chanteur folkloriste natif de Salta, moins connu que Mercedes Sosa ou Atahualpa Yupanqui qu’il avait côtoyés, et qui avait soutenu la consécration du Festival de Cosquin en y participant régulièrement. C’est l’occasion de rappeler qu’en Argentine le folklore est tout aussi vivace que le tango et fait l’objet d’un bel engouement comme le montre la vidéo ci dessous. Cesar y interprète « Cancion con todos », un beau titre pour cette période de COVID. Cette chanson est d’ailleurs considérée comme l’hymne unificateur sud-américain. Il n’est donc pas étonnant que l’annonce du décès du chanteur ait été en première page des journaux argentins.

Chante avec moi, chante, frère américain / Libère ton espoir avec un cri dans la voix.

par chabannonmaurice

Le grand danseur Juan Carlos COPES a quitté la scène du tango…

Même les journaux français et européens ont signalé un fait nécrologique qui était à la une des quotidiens argentins : le décès le 16 janvier dernier de Juan Carlos Copes, le GRAND DANSEUR de ces quatre vingts dernières années. Sa fille Johana, avec laquelle il dansait dans la dernière partie de sa vie, a annoncé qu’il était décédé des suites de la Covid.

J’ai déjà eu l’occasion de parler de lui dans plusieurs articles et, récemment, dans l’article d’hommage à Samuel Paty ( voir le 19/10/2020 ). J’avais choisi en illustration, le poème « Existir » de Horacio Ferrer sur lequel Juan Carlos dansait, dans un silence religieux avec sa fille. Vous pouvez vous y reporter. Mais le Maestro s’était fait connaître pour le couple brillant qu’il avait formé avec Maria Nieves, entre 1964 et 1973, portant le tango de la milonga à la scène et dans les plus grandes salles du monde. Ce couple talentueux, mais aussi tumultueux dans ses amours et ses exigences chorégraphiques, a inventé le tango de scène, notamment dans un travail mené avec Astor Piazzolla dès l’année 1956 et qui culminera dans le petit Opéra que le musicien compose avec Horacio Ferrer « Maria de Buenos Aires« . Ils se sont illustrés brillamment ensuite avec « Tango Argentino » qui, en 1973 marque le grand retour en force de la danse, après les années de dictature. C’est aussi la date à laquelle ils se séparent mais ils danseront encore comme partenaires jusqu’en 1997. Non sans déchirement : Juan Carlos est resté le grand amour de Maria qui ne s’est jamais consolée de leur rupture : tout cela est dit de façon magnifique dans le film  » Ultimo Tango » ou « Un tango mas » que je relate dans mon article du 23/12/2020, après l’avoir vu à Buenos Aires. Maria, à sa rencontre avec le danseur, disait avoir trouvé son Stradivarius… et l’amour !

Juan Carlos Copes avait une haute conception du tango et pouvait dire : « Pour moi, le tango est la seule danse qui embrase l’imagination et la créativité, au point qu’elle peut raconter sans mot, en seulement trois minutes, une grande histoire d’amour et de haine ». Pour confirmer cette affirmation, vous trouverez des enregistrements sur You Tube, dont des extraits du film où Pablo Veron se glisse dans les pas du danseur. J’en ai choisi deux, à des moments différents de la carrière de Copes :

par chabannonmaurice

CANDELARIA

J’ai connu une Candelaria, qui nous avait fortuitement invités à son mariage sur la terrasse d’un vieil immeuble argentin : souvenir convivial ! J’ai dansé avec des Brésiliennes qui venaient en petit groupe chaque année en Argentine pour fuir l’agitation du Carnaval et en profiter pour louer leur logement à prix d’or : moments insolites ! Nous avons participé, voilà longtemps, au Carnaval de Rio de Janeiro, en spectateurs éblouis : une féérie contagieuse ! Et cette nouvelle est née du brassage de tous ces souvenirs… ( et d’un goût du fantasme ? )

Candelaria : celle qui resplendit. De personnalité brillante, prêtes aux premiers rôles, en amantes de l’esthétique et de l’art, les Candelaria sont fidèles en amour et en amitié.

        Au café notable “El Federal”, Emmanuel, arrivé à Buenos Aires depuis quelques jours, se délecte d’une bière pression et d’une belle tranche de tourte aux épinards. Il s’est installé au bar, car dans ce restaurant animé et toujours bondé, c’est le coin qui avait enchanté son attention lorsqu’il était venu là la première fois. Qui ne serait pas fasciné par cette arcade en bois précieux, ornée d’un fronton avec volutes en feuilles d’acanthe, portant en son centre une vieille horloge, dominant un large comptoir imposant sur lequel trônent d’appétissantes tartes salées ou sucrées et des monceaux d’empanadas ? De part et d’autre de l’horloge, le bois évidé est décoré de vitraux aux couleurs bleues et vertes dominantes, agrémentées de quelques taches violettes. Deux serveurs enjoués évoluent derrière le bar devant un fond mural avec des armoires du même bois, où sont collectionnés des bocaux d’olives, d’amuse-gueule et des bouteilles poussiéreuses, au moins aussi notables que le bar. Emmanuel vient à San Telmo pour ce moment de pause, le plus souvent en semaine, plutôt que pour la Feria dominicale, trop fréquentée par les touristes. Attablé devant le bar, il a l’impression d’être comme couronné et protégé par l’arcade. Il sait qu’il rencontrera là des connaissances du monde du tango, qui apprécient le lieu, comme lui.

D’ailleurs, voilà Philibert, qui passe six mois de l’année à Buenos Aires, courant les soirées de bal avec deux objectifs bien précis sur lesquels on l’amène vite à parler : sélectionner les milongas élitistes et y chercher la connexion. Quand il en parle, la connexion parfaite paraît être le Graal ! Cela amuse Emmanuel qui préfère les bals populaires tout en y respectant les codes pour se couler au mieux dans le moule argentin. D’ailleurs, il y fait des rencontres intéressantes et il lui semble avoir trouvé plusieurs fois de beaux accords avec ses partenaires. Emmanuel est moins souvent que d’autres Français dans la capitale, un mois par an environ, mais s’il vient régulièrement, c’est qu’il aime cette atmosphère sociale des milongas portègnes, ce je ne sais quoi qui les distingue des bals européens. Avec Philibert, ils pourraient en discuter pendant des heures, sans jamais tomber d’accord sur leur philosophie du tango. Son compagnon du moment est intarissable sur les vertus chorégraphiques des danseuses et explique avec le plus grand enthousiasme qu’il faut respecter une hiérarchie de ces mérites en instituant un ordre des choix pour le carnet de bal, ce qui aurait été de règle chez les milongueros, à une certaine période… Emmanuel ne peut se retenir d’ironiser « Mais as-tu la connexion avec toutes ? – Malheureusement non – Alors ta quête est décevante ? » Philibert ne répond pas et préfère abandonner le sujet, sans pour autant démordre de sa propre pratique. Lorsqu’il se retrouve seul, Emmanuel s’agace de cette façon de faire obsessionnelle. Il est vrai que des Maestros dont il a suivi les cours mettent aussi en avant cette recherche. Il est vrai que des psychologues se sont penchés sur ce jeu subtil entre deux corps partenaires qui dit beaucoup d’un attrait sexuel. Il est vrai que ce fait est souvent exploité et amplifié dans le tango de scène et que le cinéma s’en est servi largement. Mais Emmanuel se refuse à entrer dans un monde du tango qui serait compliqué et passionnel, avec son lot de compétition amoureuse et de jalousie torturée. Lui qui aime observer tout ce qui se passe dans une milonga, veut se préserver et garder à la danse son caractère ludique, tout en ayant conscience qu’il vient à Buenos Aires pour trouver à ces rendez-vous de danse toutes les saveurs musicales et sociales.

Le même soir, il se rend dans une de ses salles favorites où l’atmosphère est bon enfant mais où les codes sont respectés. Il a d’ailleurs totalement adopté l’invitation à la mirada, car elle est gage de liberté de choix pour les partenaires. Et tellement plus élégante que certaines manières européennes, contraignantes pour les femmes, qui ne peuvent guère refuser à un cavalier planté devant elles ! Ce soir, cela fonctionne bien car toutes les danseuses qu’il a invitées ont accepté sans réticence, il se sent à l’aise dans son corps et dans la musique. Le DJ, Daniel, est apprécié de tous pour ses choix traditionnels : beaucoup d’habitués élisent cette milonga pour la qualité de la musicalisation. Emmanuel ne danse pas toutes les tandas ; il aime déguster sa boisson en écoutant certaines séries par pur plaisir, D’Arienzo, par exemple, dont il savoure la virtuosité explosive, sans toujours aimer l’interpréter.

Panneau peint sur toile par Marie-Chloë Pujol – Moata

Aujourd’hui, c’est justement au cours d’un de ces moments de pause, qu’il détaille un groupe de femmes qu’il n’a jamais vues dans cette salle. Elles ont quelque chose de différent des Argentines et il suppose que ce sont des Colombiennes ou des Brésiliennes, qui, à certaines périodes de vacances, débarquent en nombre dans les salles. L’une d’elles, allure élancée et regard hardi, l’attire et il soutient la mirada dès la tanda suivante. Gagné : elle hoche la tête et lui sourit. Il s’approche d’elle, s’appliquant à ne pas trahir trop visiblement sa joie et sa hâte à la rencontrer. Quand elle se lève et accepte l’abrazo, elle le regarde avec un sourire avenant, car elle a été peu sollicitée, alors qu’elle est si pimpante et peut être intimidante de ce fait. Enhardi, Emmanuel applique le rite local en effleurant sa joue d’un léger baiser. Quelle douceur et fraîcheur de peau ! Il sait immédiatement qu’une tanda particulière s’annonce à sa façon de respirer, l’abandon confiant de sa main, le contact délicat de sa poitrine, le silence qui s’établit entre eux, le recueillement qui précède le premier mouvement lentement partagé, autant de signes d’un moment exceptionnel dans cette soirée qui s’annonçait banale. Il a à peine eu le temps d’apprécier sa robe, mi-longue et aux couleurs exotiques, avec un décolleté pudique. Toutes les danseuses qu’il avait tenues jusque là dans ses bras s’étaient révélées attentives et élégantes, mais, de la Japonaise réservée à l’Allemande malhabile, en passant par l’Argentine prudente, il n’avait pas perçu d’émotion particulière. Maintenant, ils dansent et, sans se connaître, ils savent déjà que le moment est à vivre intensément. Au fil du tango, leur abrazo se fait plus intime et le danseur l’ajuste deux fois, avec l’approbation muette de sa partenaire. Emmanuel a reconnu “Emoción” joué par Canaro, avec, inhabituellement pour les milongas portègnes, Gardel au chant. Mais cela donne au tango une saveur sensuelle et historique à la fois, qui dope tout le bal. Il se sent en état de grâce… Mais sans pour autant s’abstraire du bal qui tourne parfaitement, englobant chaque couple dans un ensemble complice. Au début de la tanda, Emmanuel a engagé prudemment sa partenaire dans une marche simple et élégante et il a conduit quelques tours, tout en douceur : elle a parfaitement suivi. Il sent qu’elle est totalement réceptive et, toujours en parfaite entente, elle exécute les figures demandées comme si elle les avait pressenties. Sa main droite se fait plus douce avec quelque chose de tendrement sensuel qui l’émeut. Quand le premier tango se termine elle reste appuyée contre lui dans un silence où il ne perçoit plus que son souffle, il sent une légère pression de ses doigts. Remerciements ? Complicité ? Invitation à plus encore ? Elle se dégage de l’étreinte comme à regret et le regarde alors avec un sourire à la fois enjôleur et réservé. « Muy bien ! » se borne-t-elle à murmurer à son partenaire qui stationne devant elle, un peu emprunté, dans l’attente. Lui révélera-t-elle son prénom parmi ceux auxquels il accorde un peu bêtement une valeur symbolique ? Dès le second tango, il perçoit que ce sera encore plus intime car elle place sa tête de telle façon qu’il sent son souffle tout proche au point que leurs haleines se mêlent. Elle a pris soin de sucer des pastilles mentholées et c’est plus déroutant que désagréable. Stimulé par la musique de Canaro, Emmanuel se lance dans la danse avec plus de conviction encore, assuré de l’harmonie avec sa partenaire qui lui murmure alors qu’elle s’appelle Candelaria. Est-ce l’effet musical du prénom ou la particularité du moment, comme si elle voulait sceller un peu plus leur intimité ? Est-ce la proximité de sa bouche d’où sont sorties les quatre syllabes harmonieuses ? Toujours est-il que notre danseur marque un imperceptible moment de trouble sensuel. Elle l’a senti, car sa main gauche, dans le dos de son cavalier, exerce à nouveau une minuscule pression qui se veut rassurante, mais en réalité se révèle enveloppante. Le prénom continue à chanter dans sa tête, enlacé avec la musique du tango et porteur d’une allégresse qu’il ne parvient pas à maîtriser. Il relâche un peu son abrazo et marque une pause, comme pour prendre ses distances. Il n’y parvient pas car elle resserre contradictoirement son bras gauche et il sent à nouveau ses seins tout proches, très proches, si doux… Le troisième tango va-t-il l’enflammer encore plus ? Et à cette seconde pause, il réalise que, contrairement à son habitude, il n’a pas envie de parler pour échanger des banalités : ils se comprennent sans rien dire et partagent le silence autant que la musique. Tout au plus dit-il qu’il est Français. Emmanuel réalise qu’il est peut-être en train de vivre la fameuse connexion dont Philibert lui a parlé ce matin. Oui, mais elle, que sent-elle ? Elle se borne à lui révéler qu’elle est Brésilienne, créant un trouble à la fois teinté d’un peu d’exotisme et de beaucoup de fantasmes… Le troisième tango, toujours de Canaro, qui débute se reconnaît immédia­tement : c’est “El Panuelito”, au tempo bien identifiable, où la mélodie est dessinée une fois au violon, puis à la guitare et enfin au bandonéon. Ces solos invitent à une sorte de recueillement partagé qui rompt avec le rythme marqué du morceau. Cette fois, Emmanuel et Candelaria sont en totale communion et quand il fait une entrada pour pousser sa jambe en enganché, il sent qu’intentionnellement, elle met une légère résistance et leurs cuisses se touchent. Elle ne cache plus son plaisir et quand ils passent devant la grande glace du fond de la salle, il voit qu’elle a les yeux fermés et un sourire apparemment heureux. D’ailleurs, son propre visage s’est ouvert, totalement détendu, visiblement béat, alors qu’habituellement, il n’est jamais vraiment assuré de son guidage. Ne se laisserait-il pas aller à une certaine prétention de petit macho, tout ce qu’il déteste habituellement ? Et pourtant, tout semble aller de soi dans cette musique qu’ils vivent pleinement. A la façon dont elle se presse contre lui quand cesse le tango, il obtient la réponse à la question qu’il se posait : elle partage bien avec lui cette entente inattendue. Grand bonheur ! Il bénit le DJ qui a composé des séries de quatre tangos, et celle-ci se termine avec “El Adios”, dont l’ouverture les plonge dans l’allégresse, avec une introduction faussement gaie par rapport au sens de la letra. Ce n’est pas un Canaro, bizarrement, mais c’est un très beau choix pour couronner cette séquence inouïe qu’ils vivent intensément. Dès les premières paroles, Emmanuel redoute ce qu’elles disent de la douleur de la séparation :                                                                                                                                       

« Y la desolación, mirándote partir, / Quebraba de emoción mi pobre voz… / El sueño más feliz, moria en el adiós / Y el cielo para mi se obscureció. »

« Et la dévastation, en te voyant partir, / Brisa d’émotion ma pauvre voix, / Le rêve le plus heureux, mourut dans l’adieu / Et le ciel s’obscurcit pour moi. »

Jamais il n’avait senti cette joie mêlée d’une sorte de panique, au fur et à mesure que se déroule la musique et qu’approche le refrain final qu’il connaît trop bien, car cette composition fait partie de l’anthologie de ses tangos favoris, ceux qu’il ne manque pas de danser. Mais aujourd’hui, c’est exceptionnel, et s’il ne se souvient pas d’une seule des danseuses avec lesquelles il a pu partager cette musique, il a l’impression d’avoir toujours connu Candelaria et il a peur de la perdre… Il sait pourtant qu’il ne la connait pas et qu’il n’a aucun droit sur elle, au delà des pas et des émotions complices.

« Y habrá un silencio / Profundo y grave, / Llorando en mi corazón. »

« Et il y eut un silence / Profond et grave, / Qui pleurait dans mon coeur. »

La musique s’éteint sur cette plainte et, dans le silence qui tombe sur eux, malgré le brouhaha des danseurs qui regagnent leurs places, Emmanuel ose un baiser léger dans le cou de Candelaria qui relève la tête, avec un visage heureux, mais dans ses yeux ne perlerait-il pas comme un trouble retenu ? Elle ne dit rien et se laisse raccompagner à sa place, leurs doigts encore entrelacés, jusqu’à la séparation. Elle se retourne alors pour un « Muchas gracias ! » qui signifie bien plus que cela.  Emmanuel regagne son siège dans le ravissement. Il lui faut un long moment pour réaliser qu’il est là, dans cette milonga familière, avec des voisins qu’il connaît mais avec lesquels il n’a pas envie de parler. Il lui semble qu’il appartient à un autre monde : une sorte de jardin enchanté dans lequel, il y a quelques instants seulement, il tenait une belle femme dans l’abrazo. Et sans beaucoup y réfléchir, il sent qu’il voudrait plus que ce qu’a dit le « Muchas gracias » de Candelaria. Il regarde vers sa place qu’elle n’occupe plus, et il la cherche sur la piste. Quelques instants après, il la voit dans le cercle des danseurs tout près de lui, dans les bras d’un milonguero qui passe pour être la coqueluche de la milonga, qui le sait et se met en vitrine… Léger pincement de jalousie d’Emmanuel, qu’il se reproche vite car elle affiche un air si morne et si indifférent qu’il ne sait que penser. On dirait qu’elle s’ennuie alors que son partenaire multiplie les figures qu’elle exécute bien mais sans conviction… Son regard croise celui d’Emmanuel et son visage s’éclaire d’un beau sourire. C’est comme une incitation mais Emmanuel connaît les codes portègnes. S’il invite une nouvelle fois cette inconnue, ce sera vu comme un engagement, dans cette milonga où il est maintenant connu. Il se rappelle très clairement ce que lui avait dit une Argentine qu’il invitait pour la troisième fois, alors qu’il était un néophyte du tango, la première année où il était venu à Buenos Aires, avec une compagne française : « Ta femme ne va pas me faire d’histoire ? » Tout au simple plaisir de l’accord avec une partenaire momentanée, et par ailleurs charmante, il avait réalisé que le tango pouvait dire beaucoup plus que sa chorégraphie et il en découvrait les conventions. Alors, avec Candelaria qu’il brûle d’inviter à nouveau ? Elle ne danse plus et refuse les invitations ; il reste vissé à son siège et redoute une déception s’il se risque à inviter quelqu’un d’autre. Elle décide de quitter la milonga. Quand il voit qu’elle se dirige vers le vestiaire, il la rejoint, appréhendant de perdre sa trace. Elle a sans nul doute la même crainte car elle lui tend un papier sur lequel elle a écrit son adresse et son téléphone à Rio de Janeiro. Elle précise, qu’avec ses amies du groupe, elles reprennent l’avion le lendemain. « On danse aussi le tango au Brésil, et puis il y a le Carnaval… J’aimerais tellement qu’on se retrouve plus longuement, pour la connexion, un bel accord… » Emmanuel, interloqué par le propos, est incapable de dire autre chose que « Pourquoi pas ! », regrettant de ne pas l’avoir invitée à nouveau en dépit des codes. Elle le serre fort dans ses bras, l’embrasse sur la joue avec fougue, si près de ses lèvres … Elle le presse à nouveau de manière chaleureuse et rejoint ses amies qui lui sourient, complices. « Hasta luego ! » .

      En février de l’année suivante, Emmanuel est au Carnaval de Rio, et tandis que Candelaria, qui fait partie d’un club, se déhanche sur un char, coiffée d’une magnifique couronne de plumes vertes, il se fond dans la troupe colorée où elle l’a fait entrer. Il a accepté cette offre sans réticences, comme un défit amoureux. De temps en temps, il tourne sur lui-même pour la regarder, dans sa tenue suffisamment dénudée pour qu’il imagine bien toutes les beautés de ce corps qu’il connaît maintenant, et dont il rêvait depuis cet instant unique de connexion. Il sourit en pensant à Philibert, qui est sans doute loin de supposer que leur conversation, au Bar El Federal, a conduit son ami au Brésil. Et qui plus est, pour danser la samba dans un costume insolite et coloré, où il pourrait se sentir ridicule s’il n’avait pas des réminiscences des Carnavals argentins au son des bandas ! Car, quelle énergie commune dans ces manifestations auxquelles il a participé plusieurs fois au début de l’année. Il faut dire que la fête occupe alors la rue avec un déchaînement qui rappelle que la très européenne capitale argentine est d’abord sud-américaine. Emmanuel se souvient aussi que plusieurs tangos font référence à ces festivités où les ruptures amoureuses sont dramatiquement amplifiées par l’ambiance festive du Carnaval ! Mais ici, à Rio, tout est plus corporel encore, plus sensuel, plus survolté ! Un rêve éveillé !

Et dans ce songe coloré et bruyant, surtout que Candelaria ne le quitte pas !

  • Enganché ( el ) : figure du tango, pratiquée par la femme qui recule sous la pression d’une entrada appuyée de l’homme, en ramenant un pied croisé derrière l’autre. Entrada ( la ) : entrée du pied et d’une partie de la jambe d’un des danseurs entre les jambes du partenaire pour prendre l’espace et lancer un tour ou une figure. hasta luego ( à bientôt ) – Muchas gracias ( merci beaucoup ) – Muy bien ( très bien ), sont des expressions de la vie courante.
  • « El adios » : sur ce tango, voir l’article du 09/05/2020. Je le détaille dans la liste de mes tangos préférés. « El panuelito » tango , musique de Juan de Dios Filiberto et letra de Gabino Coria Peñaloza ( 1920 ). Ce morceau reprend un thème fréquent dans le tango, celui d’une pièce du vêtement qui rappelle douloureusement l’être aimé et enfui. « Una Emocion » tango ( 1943 ), musique de Raul Kaplun et letra de José M. Sune : toujours le thème de la nostalgie des souvenirs…

par chabannonmaurice

MEILLEURS VOEUX POUR 2021 !

Pour tous les amoureux du tango sous toutes ses formes, mais plus particulièrement pour les danseurs, l’année 2020 a été désolante, avec la fermeture des milongas et la perte de la convivialité qu’elles entretenaient. Tous ceux qui donnent des cours de danse, de musique, de chant, et qui en vivent du même coup, sont gravement touchés et doivent parfois se reconvertir avec plus ou moins de bonheur. Nous pensons à eux. Les échanges que j’ai eus avec l’Argentine montrent que la situation, là bas, est encore plus dramatique du point de vue économique social et culturel, et tous les acteurs du tango sont impactés, même si certains d’entre eux se battent pour essayer d’entretenir le genre par les divers moyens audio-visuels. Mais on sent bien que tous ces substituts aléatoires s’essoufflent et plusieurs salles connues ont dû fermer, par exemple celle d’Oliveiro, qui était tenue par Anita Goldberg, et facilitait l’accès à la musique des enfants des barrios défavorisés. Par ailleurs, on a commencé à déprogrammer les Carnavals, pourtant incontournables en Amérique latine. On peut craindre que la même situation s’installe chez nous et chacun se pose la question : quand pourrons nous retrouver les pistes et les ambiances que nous aimons ? Quand pouvons nous espérer en un abrazo partagé, sans masque ni gestes-barrières ( quels mots affreux ! ) ? Nous essayons de rester optimistes mais on peut redouter qu’il ne nous faille attendre encore quelques mois… « Dis ! quand reviendras-tu ? Dis ! au moins le sais tu ? » chantait Barbara… Mais restons patients, le tango a déjà résisté à tant de crises ! Et la longévité de ses artistes est de plus en plus évidente, acteurs d’une culture argentine toujours féconde, comme le démontre la reconnaissance accordée récemment au chamamé ( voir mon article précédent ).

J’en veux aussi pour preuve la vitalité de Susana RINALDI qui vient de fêter ses 85 ans le jour de Noël : elle a célébré cet événement le lendemain par un grand concert en plein air. Celle que les Argentins appellent « La Tana » ( La Ritale ) est dès sa naissance un personnage de letra, née au centre de Buenos Aires d’une mère ouvrière qui chante le tango et d’un père bourgeois amateur d’opéra. Susana suivra des cours de chant mais se destine d’abord au théâtre, à la radio et à la télévision. Puis elle revient au tango, avec une exigence fondamentale de choix des textes des plus grands poètes : Discépolo, Manzi, Cadicamo…et elle a promu les plus contemporains comme Ferrer et Eladia Blasquez. Dans ses interprétations, on retrouve la théâtralité qu’elle a cultivée dans ses premières armes. Fuyant la dictature, elle se réfugie à Paris et rencontre des poètes et chanteurs français qu’elle interprète : Brel, Trenet, Aznavour… Revenue en Argentine, elle contribue à la renaissance d’une culture reconnue… et pratique un militantisme politique et social actif qui lui vaut d’être non seulement l’ambassadrice du tango, mais aussi celle de l’Unesco. Elle a été nommée attachée culturelle à l’Ambassade d’Argentine à Paris et elle reste une des belles figures du va-et-vient du tango, entre notre pays et le sien. Ses enregistrements sont nombreux et elle s’est même essayée à l’oratorio sur une musique de Piazzolla et des textes de Ferrer. Les curieux trouveront dans les répertoires de musique et le captations de You tube de quoi juger de l’expressivité vocale de Susana. Pour ma part, j’ai retenu ci-dessous « La Ultima Curda », pas seulement parce que c’est le titre d’un de mes tangos préférés et d’un de mes écrits, mais parce qu’on y entend la façon de vivre le tango pour une grande artiste. Pour l’avoir vue et écoutée chanter au théâtre du Centre Borges, à la Galerie Pacifico, nous gardons d’elle un souvenir vivace : c’est actuellement la Grande Dame et la Grande Artiste du tango.

Pour l’année 2021, nous souhaitons à tous les amoureux du tango, de garder l’espoir de nous retrouver rapidement, pour partager nos émotions et nos amitiés et pour cela, entretenons la forme et le moral… Bonne année à tous et à vos familles.

par chabannonmaurice

LE CHAMAME ENTRE au PATRIMOINE de L’UNESCO.

Dans une communication récente de  » Courrier International « , une revue ouverte sur le monde et qui collectionne les articles intéressants de la presse internationale, l’annonce suivante était faite :

« Le chamamé au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’annonce de l’Unesco a “déclenché de grandes célébrations dans la province de Corrientes”, dans le nord-est de l’Argentine. Une veillée avait été organisée pour suivre le vote de l’agence culturelle des Nations unies, raconte La Nación. Cette musique, qui a pour base l’accordéon et la guitare, rejoint le tango au patrimoine culturel immatériel, centré sur les pratiques et expressions transmises de génération en génération. “Pour nous tous qui aimons le chamamé, aujourd’hui est un jour de fête et de joie”, s’est félicité Tristán Bauer, le ministre de la Culture argentin. “Le chamamé est bien plus qu’une musique joyeuse qui se faisait entendre dans les bailantas [fêtes populaires]. C’est une manifestation culturelle qui ne fait pas de distinction entre les classes sociales. […] Elle porte un message d’amour pour la Terre, un message de respect de la nature, d’amour pour les femmes et les hommes”, a insisté Gabriel Romero, président de l’Institut provincial de la culture, cité par La Nación. « 

Mes lecteurs se reporteront aux articles que j’ai écrits sur les Provinces argentines du Nord et notamment celles de Corrientes et Misiones ( 03/01 et 20/01/2018 ) pour en découvrir les particularités marquantes que j’ai utilisées en toile de fond dans la nouvelle « ROCIO » ( 25/10/2020 ). Ce sont des terres où le folklore authentique reste particulièrement vivace et le chamamé en est une expression à la fois vive et gracieuse. Je donne ci-dessous la présentation qui en est faite sur le site en français de l’Unesco :

Le chamamé est une forme d’expression culturelle principalement pratiquée dans la province de Corrientes. Ses principaux composants intègrent un type de danse en « abrazo fermé » où les danseurs évoluent poitrine contre poitrine et suivent la musique sans chorégraphie préétablie. D’autres éléments concernent la musiqueada, moment festif qui inclut la fête, l’invitation, la prière et le sapukay, cri caractéristique accompagné d’un mouvement du corps destiné à exprimer des émotions et des sensations profondes comme la joie, la tristesse, la douleur et le courage. Les instruments utilisés à l’origine étaient le violon et la vihuela, auxquels sont venus s’ajouter la guitare, l’harmonica, l’accordéon diatonique à deux rangées, le bandonéon et la contrebasse Les chants tirent leurs origines des prières chantées. Traditionnellement, les paroles et les textes poétiques étaient en guaraní, la langue autochtone régionale, mais aujourd’hui, les traditions orales se transmettent dans le dialecte yopará, un dialecte qui mêle l’espagnol et le guaraní. La musique et la danse du chamamé représentent une part importante de l’identité régionale et jouent des rôles sociaux majeurs car ce sont des éléments communs que l’on retrouve lors des rassemblements pour les communautés et les familles, des célébrations religieuses et autres événements festifs. Le chamamé met en avant des valeurs telles que l’amour de sa terre, l’attachement à la faune et la flore locales, la dévotion religieuse et une « manière d’être, » une expression guaraní qui renvoie à une parfaite harmonie entre les êtres humains, la nature et la spiritualité.

Les amateurs de folklore peuvent se documenter largement sur internet car le choix de l’UNESCO a suscité de nombreux articles. Pour ma part, j’ai retenu une démonstration de deux danseurs qui exécutent une chacarera et un chamamé et cela permet de bien différencier les deux danses, la première étant mieux connue des danseurs européens qui la pratiquent parfois dans les milongas. Mais difficile d’égaler les Argentins dans les zapateos, frappements de pied !

par chabannonmaurice

11 DECEMBRE : El Dia del Tango. Pour le célébrer, un de mes tangos préférés : « Esta noche de luna » 1943.

Ceux qui ont pu assister à Buenos Aires aux festivités del dia del tango, peuvent imaginer la tristesse de nos amis argentins qui ne pourront danser, ni dans la rue ( c’est l’été dans cet hémisphère ), ni dans les milongas ! C’est pourtant un jour de liesse populaire dont la date a été choisie parce qu’elle coïncide avec la date de la naissance de Carlos Gardel et de Julio de Caro. On pourra lire, dans mon article du 03/12 /2016, la relation de ce moment mémorable auquel nous avons eu le plaisir de participer plusieurs fois.

Pour marquer cet instant à ma manière, je partage avec vous mon ressenti par rapport à un nouveau titre dans la liste de mes tangos préférés. ( Après « En esta tarde gris » – 05/02/ 2016 -, « La Capilla blanca » – 10/05/2016, –« Sur » – 14/09/2016 -,  » El dia que me quieras » – 12/08/2017-,  » Pa’ que bailen los muchachos » – 03/12/2017 -, « Cascabelito » – 06/04/2020 -, « El adios » – 09/05/2020 -, « Trensas » – 03/11/2020 -, et « Soledad » – 25/11/2020 – ) Aujourd’hui, je mets à l’honneur « Esta noche de luna » , tango écrit en 1943 sur une musique de José Garcia et Graciano Gomez et une letra de Héctor Marco. C’est d’ailleurs l’orchestre de José Garcia qui l’enregistra en première version, avec Alfredo Rojas au chant et dans le style classique et dansant qui était celui de sa formation. Vous pouvez l’écouter sur la site de TodoTango.com auquel je vous renvoie habituellement. Pour ma part, je préfère la version de Pugliese avec Maciel au chant parce qu’elle est plus lyrique :

En effet, ce qui étonne dans ce tango, contrairement au pessimisme de beaucoup d’autres compositions, c’est justement que la letra est un texte amoureux, empreint de couleurs romantiques et presque mystérieuses, à la manière de certains tableaux ou poèmes où la lune joue un rôle essentiel dans le décor. On sait que depuis l’antiquité la LUNE est une figure féminisée qui occupe un rang mythologique, religieux, culturel et artistique et fascine peintres, musiciens, poètes, entre autres créateurs. On peut citer pour mémoire les poèmes de Hugo, Verlaine, et celui de Baudelaire  » Tristesse de la Lune  » ( Les Fleurs du Mal ) que je retiens ci-dessous :

Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse, / Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins, / Qui, d’une main distraite et légère, caresse / Avant de s’endormir le contour de ses seins,

On voit que les thèmes de l’astre nocturne ( rêve, beauté, rondeur…) sont associés étroitement à ceux de la féminité. Et c’est aussi ce qui motive mon choix de retenir deux tableaux de Chagall, artiste qui fait souvent, sur fond bleu, figurer la lune au dessus d’un couple d’amoureux ou d’un musicien, dans une atmosphère onirique séduisante.

Cela correspond assez bien avec l’atmosphère d’un des couplets du tango « Esta noche de Luna » : « La noche es azul, / convida a soñar, / ya el cielo ha encendido /su faro mejor.«  « La nuit est bleue, / et invite à rêver, / maintenant le ciel a allumé / son phare le plus brillant.

Le texte de ce passage donne le ton d’un tango où le poète amoureux flotte entre sensations magiques, sentiment d’être minuscule, appartenance à univers merveilleux où l’amour oscille entre réalité et rêve mais où l’aimée reste lointaine.

Si un beso te doy, / pecado no ha de ser; / coupable es la noche / que incita a querer. / Me tienta el amor, / acércate ya,
que el credo de un sueño / nos revivirá

Corre, corre barcarola, / por mi río de ilusión. / Que en el canto de las olas /surgirá mi confesión.

Si je te donne un baiser, / ce ne sera pas un péché ; / coupable est la nuit / qui incite à aimer / L’amour est tentant / approche toi maintenant, / que le credo dans un rêve, / nous fasse revivre.

Cours, cours, barcarolle / sur le flot de mon illusion. / Que dans le chant des vagues / Surgisse ma confession.

La référence à la barcarolle, chant traditionnel des gondoliers vénitiens, renforce pour l’auditeur l’atmosphère musicale, que les variations mélodiques agrémentent, d’autant que le couplet suivant s’élance sur une invocation, au ciel à la mer et surtout cri d’amour à la femme convoitée, mais respectée :

Soy una estrella en el mar / que hoy detiene su andar / para hundirse en tus ojos.
Y en el embrujo / de tus labios muy rojos, / por llegar a tu alma /mi destino daré.

Je suis une étoile en mer, / qui s’est attardée aujourd’hui sur sa trace / pour plonger dans tes yeux.
Et sous le charme / de tes lèvres écarlates, /pour atteindre ton âme / je donnerai mon destin.

Je conseille la lecture intégrale du texte, en même temps que l’écoute de la musique, car chaque élément renforce l’autre, avec des balancements poétiques, par exemple le dernier mot, point d’orgue des deux strophes qui se répondent avec morir, puis vivir ! Certes, Héctor Marco n’est pas un poète aussi connu que Cadicamo ou Manzi, mais le romantisme de ce tango est très séduisant et engage à une danse recueillie. Pour vous confirmer dans cette impression vous trouverez ci-dessous la version par la Tipica Romantica Milonguera que nous avons écoutée et dansée à la Milonga Maïpu, avec au chant une Marie Sol à la voix langoureuse… et aux attitudes spectaculaires. Vous pouvez relire l’article sur cet orchestre publié le 07/01/2020, avec la même vidéo

Dans cette version, j’attire votre attention sur le jeu des bandonéons, les solos de piano et violons et sur la présence complice de plusieurs personnalités du tango que certains connaissent certainement, dont un des chanteurs les plus âgés encore en piste, puisqu’il vient de fêter ses 90 ans, Osvaldo Peralta. Mais vous trouverez beaucoup d’autres enregistrements de ce tango amoureux.

Je termine cet article en lançant à nouveau un appel pour que les amoureux du tango s’abonnent à « La Salida » revue éditée par l’Association  » le Temps du tango » ( OEPF, 5 Rue du Moulin Vert, 75014 PARIS ) , contact@letempsdutango.com ; cette publication, la seule qui a survécu sur le tango, vit des abonnements et de la publicité pour les milongas et festivals et pour les cours. Avec l’arrêt des activités, elle ne peut compter actuellement que sur un renforcement des abonnements. Vous pouvez voir les sommaires sur le site et les chroniques sont toujours intéressantes et documentées, notamment sur le cinéma, la littérature autour du tango, la vie des orchestres ( un article dans le dernier numéro sur le travail en cours entre Juliette, la chanteuse et l’orchestre Silbando ), les artistes divers. Enfin la chronique régulière  » Cafetin de Buenos Aires », analyse des tangos autour d’un thème ou d’un auteur, grâce à A.L Epstein et Solange Bazely, constitue une anthologie indispensable, accumulée au fil des numéros. Abonnez vous et offrez un abonnement…

par chabannonmaurice

JULIA

J’ai dédié la nouvelle « Margarita » aux danseurs que la fermeture des bals plonge dans une certaine solitude, et en tout état de cause, conduit à une perte de repères conviviaux. J’ai plaisir à offrir celle-ci à toutes les animatrices et animateurs de milongas dont les salles ont été fermées, et dont la renaissance est suspendue non seulement à l’éradication du virus, mais aussi aux consignes parfois impénétrables de l’administration sur l’utilisation des lieux fréquentés par le public.

Julia est un prénom d’origine romaine, issu de la famille célèbre des Iule. Les Julia ont un fort tempérament de meneuses, motivées, ambitieuses et assurées de leur succès.

      C’est une femme appétissante, au visage un peu sévère mais soigneusement maquillé : quel homme serait insensible à sa prestance et au charme qu’elle dégage : poitrine pigeonnante, fesses aguichantes et jambes élégantes mises en valeur par des chaussures rutilantes ? Quand elle s’encadre dans le rideau rouge qu’elle vient d’entr’ouvrir sur le hall, elle frappe par son sourire lumineux. À l’accueil de SA milonga, elle fait merveille, tant elle est avenante et extrêmement conviviale : comment pourrait-elle déléguer son rôle à une assistante, elle qui veut montrer à chaque arrivant qu’il est unique ? Ce n’est que lorsque l’affluence est trop grande qu’elle consent alors à passer le relais à une amie choisie, non sans lui avoir donné ses consignes pour le placement. Chaque danseur, et surtout le nouveau client qui découvre la milonga pour la première fois, est reconnu, spécialement s’il est étranger et l’hôtesse sait lui donner l’impression qu’il est attendu et qu’il est chez lui. Quant à ceux qui reviennent, qu’ils soient habitués ou de retour depuis l’Europe après quelques mois d’absence, ils sont immédiatement interpellés par leur prénom : “Marcelo” ! “Juan” ! “Mauricio”… et gratifiés d’un abrazo et beso qui n’ont rien de convenus. De quoi s’étonner aussi de la mémoire phénoménale de Julia qui reconnaît les gens et glisse discrètement au passage qu’elle souhaiterait danser avec l’arrivant, plus tard dans la soirée, quand elle sera libérée des obligations de l’accueil. Elle dégage ainsi un dynamisme contagieux qui fait que sa milonga jouit d’une réputation et les DJs qu’elle a retenus la rehaussent par leurs choix musicaux ju­dicieux.

   Ce soir, c’est “El Puchu” qu’elle a élu, un de ses vieux complices et pour ceux qui ne le connaîtraient pas, elle précisera, en le remerciant au cours de la soirée qu’il est d’autant plus excellent qu’il est Maestro de danse au Dandy. Elle est très loquace quand elle conduit chacun à une place, donnant toujours l’impression qu’elle a choisi la meilleure position pour les invitations faciles. Pour les étrangers et particulièrement les Européens et Asiatiques, elle prend soin de les présenter rapidement aux voisins de table, assurant ainsi de belles promesses de danse. Julia se distingue des autres animateurs de milongas par l’organisation qu’elle donne aux tables disposées en épis où alternent les hommes et les femmes, muchachos y muchachas, mais elle use aussi d’autres épithètes dont varón y mujer ou compadrito y compadrita, pibe y pebeta, identifiés sur les étiquettes par lesquelles elle distingue les tables. Elle incite ainsi au cabeceo, mais laisse aussi la place à une invitation moins conventionnelle. Et alors tout le monde a ses chances de danser, y compris les femmes esseulées et les touristes, vite repérés. Pour les étrangers, quel plaisir de se sentir en terrain convivial, respectant les usages portègnes, sans les contraintes d’une milonga strictement codée ! La vie sociale du bal, c’est la préoccupation de Julia, pas seulement dans la qualité de l’accueil, mais tout au long du déroulement de la soirée. Elle la place chaque semaine sous le signe d’une couleur dominante pour les vêtements, ou sous les hospices d’un musicien, compositeur, poète ou chanteur, organisant un concours sur l’identification d’un morceau précis. Belle occasion alors, pour le profane de découvrir l’érudition des danseurs argentins qui connaissent sur le bout du doigt et du coeur tout Troilo ou Manzi. Quel enthousiasme pour participer nombreux, dans une belle complicité culturelle ! Et voilà qui incite parfois l’un d’entre eux à improviser un court tour de chant, sans forfanterie, montrant combien les amateurs sont parfois à la hauteur des professionnels, avec beaucoup d’émotion dans la voix. Toute la salle joue le jeu, acceptant l’interruption momentanée de la danse et du bal, parce que ce moment là illustre la culture populaire. Le plus souvent, Julia dispose aussi sur les tables le texte d’un tango qui sera dansé dans la soirée, ou un poème de sa composition car elle écrit avec autant de fougue qu’elle danse, louant les joies de la vie, du tango, de la bonne chère, de l’amitié et de l’amour. Ne vient-elle pas de publier « A bailar ! A bailar ! Que la vida se va !” « Dansons ! Dansons ! Profitons de la vie ! » C’est une lionne, mais qui sait faire patte de velours quand elle vient inviter un danseur comme elle l’a promis, se permettant une privauté qui n’est pas de mise à Buenos Aires. Mais elle est la patronne du lieu et peut s’autoriser à solliciter les hommes, contrairement aux codes du tango. Et qui oserait refuser ?

   Danser avec Julia, c’est une expérience inoubliable car dès que le tango débute, on la sent comme électrifiée par la musique, et ce n’est pas une mince affaire alors de la maîtriser ! Elle est tellement dans le rythme qu’elle tend à l’imposer à son partenaire et c’est tout son corps qui vibre, dans une sensualité évidente, surtout si la tanda choisie s’y prête. Le danseur a fort à faire pour bien conduire sans se laisser troubler par sa poitrine avantageuse largement révélée par un décolleté plongeant ! Charme supplémentaire, elle chante en dansant, comme la plupart des Argentins. Et que dire de ses adornos pour peu qu’on lui donne de l’espace ? Subtils et élégants au point qu’on les imagine plus qu’on ne les sent… Julia c’est comme un feu d’artifice qui danse et on se battrait pour évoluer avec elle dès qu’elle est libérée des charges de l’accueil. Nombreux seront sans doute ses partenaires qui rêveront d’elle après avoir quitté le bal ! Mais Julia sort rarement de son rôle d’hôtesse, et si elle semble aguicheuse et s’en délecte, elle ne paraît pas s’intéresser à autre chose qu’au bon déroulement de la milonga.  

Et voici maintenant l’instant de la photo de groupe où elle appelle tous ceux qui ont joué le jeu de la tenue préconisée pour la soirée : on se bouscule pour être au premier rang, d’abord les femmes, puis les hommes et toujours avec Julia au centre. Les photos sélectionnées illustreront le calendrier de l’année suivante, cadeau traditionnel à chaque mordu. Tout est fait pour susciter une vraie communauté et les habitués eux-mêmes ne paraissent pas forcément plus privilégiés. L’habileté de Julia c’est de faire sentir à chacun qu’il est de la maison et de créer ainsi un cercle de fidèles, dans tous les sens du mot. Et de faire rêver sur tout ce qui fait la richesse de la danse dans la convivialité. Sa milonga s’appelle d’ailleurs “Sueño Porteño” “Rêve portègne” et son cri de guerre qu’elle entonne au cours des soirées est celui du titre de son livre et c’est un chant à la vie.

   Aujourd’hui, Julia a préparé soigneusement un événement marquant autour de l’anniversaire de Blanca. Blanca est depuis des années, une figure de la milonga, vieille dame qui ne manquerait pour rien au monde les soirées de l’animatrice, les premières ayant été organisées dans son quartier. Depuis, la salle a été désaffectée pour des raisons de sécurité et en réalité rachetée pour l’extension d’un super marché, au grand dam des habitués qui aimaient cette salle aux trois pistes. De quoi provoquer une polémique de plus par rapport à la politique de la ville quant au devenir des milongas. Blanca a alors suivi Julia dans les diverses salles, même lorsque, l’âge aidant, elle n’a plus dansé que très occasionnellement. Blanca avait une réputation d’excellente danseuse et les meilleurs partenaires se disputaient ses talents. Avec divers ennuis de santé, elle a dû limiter ses évolutions, sans renoncer pour autant à l’ambiance des soirées dansantes et à accepter quelques invitations. Elles sont d’ailleurs nombreuses, ces “veuves” du tango qui continuent à soigner leur élégance et à entretenir leur moral en fréquentant leur milonga préférée. Observer et apprécier la danse des autres, profiter d’une attraction – orchestre ou démonstration d’un couple de maestros – , et surtout, jouir de la considération et de l’attention d’un public qui généralement les connaît, c’est rester vivantes et impliquées dans la vie du quartier, où le bal constitue un repère important. Blanca, que même les étrangers de passage ont appris à connaître, affiche un visage très marqué par l’âge, tout tavelé, mais où les yeux pétillent avec une étonnante vivacité. Ce soir, elle trône sur un siège de cinéma, que Julia a entièrement décoré et marqué de son diminutif, Blanquita, car elle est l’actrice principale de la soirée. Sa robe est raffinée et elle arbore des bijoux de prix dont un magnifique collier à trois rangs de pierres en lapis-lazzuli, avec les boucles d’oreille assorties. Elle a mis ses chaussures de danse, signalant ainsi que ce soir, elle peut accepter quelques invitations. Mais qui osera se risquer à inviter cette Mamie si fragile et en même temps si exigeante pour la danse ?

Alors qu’il est bien plus de minuit, Julia interrompt momentanément la milonga et installe la chaise de Blanquita au centre de la piste ; puis deux hommes qu’elle a désignés accompagnent la vieille dame à cette place d’honneur sous une musique solennelle. Julia annonce maintenant que c’est l’anniversaire de Blanca, celui des quatre-vingt dix ans, déclenchant des murmures admiratifs dans l’assemblée alors qu’on apporte à la vieille dame un magnifique bouquet de roses qu’elle reçoit la larme à l’oeil. Les danseurs se pressent ensuite nombreux pour la congratuler et l’embrasser et l’on mesure bien que ce n’est pas une simple formalité : l’émotion sincère est palpable. Vient alors un énorme gâteau qu’elle va partager avec toute l’assistance après avoir soufflé les bougies. En Argentine, les danseurs fêtent généralement leur anniversaire dans les milongas et il est de mise qu’on leur offre une valse pendant laquelle se succèdent divers partenaires. Après les formalités festives, Blanca se redresse et se prépare avec une  délectation évidente, mais déjà El Puchu a mis intentionnellement une milonga plutôt que la valse et et c’est lui qui se dirige vers elle sur ce rythme joueur car il sait que cela reste une danse prisée par la vedette du jour. Sous les applaudissements et à l’étonnement général, elle suit allègrement les évolutions du DJ et Maestro, et ne se laisse pas surprendre par les diverses fantaisies dont il agrémente la danse, tout en connaissant parfaitement les fragilités de Blanca qu’il dirige avec les plus grandes précautions ! Le spectateur a l’impression qu’elle va se briser ou à tout le moins s’essouffler, mais c’est surprenant, magnifique et très émouvant ! Danser pour vivre ! Suivra un tango, toujours avec son partenaire et qui révèle que, malgré ses appareils auditifs bien dissimulés, Blanquita est totalement dans la musique. Elle n’hésite d’ailleurs pas à placer quelques figures d’une incroyable élégance. Qui aurait cru que la dame avait encore autant de ressource ? Les touristes présents ne peuvent qu’envier ce talent, certes fragilisé par l’âge, mais encore très harmonieux et surtout dans une parfaite musicalité. Julia est rayonnante, savourant ce moment unique, non seulement pour Blanca mais pour toute l’assistance. Ses talents d’organisatrice, apparemment un peu distante, dissimulent en fait une grande générosité. Tout cela procède du même amour du tango et de la convivialité naturelle qui animaient quelques-uns de ses acteurs marquants qu’on a vu disparaître depuis peu : Juan Carlos Godoy grimpant avec peine sur l’estrade de la salle de “Nuevo Chique” pour chanter avec conviction malgré son grand âge, comme l’avait fait à la même place Podesta quelques mois plus tôt. Horacio Ferrer, récitant “Preludio para el año 3001”, et s’écriant avec l’emphase poétique qu’on lui connaît : « Je renaîtrai, je renaîtrai… pour revenir, pour croire, pour lutter« .  C’est cette profession de foi que Julia fait aussi partager avec le sentiment qu’elle donne à chacun d’être vivant et heureux. Dans les milongas qu’elle anime, on se sent comblé parce qu’on a le corps et l’esprit libres.

Et la dédicace qu’elle m’écrit sur son livre, d’une écriture aussi ample que ses pas de danse, est dans cette esprit inoubliable : « Con cariño y con el deseo que el amor del tango va crecer cada vez más » « Avec tendresse et le souhait que l’amour du tango va grandir toujours plus. »

En rappelant que cette nouvelle est la cinquième publiée après « ELODIA » ( 16/09 ), « MATILDA » ( 28/09), « ROCIO » ( 25/10 ) et  » MARGARITA » ( 15/11 ), il n’est pas douteux que les lecteurs commencent à se familiariser avec le vocabulaire argentin et tout particulièrement celui propre au tango. On ne trouvera donc ci-dessous que les termes nouveaux.

Compadrito ( el ) : diminutif de compadre, terme qui dans la mythologie argentine désigne le compère, le complice, le copain des bons et mauvais coups. Dérivé du verbe compadrear qui signifie crâner, il désigne quelqu’un plutôt satisfait de sa personne.

Muchacho(a) ( el- la ) : appellation familière pour un jeune garçon ou une fillette. Par extension désigne les gars, les copains et copines, par exemple dans le tango « Adios muchachos »

Mujer ( la ) : la femme.

Pibe ( el ), pebeta ( la ) : le gamin, le gosse ; la gamine, la fillette, mais souvent dans le tango, la jolie fille (papusa).

Varón ( el ) : homme, garçon. Connotation virile…

Blanquita : diminutif de Blanca. Les Argentins adorent utiliser les diminutifs.

Dandi (milonga Mansión Dandi) : c’est un bal organisé dans un hôtel de luxe du quartier de San Telmo, le Mansión Dandi Royal Tango Hôtel. La milonga était souvent animée par El Puchu ( voir ci-dessous ).

El Puchu : danseur et DJ de tango qui anime diverses milongas portègnes dont El Dandi .

Ferrer Horacio : poète, écrivain et historien du tango, interprète et chanteur à l’occasion (1933-2014). Il a redonné un coup de fouet aux textes du tango, par une poésie surréaliste, fortement imprégnée d’un univers porteño féerique. Sa collaboration avec les grands compositeurs et notamment Piazzolla avec lequel il a travaillé pendant plus de vingt ans, a engendré des oeuvres fortes, souvent dopées par des récitatifs inventifs. Il a créé et présidé l’Academia Nacional del Tango jusqu’à sa mort.

Godoy Juan Carlos : mort en 2016, ce chanteur est monté sur scène jusqu’à son dernier souffle. Il avait commencé en amateur, comme beaucoup d’anonymes avant d’être repéré par les orchestres de Tanturi, De Angelis et le Sexteto Mayor. Troilo aurait souhaité l’incorporer à son orchestre mais Godoy resta fidèle à De Angelis.

Manzi Homero : un des plus grands poètes du tango (1907- 1951), auteur de quelques tangos célèbres : “Malena”, “Sur”, “Barrio de tango”… Manzi fut aussi scénariste et cinéaste, journaliste et une figure politique engagée qui jouit encore aujourd’hui d’une belle vénération.

Podesta Alberto : chanteur et occasionnellement compositeur (1924 – 2015), il s’est produit dans de multiples orchestres, dont Caló, Di Sarli, Laurenz … et a enregistré près de 300 titres appréciés des danseurs qui trouvent dans sa voix l’étincelle d’émotion qui anime les pas.

Troilo Anibal : Bandonéoniste d’exception, chef d’orchestre et compositeur (1914-1975), vedette de l’âge d’or du tango, il était adulé avec divers surnoms (El Gordo, Pichuco). Prodige de l’instrument à 10-11ans, il a travaillé avec les plus grands orchestres avant de fonder la Tipica Pichuco encore considérée comme le meilleur ensemble de tous les temps, et de susciter l’essor de grands artistes, chanteurs, musiciens, dont Piazzolla. L’adulation des Argentins pour ce maestro a fait choisir sa date de naissance, le 11 juillet, pour fêter le Jour du Bandonéon, véritable fête nationale. Pichuco jouait d’abord pour faire danser les gens et il arrivait qu’il pleure d’émotion, sur certains morceaux.

« Preludio para el ano 3001″ ( 1970) : dans ses années de collaboration intense avec Piazzolla, Ferrer écrit des textes avec récitatifs, à la manière de petits opéras. Ce prélude est le pendant de  » Balada para mi muerte » où le poète prévoyait sa mort et ici il imagine sa renaissance avec un très beau refrain. J’invite les curieux à aller écouter ce tango (non dansable) sur le site de TodoTango.com : il est chanté et mis en scène par Ce Suarez Paz, et la musique de Piazzolla est superbe.

« Je vais renaître, renaître, renaître / et une grande voix étrangère me donnera / la force ancienne et douloureuse de la Foi / pour, revenir, pour croire, pour combattre » Et le poète ajoute, avec toute l’élégance qu’il affichait encore avant sa mort : « J’apporterai un oeillet d’une autre planète à ma boutonnière »

par chabannonmaurice