UNE PREMIERE NOUVELLE : « ELODIA »

                                                                    

Elodia signifierait « Parfum de la terre »

et « Richesse des richesses »

Celles qui portent ce prénom sont extraverties,

émotives et aiment se donner en spectacle …

 

 

          Dans l’espace étroit du bar, étrangement installé dans une sorte de couloir, attenant au salon de coiffure, Elodia ne passe pas inaperçue. Sa stature imposante masque en partie une vitrine de flacons de parfums à l’ancienne, tout près du vieux bandonéoniste au costume défraîchi. Il faut dire que la robe toute en paillettes bleues qu’elle s’est visiblement elle-même confectionnée pour l’adapter à sa taille, ne dissimule en rien son embonpoint. Bien au contraire, et comme elle s’est en plus affublée d’un chapeau en forme de capeline noire, qu’elle a orné d’une voilette et d’une fleur dans le même tissu que la robe, elle apparaît, pour ceux qui découvrent ce lieu, comme un personnage qui serait sorti d’un film d’Amoldovar ou de Fellini. Seins énormes, taille lourde, ventre saillant, bras rabelaisiens aux mains potelées de graisse et face rubiconde : c’est aussi une gaillarde digne d’un tableau de Breughel !

        Et pourtant, rien de ridicule en elle, parce qu’elle chante ! Elle interprète un tango, «Angustia», et elle le fait avec une telle conviction et une telle sensibilité que le public oublie sa silhouette. D’ailleurs, pour les habitués, elle est là, à toutes les séances. Tout son corps vit le tango : yeux mi-clos, bras et mains soulignant les paroles, posture droite, elle transmet son émotion à un auditoire captif parce qu’il est subjugué. C’est l’étrange magie du tango chanté qui envahit d’autant plus le spectateur attentif, qu’il l’écoute dans un lieu des plus populaires. On pourrait prendre la chanteuse pour La Castafiore et pourtant, on croit entendre Rinaldi. Son visage s’illumine de la beauté du tango et de l’expressivité de son interprétation. Elle chante. Ses yeux, quand ils ne sont pas fermés, brillent d’immersion dans le texte, mais aussi de complicité avec le public qui écoute religieusement. Tous connaissent ce tango célèbre et le fredonnent… Elle chante et on oublie le plâtras de rouge à lèvres, couleur «rouge baiser», avec lequel elle a dessiné outrageusement sa bouche sur un maquillage qui n’est pas plus discret. Elle n’est plus que La Chanteuse et quand elle termine sur le dernier vers, avec un grand mouvement du bras qui clôt le tango, ponctuation définitive et théâtrale en point d’orgue sur le dernier marcato du bandonéon, c’est une salve d’applaudissements qui la remercie. Ils sont vite renforcés par des cris « 0tro ! otro ! otro ! » Elodia en est toute rougissante et murmure qu’elle chantera à nouveau plus tard. D’ailleurs, un autre interprète se déplace déjà vers le musicien, partition à la main, mais le bandonéoniste fait signe qu’il n’en a pas besoin. Pourtant, le chanteur, à la mémoire défaillante, devra, lui, s’y reporter plusieurs fois au cours de sa prestation, tout aussi émouvante que la précédente.

     Le coiffeur, qui n’avait pas de client pendant l’intervention d’Elodia, après avoir mêlé ses applaudissements à ceux du public, retourne à son fauteuil où vient de s’installer un habitué : comme d’autres élégants du quartier et de Buenos Aires, il ne changerait de salon pour rien au monde. Il faut dire que c’est un lieu insolite, à la fois un musée, une scène de théâtre ou de cinéma populaire, comme seule la Capitale argentine sait en procurer aux curieux, désireux de sortir des sentiers battus. Et «La Epoca» récompense généreusement du choix qu’on fait de s’y rendre, soit pour se faire couper les cheveux, soit pour assister à une peña hebdomadaire, soit pour conjuguer les deux plaisirs. Le patron, bel homme de grande allure, ne déparerait pas au Teatro Colón, tant il met de soin dans le costume raffiné qu’il porte et qu’il impose à ses employés et apprentis : gilet à fleurs de soie brodées sur une chemise blanche cravatée, pantalon noir, souliers vernis et barbe soigneusement taillée. Il est, à Buenos Aires, Le Barbier par excellence et l’on vient de loin pour soigner cette pilosité à la mode ! Ceux qui s’installent dans son fauteuil ne sont pas déçus car il exerce avec dextérité, et bien sûr la théâtralité qui sied à ce salon original, le tout avec le sourire… et cet humour argentin si déroutant ! Celui qui ne connaît pas le lieu pourrait redouter l’égorgement quand le rasoir s’approche de sa peau, avec des gestes appuyés, mais c’est tout en douceur que le maestro passe l’instrument. Et sur fond sonore de tango qui donne des frissons et se marie si bien avec le décor et la boutique, véritable musée de la coiffure. Les multiples et imposantes vitrines en noyer débordent d’instruments astiqués bien qu’antiques : ciseaux, rasoirs, flacons pulvérisateurs en métal, blaireaux de toutes tailles, savonnettes, fers à friser, petits miroirs de toutes formes, peignes et brosses… Et surtout, ces sièges massifs à l’ancienne, ces lave-cheveux démodés, ces casques à friser en bakélite… Tout un bric à brac qui intrigue, fascine d’autant plus qu’il est encore entretenu et utilisé. Une grotte d’Ali Baba de la coiffure, dont des éléments débordent sur le trottoir pour attirer l’attention sur l’enseigne.

   Mario chante maintenant, encouragé par l’auditoire. C’est un petit homme rabougri, malingre et visiblement timide. Bien que très propret pour la circonstance, il n’a pas, comme Elodia, fait de frais de toilette et, pour chanter, il a simplement remis sa veste un peu défraîchie. Mal assuré lui aussi de la fidélité de sa mémoire, il a placé sa partition sur un pupitre tout proche. « Il est veuf depuis moins d’un an, dit une femme à sa voisine, le pauvre, il a bien besoin de nous et de nos peñas régulières ! » Son filet de voix passe difficilement mais il a entamé, avec un air de circonstance, «Mi noche triste». Toute l’assistance frémit car c’est un tango de référence de Gardel, l’idole qu’il ne faut surtout pas ternir… Mario fait l’impossible pour être à la hauteur et tout le monde comprend son choix et compatit quand il chante : « La nuit, quand je me couche / je ne peux fermer la porte / parce qu’en la laissant ouverte / ça me donne l’illusion que tu vas revenir. » On sent qu’il y a, dans la voix du chanteur, des sanglots refoulés et toute la salle sait que chaque participant est plus ou moins concerné par cette solitude désespérée, que d’autres tangos disent dans tout le répertoire. Mario a soudain un léger trou de mémoire et se raccroche vite à sa partition pour terminer laborieusement, mais sous de sincères applaudissements. Une femme des premiers rangs se lève, lui apporte un verre d’eau et l’embrasse avec émotion. Tous les participants, pour la majorité des seniors confirmés, se connaissent de longue date et partagent les mêmes petits bonheurs, les tracasseries quotidiennes et les plus grands malheurs d’une vie sur le déclin. On devine que ces réunions hebdomadaires sont pétries de solidarité et que pour tous ces isolés, ce rendez-vous social est le baume au coeur indispensable.

   Et déjà un autre chanteur amateur est en piste. Celui-là est connu pour chanter de temps en temps dans les bars et restaurants, et pour avoir participé au Comité qui a travaillé à la conception du Monument du Bandonéon. C’est une des vedettes occasionnelles de toutes ces soirées, un demi-professionnel et tout le monde admet qu’il sera le meilleur du point de vue artistique. Mais qui se soucie véritablement de classements artificiels, dans ces réunions populaires où le plus important reste la rencontre, dans ce lieu chaleureux créé par le coiffeur pour partager une même culture, celle du tango chanté, telle qu’elle vit depuis des décennies dans la convivialité portègne ? Et Julio, qui chante maintenant, incarne totalement et avec brio cette intention, lui qui est plus flamboyant que son prédécesseur. Veston bleu marine impeccable sur un pantalon au pli net, cravate et pochette rouges, il affiche son habitude de la scène. Sa complicité avec le vieux musicien accompagnateur est évidente, et les accords semblent sortir du fueye aussi spontanément qu’harmonieusement. Solidement campé sur ses jambes tendues, le torse en avant, Julio déploie en effet un volume qui sied au tango qu’il a choisi : «Viejo smoking», dans la version musicale de Juan Maglio, un peu canyengue, a-t-il annoncé. Et Julio a le sourire de circonstance et fait mine d’épousseter son revers de veste quand il dit malicieusement : « Vieux smoking, combien de fois / Les plus jolies milongueras / Ont couvert de poudre et de rouge / Le brillant de ton revers… » Toute l’assistance sourit à l’humour amer de cette composition un peu méconnue, mais ici, c’est aussi l’endroit où on sait exhumer et choisir des tangos moins en vogue. Même l’apprenti, jeune gandin en for­mation, a abandonné momentanément son poste, pour écouter le chanteur, fasciné par le jeu de Julio et sa vivante interprétation qui déclenche une belle approbation de l’auditoire attentif.

   Après lui, tous les autres chanteurs font pâle figure, mais déploient tout autant de conviction dans l’interprétation, tandis que le mozo circule difficilement entre les tables pour faire payer les consommations et que deux dames préparent le tirage de la tombola. C’est en effet une autre habitude de la maison : chacun recherche ou confectionne un objet en rapport avec le tango et on puise dans le stock pour offrir un lot à deux auditeurs du jour. C’est Elodia qui gagne aujourd’hui une carte postale ancienne qui représente le couple de danseurs El Cachafaz et Carmencita, vieille photo figée auréolée de roses. Mais c’est un document et Elodia, sans se soucier de son rouge baiser, embrasse la carte avec fougue pour montrer son plaisir « Me encanta ! » Et elle en profite pour proposer une chanson de clôture que personne ne se risque à refuser. Fine mouche, elle a repéré des touristes français dans la salle et elle propose «Griseta». Elle y met une implication entière, insistant sur tous les prénoms qui évoquent les destins tragiques des Musette, Mimi et autres Manon… Elle termine en envoyant des baisers à toute l’assistance, diva grisée par les derniers applaudissements.

   Comme quelques autres participants, elle est moins à l’aise quand elle doit se déplacer, son embonpoint étant un vrai handicap. Et c’est en s’appuyant sur le bras de sa voisine qu’elle s’engage dans la rue pour regagner son domicile, silhouette insolite dans un environnement quelconque où les passants filent tête baissée, sans même regarder vers la boutique du coiffeur. Mais à Buenos Aires, les gens sont de longue date habitués à toutes les surprises et ne s’en étonnent plus. Les deux femmes marchent lentement, contentes de leur soirée, il ne leur viendrait pas à l’idée de critiquer qui que ce soit sur son interprétation. L’essentiel n’était-il pas de se retrouver pour tromper la solitude et contribuer à cette vitalité du tango dans le quartier et dans la ville ? Et déjà d’envisager et de préparer la prochaine peña ? Car il ne suffit pas de connaître les paroles depuis l’enfance, en bon Argentin, pour savoir les interpréter. Il faut écouter des enregistrements divers, travailler, sans imiter servilement les vedettes, pour y mettre un peu de soi-même et de sa vie. Dernière réflexion de Maria qui accompagne Elodia : « Ce Julio, il est bel homme ! sais-tu s’il est célibataire ? » Elodia rentre en pouffant dans son petit appartement où elle retrouve son bichon et son chat. Elle sent brus­quement tomber le poids de la solitude qu’elle aimerait bien tromper, elle aussi, avec un compagnon. Et elle a beau parler à ses animaux, mettre la télévision, elle se sent solitaire et démunie car il y a si longtemps qu’un homme ne l’a pas courtisée. Elle souhaiterait se sentir protégée. Heureusement, elle habite au rez-de-chaussée et bien qu’elle craigne parfois les intrusions, elle apprécie d’être de plain pied avec la rue pour ses déplacements indispensables. Maintenant, enfoncée dans son canapé, elle se sert un verre de vin et écoute distraitement une émission qui ne l’intéresse pas. Alors, comme souvent le soir, elle prend un album de photos pour y retrouver ses souvenirs, ceux d’une époque où elle était encore jeune, mince, élégante et désirable… Celle où elle fréquentait les milongas, dansait une bonne partie de la nuit et, femme libre, n’hésitait pas à partager son lit. Mais comme elle ne voulait pas se sentir attachée, et encore moins sous la coupe d’un compatriote macho, elle ne s’est jamais mariée ; si elle a connu des aven­tures, maintenant elle sait que son tour est passé et qu’elle sera seule jusqu’à la fin. Comme Maria, elle peut toujours rêver d’une aventure avec l’un des hommes de la petite compagnie du coiffeur, mais elle ne voit pas lequel lui plairait vraiment, à part le Figaro lui-même, mais il est trop jeune et trop beau ! Comme beaucoup d’autres qui viennent régulièrement à la peña, elle devra donc seulement se contenter d’un peu de cette chaleur humaine que la grande ville leur refuse. Elle finit son verre, se contente de grignoter quelques restes et s’ installe devant son mi­roir, lui aussi défraîchi, pour se démaquiller laborieusement. Pour faire bonne figure, elle a mis la dose de fond de teint, de kohl et de rouge baiser… Quand elle a termi­né, elle est effrayée par le visage défait qu’elle présente, ses poches sous les yeux, ses bajoues et par les chairs effondrées de son corps. Elle fond en larmes, face à son propre reflet. Et lui revient le refrain d’ «Angustia» qu’elle chantait à la peña :

 

« Llora, llora, Corazón,

Llora si tienes por qué … »

« Pleure, pleure, mon coeur

Pleure si tu sais pour quoi »

 

Le bichon, qui s’est couché à ses pieds, la regarde avec un air interrogateur qui pourrait passer pour de la compassion et elle le prend dans ses bras. Elle retourne sur son canapé et décide qu’à la prochaine peña, elle sortira de son registre des tangos : elle chantera une zamba, plus gaie. Pendant la semaine qui vient, elle essaiera de se remémorer et de travailler les pas de cette danse qu’elle connaît déjà : voilà une initiative qui étonnera l’assistance. Et pourquoi pas chercher à entraîner un des hommes du groupe, comme partenaire ? Les Argentins ne font-ils pas de cette danse d’amour le contrepoint folklorique du tango ? Qui sait si dans le tournoiement fascinant du foulard, elle ne capturera pas son danseur ? Et c’est dans ce rêve coloré qu’Elodia s’endort sur le canapé, le bichon lové sur ses genoux. 

 

On trouvera ci -dessous ( et après chaque nouvelle publiée ), pour les lecteurs qui découvrent la culture sud-américaine et le monde du tango, un répertoire des mots argentins utilisés dans le texte, un index des tangos cités ( se reporter aux sites todotango ou bibletango pour les écouter ) et des personnages, lieux, événements… auxquels il est fait allusion : 

  • Canyengue : manière de danser en imitant les Noirs par accentuation des postures ( position canaille joue contre joue, genoux un peu fléchis, déhanchement du bassin.) Pour utiliser les syncopes et les changements de rythme, la musique joue sur les effets de bruitage, en frappant par exemple les caisses des instruments. La danse canyengue paraît un peu comme un jeu…

    Fueye ou fuelle ( el ) : soufflet du bandonéon et par extension, l’instrument lui même, selon le vocabulaire familier des musiciens.

    Marcato ( el ) : au bandonéon, c’est une manière de souligner notes et accords, par une technique qui consiste à accentuer l’effet musical en soulevant le soufflet sur le genou, en l’étirant, et en le laissant retomber tout en plaquant les boutons nerveusement.

    Milonga ( la ) : nom donné au bal de salon consacré exclusivement au tango argentin, dans un cadre de rencontres sociales. C’est aussi l’une des trois formes, avec le tango proprement dit et la “vals”, qui diversifient le registre de cette danse.

    Mozo(a) ( el – la ) : jeune homme ou jeune fille et par extension, garçon de café, serveuse.

    Peña ( la ) : rencontre informelle de musiciens et chanteurs souvent dans des bars typiques où le public vient écouter, mais aussi manger et boire, parfois participer de manière impromptue ! ( Voir l’article du 29/11/2014 sur les peñas folcloricas ).

    Zamba ( la ) : genre musical et chorégraphique, d’origine hispanique, au rythme lent et élégant ( ne pas confondre avec la samba brésilienne ). C’est une danse de séduction où les partenaires agitent des foulards et s’en servent au final pour s’enlacer. ( Relire mon article du 29/04/2015 : La zamba, une danse d’amour. )

  • Angustia ( Angoisse ) : tango, musique et letra de Horacio Pettorossi ( 1925 ? ) où il est beaucoup question, dans le refrain ( “llorar por una mujer” ) du coeur qui pleure un amour perdu. Gardel en donna sa version en 1933.

    Griseta ( Grisette ) : tango, musique de Enrique Delfino et letra de José Gonzáles Castillo ( 1924 ) qui met en scène une grisette, prostituée d’origine française, qui comptait sur un destin brillant à Buenos Aires, mais mourut tristement comme Mimi et Manon, les héroïnes d’Opéra.

    Mi noche triste ( Ma nuit triste ) : tango, musique de Samuel Castriota et letra de Pascual Contursi ( 1916 ). Ce morceau passe pour être le premier tango canción, d’autant plus illustre qu’il fut interprété par Gardel en 1917 à un moment où il passait des dominantes folkloriques de son répertoire à celles du tango.

    Viejo smoking ( Vieux Smoking ) : tango, musique de Guillermo Barbieri, letra de Celodonio Flores ( 1930 ) : ce texte, d’un des premiers poètes du genre, se lamente sur un vieux smoking, témoin défraîchi par le temps d’une carrière de séducteur, vieilli et abandonné lui aussi.

  • El Cachafaz : avec sa partenaire, Carmencita, ils formaient le couple de danseurs légendaires des années 30, très inventif. Suite à des tournées internationales, il a fondé son academia d’enseignement.

    La Epoca : un salon de coiffure célèbre dans le quartier de Caballito. C’est un véritable musée de la coiffure, doublé d’un bar où s’organise régulièrement une peña populaire avec les gens du secteur. Le lieu étant exigu, le propriétaire vient de déménager dans un espace plus grand, mais où il entend maintenir le même esprit. ( Relire sur ce sujet, mes deux articles, abondamment illustrés des 20/12/2014 et 03/03/2018. )

    Rinaldi Susana : chanteuse et actrice née en 1935, surnommée « La Tana » ( La Ritale ) , très impressionnante en scène par sa vitalité, sa théâtralité et son aura. Forte personnalité, elle reste une figure emblématique des chanteuses contemporaines et fut attachée culturelle à l’Ambassade d’Argentine à Paris, ville avec laquelle elle a toujours entretenu des liens étroits.

par chabannonmaurice

UN HOMMAGE AUX FEMMES QUI ILLUMINENT LE TANGO.

      Dans mon dernier article, j’annonçais une surprise pour les lecteurs, danseurs, chanteurs et autres amis amoureux de l’Argentine. Après la publication de mon roman « La vie est une milonga » en 2017, et donc depuis plus de deux ans, j’ai en effet repris la rédaction de Nouvelles et Récits que je me proposais de publier au printemps dernier. Dans l’écriture, j’ai retrouvé ainsi, à partir de rencontres réelles et du plaisir qu’elles m’ont procuré, l’alacrité des saynètes, à la mode de certains tangos mettant en scène des personnages de la vie populaire. Je pense à « A media luz », « La ultima curda » ou « Nino bien » et bien d’autres

   En effet, chaque fois que nous sommes allés à Buenos Aires, les rencontres que nous avons pu faire ont toujours été étonnantes, conviviales et enrichissantes. Avec le phénomène « boule de neige » qui fait qu’une personnalité en présente une autre et qu’une tablée comporte toujours des personnages hauts en couleurs. Nous avons eu ainsi la chance de rencontrer certes des célébrités en tous genres, des animateurs de casas de tango, de milongas, de peñas, et des musiciens, comme les bandonéonistes de« Los Reyes del tango » ou de « Sans souci » dont la modestie m’a toujours étonné, eu égard à leur immense talent. Mais nous avons aussi cherché à partager des moments de la vie quotidienne des portègnes que nous avons côtoyés dans la capitale mais aussi des habitants du pays. Nous nous sommes même mêlés à des manifestations de rue pour comprendre les revendications des participants. J’ai déjà eu l’occasion de parler de toutes ces rencontres dont certains protagonistes sont aujourd’hui disparus. En parcourant les articles précédents de ce blog, vous pourrez trouver des relations de ces instants exceptionnels.               

   Mes observations du moment, consignées au fil des jours dans 4 carnets – où je notais aussi quelques figures apprises en cours – ont naturellement servi de terreau fertile à mes écrits précédents. Mais, pour ces dernières nouvelles, j’ai choisi délibérément de distinguer les femmes : pas seulement pour la beauté et l’élégance de beaucoup d’entre elles, fruit sans doute du métissage de l’immigration, mais parce qu’elles m’ont fasciné par leur grande énergie, associée à la finesse de leur jugement dans une société réputée machiste où elles prennent cependant toute leur place. Dans la préface que j’avais prévue, j’écris d’ailleurs : « Et de mes rencontres surgissent de belles figures, de la partenaire de danse aux fioritures discrètes à la musicienne aux cheveux noir de jais, sans oublier la vieille quechua mutique qui nous accueillit du côté de Cafayate, dans le cadre d’un tourisme géré par les nativos. » On aura bien sûr compris combien je suis sensible à l’univers féminin. Dans ma vie professionnelle, j’ai d’ailleurs côtoyé beaucoup de femmes, dans des postes aux compétences diverses, et j’ai toujours été conquis par leur appétit d’action, leur sens du réalisme qui donnaient toujours à espérer et, souvent leur discrétion, sans souci de se mettre en valeur. Je constate chaque jour que, dans ma famille et chez des amis proches, les femmes jouent pleinement ce rôle et mes écrits leur rendent quelque part aussi une admiration appuyée.

« Cascabel, cascabelito,                                                                                                                                  Rie, no tengas cuidado                                                                                                                            Que aunque no estoy a tu lado.                                                                                                                    Te levo en mi corazón » 

« Fille espiègle au rire de grelot,                                                                                                                Ris, ne fais pas attention                                                                                                                               Bien que je ne sois pas à tes côtés,                                                                                                           Je te porte dans mon coeur. »  

CASCABELITO, tango de 1924,                                                                                                             Musique : José Bohr, letra :  Juan Andrés Caruso.

   Comme j’ai dû renoncer pour l’instant à la publication de ces écrits récents du fait du confinement et de la suspension de toutes les activités autour du tango et de la culture argentine, j’aurai plaisir à en diffuser régulièrement sur ce blog, avec l’ espoir qu’elles contribueront à maintenir le moral des danseurs et à entretenir la flamme des relations privilégiées avec la culture rioplatense. En ce sens les avis et retour des lecteurs seront bienvenus.                          Première nouvelle  » Elodia » publiée très bientôt. 

   Et pour illustrer cet hommage rendu aux femmes, je ne résiste pas au plaisir de joindre une photo de Gardel en charmante compagnie, mais bien évidemment, sans aucune prétention à un quelconque rapprochement avec El Morocho

 

 

 

 

par chabannonmaurice

BUENOS AIRES VEUT PASSER AU VERT …

Tous ceux qui connaissent et aiment la ville « qui ne dort jamais », en ont ressenti et détesté la pollution, notamment avec un trafic automobile aussi intense que désordonné, entre les bus fumants et bruyants et les taxis qui se faufilent partout. Sans parler du traitement des déchets domestiques visibles sur les trottoirs, fruits d’une indiscipline toute latine qu’on peut vérifier avec les photos ci-dessous. Elles témoignent aussi de la misère de certains quartiers et de sa population.

 

       

 

Certes, sur ce dernier point, des efforts ont été faits avec un ramassage plus rationnel, y compris pour les cartoneros qui se sont organisés avec l’appui de la ville.  Par ailleurs, des pistes cyclables ont peu à peu été créées, même s’il peut être dangereux pour les pratiquants de cohabiter avec les autres véhicules, et pour les piétons d’être attentifs aux vélos. Enfin la ville dispose surtout d’un atout non négligeable avec ses parcs et plantations urbaines, dont beaucoup ont été initiées par le paysagiste français, Charles Thays.

Les bonnes intentions et les possibilités sont donc là et je reprends ci après un article récent de COURRIER INTERNATIONAL, qui fait état des projets de la ville, en reprenant une publication de La Nacion, journal prompt à s’enthousiasmer des propositions de son bord . Reste à voir si  elles aboutiront…

Changement climatiqueBuenos Aires enclenche sa mutation écolo

La municipalité de Buenos Aires lance un ambitieux programme pour atteindre, d’ici à 2050, l’objectif d’une neutralité de ses émissions de CO2. Une ambition qui, pour se concrétiser, passera aussi par un changement des comportements des citadins, explique La Nación.

La pandémie n’arrêtera pas les plans de la Ville de Buenos Aires : d’ici à 2050, rapporte La Nación, Buenos Aires “devra avoir annulé les effets négatifs du changement climatique, en conformité avec les principes de l’Accord de Paris signés par l’Argentine en 2016.”

Le chargé de l’Environnement de la capitale argentine, Eduardo Macchiavelli, prévoit donc, en lien avec l’État, un vaste programme qui ambitionne de rendre la capitale “neutre en émissions carbone, résiliente et inclusive” d’ici 2050, en réduisant même les émissions de CO2 de 10% dès la fin de cette année 2020.

La pandémie a clairement montré l’impact de l’action de l’homme sur la nature, estime le haut fonctionnaire, cité par le quotidien de Buenos Aires. “Cette situation nous concerne tous et nous oblige à modifier nos habitudes de consommation.” 

Mais indépendamment de la pandémie, Buenos Aires est tout autant sujette que nombre de capitales du monde à la fréquence accrue de canicules, de sécheresses et d’inondations, effets du changement climatique.

Des fronts multiples pour agir

Pour atteindre ce cap de 2050, les stratégies de la capitale porteña (de Buenos Aires) sont aussi classiques qu’impérieuses : des transports collectifs plus nombreux et sobres en consommation d’énergie, une amplification du réseau de pistes cyclables – qui couvrent aujourd’hui 250 km dans la ville -la réduction du nombre de véhicules particuliers polluants, une politique assidue de recyclage, des espaces verts plus prégnants, le recours massif à des énergies propres comme les panneaux solaires. Ou comme les LED qui équipent depuis 2019 l’éclairage public et “ont fait de Buenos Aires la première ville de la région avec 100% d’éclairage public recourant à ce moyen, ce qui a évité l’émission de 44 000 tonnes de CO2 en un an” indique La Nación.

Sensibiliser l’opinion

Cette politique volontariste de la Ville aura aussi un volet incitatif auprès des citadins, poursuit le journal. A l’heure actuelle, “30% du total des émissions de gaz à effet de serre émane des foyers.” Des actions seront donc menées pour former les habitants à économiser et réduire leur consommation d’énergie et pour les détourner de l’usage de la voiture.

Un récent sondage a montré que les Argentins ont bien conscience des menaces du changement climatique et que 70% “s’en inquiètent”, relate un autre article de La Nación“Mais force est de constater que nous ne réagissons pas collectivement de manière proportionnée au danger.”

Cet article a été publié dans sa version originale le 07/08/2020.
Source
La Nación
BUENOS AIRES

Fondé en 1870 par l’ex-président Bartolomé Mitre (1862-1868), ce quotidien national plutôt conservateur est l’un des journaux les plus lus du pays. Depuis l’arrivée au pouvoir des Kirchner, en 2003, il a trouvé sa place parmi les titres d’opposition. Sa distance face à la guerre qui oppose le gouvernement au groupe multimédia Clarín lui a fait gagner des lecteurs.

Attaché à son format d’origine, il garde un côté un peu désuet. Il a été récompensé à plusieurs reprises : en 1942 et en 1963 par l’université Columbia, en 1951 par l’UNESCO. Sa rubrique internationale, qui occupe les premières pages, contribue à sa réputation.

La Nación fut le premier journal argentin à s’implanter sur le web, en 1995. Efficace, facile à utiliser et agréable à consulter, le site est d’abord un portail d’information et de services. Il donne accès à l’édition papier, aux suppléments et aux autres titres du groupe.

ATTENTION ! A PARTIR DU 1ER SEPTEMBRE? JE RESERVE UNE SURPRISE A TOUS LES FIDELES LECTEURS DE MES ROMANS ET AUX ABONNES DE CE BLOG… 

par chabannonmaurice

EDUARDO AROLAS, « El Tigre del bandoneon » ( 1892- 1924 )

         J’ai déjà consacré divers articles au bandonéon, instrument de la magie du tango, instrument roi des tipicas. Mon dernier écrit en date était du 11 juillet dernier, jour célébrant le fueye. Quand on parcourt une anthologie du tango, il n’est donc pas étonnant de retrouver le bandonéon au détour des letras de nombreux morceaux, souvent parce qu’il exprime et accompagne la douleur des ruptures ou la nostalgie des jours heureux ou le regret du pays perdu.

 Mais il est aussi  présent dans des tangos écrits en hommage aux grands interprètes et je relèverai aujourd’hui quelques-uns qui ont été consacrés à Eduardo Arolas, l’un des premiers grands bandonéonistes notables, précurseur de la Guardia Vieja et un des socles du tango moderne. Quand les cendres de ce musicien compositeur et chef d’orchestre, mort tragiquement à Paris, à 32 ans, furent rapatriées à Buenos Aires, en 1954, Héctor Marco écrivit – musique et texte – un bel hommage  » El fueye de Arolas » :                                                                                   

« Silencio muchachos…de pie la milonga…                                                                                                    Silence, les gars, debout la milonga…                                                                                                          Il est revenu aux balcons du quartier et à ses admirateurs,                                                                      Arolas, le mage des bandonéons,                                                                                                                Voyageur de la Marne et bohême incorrigible. »                                                                                           

Hommage lui avait déjà été rendu par le poète Enrique Cadicamo, sur une musique d’Angel D’Agostino avec le tango « Adios Arolas » écrit en 1949 :                                                                           

« Con tu bandoneon querido,                                                                                                                          Eduardo Arolas, te fuiste,                                                                                                                              Eduardo Arolas, tu t’en fus…                                                                                                                          Il ne se sépara pas de toi,                                                                                                                              Cet amour que tu fuyais,                                                                                                                                Et pendant ta fuite,                                                                                                                                        Une ombre de femme te poursuivait. »                                                                                                     

Ces deux tangos, en peu de mots, résument le talent et la vie courte et tourmentée d’un artiste que ses contemporains et héritiers admiraient. Et assez étonnamment, Arolas inscrit sa propre histoire avec les thèmes qui sont ceux de bien des textes du tango : la vedette, le mari trompé inconsolable, l’exil, le bambocheur, l’alcool, les cabarets, les femmes, la maladie, la fin dramatique… C’est donc un personnage extrêmement attachant dont les danseurs non argentins ignorent souvent le nom, alors qu’ils évoluent sur quelques uns de ses plus grands succès « Comme il faut », « Retintin »,  » Derecho Viejo » ou « La Cachila »,  par exemple.   

 

Il est donc intéressant de fouiller un peu la vie de ce musicien pour mieux apprécier son oeuvre et comprendre la fascination qu’il a pu exercer sur d’autres grands artistes du tango, car, à son époque, il put jouir d’une notoriété proche de celle de Gardel.  Né dans le quartier sud de Barracas,( là où se trouve La Gloriette, un rendez vous sympathique des milongas de plein air ) et descendant d’une immigration française catalane, il fut musicien d’oreille et d’instinct, bien que ne connaissant pas la musique. Guitariste au départ, il vient vite au bandonéon et à 17 ans, en 1909, il compose à l’oreille son premier tango « Noche de Garufa »  et reçoit vite l’appui de Canaro et Mochi pour l’orchestration. Il comprend alors l’intérêt d’études musicales qu’il entreprend avec des maestros, dans divers conservatoires durant trois années, et en fréquentant des musiciens chevronnés comme Vicente Greco et Roberto Firpo. Il joue alors dans les cafés et monte vite un trio puis un quatuor, avec Augusto Bardi. Firpo lui propose d’entrer dans l’orchestre qu’il vient de fonder avec Canaro et qui fait les beaux jours de l’Armenonville, l’un des cabarets en vogue. Arolas continue de composer en mariant sa dextérité au bando et ses connaissances musicales renforcées et les contemporains, comme les musicologues plus tard s’accordent sur les avancées modernes de son tempo rythmique et sonore, et sur ses mélodies chantantes. Il aura d’ailleurs l’occasion de rencontrer des vedettes du moment, le duo Gardel – Razzano qui alterne avec l’orchestre à l’Armenonville, le danseur El Cachafaz et Arthur Rubinstein, entre autres. Très vite, il montera son propre orchestre après les dissensions qui séparent Canaro et Firpo et invente le sexteto ( 2 violons, 2 bandonéons, 1 piano, une contrebasse. ) 

   C’est aussi parce qu’il a une vie tourmentée qu’Arolas ne trouve plus sa place dans sa capitale natale et voyage beaucoup. Il a en effet rencontré une jeune femme Délia Lopez dont il est éperdument amoureux et qui va le tromper avec son frère aîné, musicien lui aussi et quelque part son tuteur familial et musical. Blessé par cette double trahison, il va s’exiler d’abord à Montevidéo, tente de revenir à Buenos Aires et finalement s’installe définitivement en France, à Paris mais joue aussi sur la Côte d’Azur. Mais surtout, il s’adonne à l’alcool, à la bamboche et trempe dans quelques affaires louches qui justifient aussi sa fuite. Il tombe dans la dépression, ne compose presque plus, et meurt à Paris, avec deux versions de cette triste fin : malade de la tuberculose ou ( et ) victime d’une agression à la sortie d’un cabaret. Il fut enterré à Paris mais ses cendres seront ramenées plus tard à Buenos Aires où hommage leur sera rendu avant inhumation au Cimetière de La Chacarita. On dit qu’il mourut en invoquant Délia et que le tango « La Cachila » lui est sans doute dédié, avec ses deux thèmes, un triste, un brillant. Dans son site Calaméo, Giovanni Minicelli, souligne que tous les éléments dramatiques du tango sont présents dans les épisodes de cette courte vie :  » La douloureuse réunion de l’amour et de la trahison dans le lit de la passion, un combat archaïque entre la vie et la mort, dont on sait, au plus profond de nous qui sera l’ultime vainqueur ».

   La discographie des oeuvres d’Arolas est copieuse, avec plus de cent compositions de qualité, propices à des arrangements dont les successeurs ne se sont pas privés.  Il est intéressant de noter que certaines d’entre elles ont eu aussi une histoire détournée, toujours en accord avec les thèmes du tango. « Comme il faut »  était à l’origine « Comparsa Criolla »; « Retintin », dédié au départ à Rafael Tuegols, violoniste virtuose, reçut le nom d’un cheval de course sans doute à cause du financement de l’oeuvre par le propriétaire; « La guittarita » fut enregistrée par Gardel sous le titre « Que querès con esa cara ». 

   Pour le amateurs qui voudraient fouiller plus cette vie exceptionnelle, je conseille de consulter les sites suivants plus prolixes sur cet artiste un peu moins célébré que d’autres :                           * Todo tango :  https://www.todotango.com/english/artists/biography/23/Eduardo-Arolas/                 * Investigacion Tango :  http://www.investigaciontango.com                                                                     * Calaméo : http://www.calameo.com › books                                                                                                       * Escuela de tango de Buenos Aires : https://escuelatangoba.com/buenosaires/historia-del-tango-parte-9-eduardo-arolas-la-e                                                                                                             

Bien sûr, il faut aussi consulter l’article du « Dictionnaire passionné du tango », déjà cité dans mes articles précédents. Sur les sites précités, on peut écouter de multiples enregistrements. Terminons par une citation extraite d’un autre tango en souvenir d’Arolas, « Recordando a Arolas », musique de Sebastian Piana et letra de Leon Benaros (1951)                                                   

« Le soufflet, il l’a trouvé à son baptême,                                                                                              Il était de cette marmaille                                                                                                                    Qui, entre coup de talon et figure de sentada                                                                                    Arrachait le plancher en dansant.                                                                                                    Du tango, il a fait des merveilles… »                                                                                          

 

par chabannonmaurice

EN BONNE COMPAGNIE, AVEC CARLOS GARDEL.

 

        Personnage mythique, et pas seulement en Argentine, Gardel continue d’inspirer les écrivains et parfois sur des épisodes moins connus de sa vie.

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            J’avais repéré dans des recommandations de lecture, un roman publié récemment en français et au titre intriguant  » La Maîtresse de Carlos Gardel « . ( Zulma – janvier 2019 ). Mayra Santos-Febres, son auteure portoricaine, pour cette seconde publication, s’intéresse à Carlitos lors de son passage dans l’île où elle est née, et si tout le monde sait que la vedette a fait une grande tournée en Amérique du Sud et trouvé la mort à Medellin en Colombie, j’ignorais pour ma part cette tournée dans le pays de l’auteure. 

Mayra Santos-Febres brode autour de ce voyage et prétend que suite à des ennuis de santé et des défaillances vocales, le chanteur a fait appel à Mano Santa, la grand mère de l’héroine, Micaela, sorte de guérisseuse un peu sorcière et grande utilisatrice de mystérieuses plantes locales. Micaela ayant assisté sa grand mère, le Zorzal en aurait profité pour mettre la jeune femme dans son lit. Vraisemblable mais improbable si l’on note que lors de la tournée dans les différents pays d’Amérique du Sud, le chanteur était assailli par des admiratrices en tout genre parmi lesquelles les plus belles femmes de la haute société.

 

Quoi qu’il en soit, c’est prétexte à  » un roman foisonnant, sensuel, inoubliable, qui entremêle la destinée d’une jeune femme en devenir à celle du roi du tango argentin » ( présentation de Zulma ). Pour ma part, j’ai surtout aimé l’énergie de l’héroïne pour se sortir d’une condition précaire et de l’emprise du chanteur, lequel lui a communiqué à travers ses tangos et sa tournée artistique « le goût de saisir la vie à bras le corps ».  J’ai aussi aimé le livre par son côté à la fois insolite et exubérant, mais en gardant toujours le recul dû au respect de l’idole sur laquelle tout a été écrit, notamment par rapport à sa vie sentimentale et sexuelle. J’ignorais cette tournée à Porto-Rico et j’ai fait appel à notre ami André Vagnon, grand connaisseur des ressources argentines, qui en quelques heures, en fouillant des documents divers et notamment ceux de la « Fundacion Carlos Gardel »  ( fundacioncarlosgardel.com ) m’a trouvé des précisions sur ce périple. Si vous voulez mieux connaître le chanteur, n’hésitez pas à consulter ce site.

Il semblerait que l’auteure ait suivi assez fidèlement une tournée mouvementée, dans un contexte qui déclencha un véritable engouement populaire à tel point que, prévu pour dix jours, le séjour dura 23 jours !  Gardel se produisit dans 22 représentations, parfois deux par jour, dans les principales villes et selon son parolier Le Pera, chaque soirée était « une fête nationale ». Il semblerait aussi que le surmenage qui s’ensuivit pour le chanteur ait obligé celui-ci à suspendre une représentation pour dysphonie. Les journaux locaux donnent alors des compte-rendus dithyrambiques et des photos pittoresques, notamment de la star dans les plus belles voitures ou entourée de femmes élégantes… On se battait déjà pour avoir des autographes et approcher l’idole et plus tard, lors de sa tournée au Vénézuela, des admirateurs allèrent jusqu’à grimper sur sa voiture et à déchirer la capote pour pouvoir le toucher

Mayra Santos-Febres s’est donc inspirée de très près de ces archives et elle transcende certaines d’entre elles, notamment pour la relation du concert au « Paramount » : 

 » Les musiciens ont achevé d’accorder leurs guitares sur scène. Alors Gardel a chanté … Miel épais. Densité du musc. Les ondes de sa voix m’ont enveloppée, comme un bain d’onguents, la caresse d’un baume…Et cette voix était aussi le regret qui efface tout chemin dans la mémoire. On doit retourner à cet endroit vrai, à soi. On doit en revenir, brisé, en lambeaux, mais être de retour. Tel était le sens de sa voix. »

Dans le roman, il est aussi question de la vie du Francesito, de ses épisodes les plus marquants et les plus controversés : sa naissance, ses rencontres artistiques, son exemption de service militaire, son duel puis duo avec Razzano. Car il est vrai que la presse locale portoricaine avait déjà profité des entretiens avec la vedette pour revenir sur certains de ces épisodes. Francisco Acebedo, journaliste au « Puerto Rico ilustrado » n’avait pas manqué de soulever la polémique sur sa naissance, lieu et date, et il paraît que Le Morocho répondait avec humour et désinvolture « Je suis né à Buenos Aires à deux ans et demi »…   

J’ai donc été incité à revenir à un ouvrage biographique,  » Carlos Gardel para todos » de Augusto Fernandez ( Ediciones Portenas Buenos Aires 1996- écrit en espagnol ). Et j’y ai redécouvert des rubriques qui tentent d’éclaircir divers points, du point de vue d’un argentin, évidemment : la naissance de Carlos ; Berta Gardes, sa mère ; l’enfance et les débuts du chanteur ; l’apogée de sa carrière ; les tournées à Paris et New York ; la tragédie de Medellin. L’auteur insiste sur la qualité du duo Gardel-Razzano et un peu moins sur le rôle de la baronne de Wakefield, son amante, qui finança films et cadeaux pour la vedette ! L’ouvrage se termine par une anthologie d’oeuvres fameuses du chanteur, par une discographie et par un étonnant article  » Je suis la soeur de Carlos Gardel « , interview donné par Fanny Lasserre à « La Dépèche du Midi » et qui révèlerait que Gardel était né d’une relation extra-conjugale longtemps cachée par une famille bourgeoise. Le fait en lui-même n’est pas nouveau, la déclaration est sans preuves convaincantes mais confirme l’origine toulousaine que peu d’admirateurs se risquent encore à contester.      

 

par chabannonmaurice

A PROPOS D’UNE LECTURE RECENTE, RETOUR VERS L’ ARGENTINE.


      En cette période de post-confinement, nous n’avons toujours pas de perspectives pour une reprise des milongas et activités culturelles autour du tango. Il y a donc un risque non négligeable, et stressant pour certains, d’enfermer le tango dans un musée où la danse prendrait des allures fantomatiques et où les artistes et professionnels seraient en perdition, voire amenés à de douloureuses reconversions. Si l’on en croit les appels à soutien qui nous parviennent de part et d’autre de l’Atlantique, on imagine bien que tous ceux qui tirent leurs ressources financières du tango sont sinon dans la détresse, du moins dans une situation économique angoissante. Il suffit de discuter, comme nous l’avons fait récemment avec les organisateurs de la milonga la plus ancienne de Nîmes, pour mesurer leur désarroi face à une situation inédite.  

   Quant aux grandes figures historiques, elles seraient définitivement statufiées dans une sorte de Musée Grévin car elles ne restent vivantes que par ce qu’on célèbre d’elles dans la danse, la musique, les conversations culturelles. Mais aussi par une certaine façon dont nous prenons plaisir à nous retrouver dans les milongas et à danser, ce que dit si bien le tango de Troilo, cité dans mes articles précédents  « Pa’que bailen los muchachos » . Pour l’instant, on ne voit pas quand nous pourrons retrouver bals, spectacles et concerts, dans des conditions normales. Certes, des stages sont programmés, puis décommandés; des tentatives de milongas sont esquissées. Mais pouvons-nous imaginer de danser masqués, à deux mètres des autres couples, et sans le moindre échange de partenaires ?

   Il me paraît donc très important – avis partagé par de nombreux amis –  de faire vivre la culture argentine et de garder actif le contexte dans lequel le tango puise ses racines et sa vitalité. Je vous parlerai bientôt de Carlos Gardel et de lectures récentes, mais je constate qu’ailleurs dans le monde, beaucoup s’emploient à maintenir vivant ce patrimoine et à tenter de sortir de la nostalgie du temps présent. Dans la lettre quotidienne de « Courrier International », édition du 26 juillet,  j’ai lu l’article ci dessous qui parle de la fascination que Buenos Aires exerce sur ses visiteurs et du rôle éclairant de Borges, grand écrivain, souvent méconnu des Européens. Bonne lecture, illustrée par quelques photos prises lors de nos voyages. 

 

Ces mots de Borges qui me transportent à Buenos Aires

Pendant des années, ce journaliste britannique a arpenté la capitale argentine avec à la main les poèmes de Jorge Luis Borges. Des mots qui lui permettent aujourd’hui de garder vivace le souvenir de la ville aimée. 
 
  
 
 

Son nom sur toutes les lèvres

Les guides de voyage étaient trop simplistes. J’avais besoin de quelqu’un d’ici pour m’aider à déchiffrer la cité. Et je l’ai trouvé en la personne d’un auteur réputé, hors d’Argentine, pour être un maître de l’énigme et de l’érudition.

Ma première rencontre avec Jorge Luis Borges (1899-1986) avait eu lieu à l’adolescence avec Le livre des êtres imaginaires (1957). À Buenos Aires, son nom était sur toutes les lèvres, et pas seulement dans les cercles lettrés. Les élégantes couvertures cartonnées de ses œuvres complètes occupaient une place d’honneur dans les rayonnages “littérature argentine” de toutes les librairies de la capitale. Son portrait surgissait très régulièrement dans la presse. Un centre culturel à son nom est même bizarrement installé au beau milieu d’une galerie commerciale du centre de la capitale.

Borges est principalement connu pour son recueil de nouvelles Fictions, mais ce sont ses poèmes qui ont le plus illuminé mes déambulations porteñas. Dans une lecture d’abord littérale, ils m’ont aidé à comprendre le bâti autour de moi. “Les rues de Buenos Aires sont déjà passées dans ma chair”, écrit-il au début de “Les Rues”, premier poème de son premier recueil de poésie Ferveur de Buenos Aires (1923). Il y chante son attachement, non au centre de la capitale, mais à ces “rues de quartier avec leur ennui paresseux”.

L’auteur recourt à des mots venus de l’arabe qui convoquent l’Andalousie. À travers Borges, je voyais l’ancien monde dans le nouveau. Dans le poème “Un Patio”, une simple cour devient “ciel enclavé, […] la pente par quoi le ciel entre dans la maison”. Jorge Luis Borges était un flâneur invétéré et se lançait dans d’épiques déambulations telle un psychogéographe des temps modernes. Il remarque “la banalité des maisons, les modestes balustrades et les heurtoirs” dans les faubourgs inconnus des touristes comme Caballito, Pompeya et Villa Ortúzar – auxquels il trouve pourtant, dans la lumière argentée du soir, “toute la réalité d’un vers”. Les plus ordinaires des rues ont la profondeur et la générosité d’un poème.

Aux lisières de la ville

Avec Lune d’en face (1925), titre de son deuxième recueil de poèmes, Borges se tourne vers l’extension de Buenos Aires à l’ouest, au-delà de l’estuaire du Río de la Plata. En marchant jusqu’aux lisières de la zone construite, vous finissiez alors par atteindre une rue qui débouchait sur la pampa. Dans son recueil suivant, Cahier San Martín (1929), Borges conclut ainsi “Fondation mythique de Buenos Aires”, un poème fameux et souvent cité :

Le désert était tout embaumé de cigares.
D’un soir à l’autre soir, l’histoire prenait place ;
On se partageait des souvenirs illusoires.
Tout était déjà là – sauf le trottoir d’en face.
Pas de commencement possible à Buenos Aires
Je le sens éternel comme l’eau, comme l’air.

Le goût du pittoresque

Comme bien des citadins, Borges déplore la disparition de ce qui a été. “L’image que nous nous faisons de la ville est toujours quelque peu anachronique. Le café a dégénéré en bar ; l’entrée qui nous laissait entrevoir les cours intérieures et la treille est maintenant un ennuyeux couloir avec un ascenseur au fond. [Cette dernière citation est extraite de “L’Indigne”, une nouvelle du recueil Le Rapport de Brodie.]

Dans mes excursions, je cherchais toujours l’ancien, le peu élevé, le beau décrépit. Cet appétit pour le pittoresque s’expliquait en partie par le fait que je suis étranger, mais il a aussi fini, au fil du temps, par me rendre un peu plus porteño, plus enclin à idéaliser le passé, fût-il réel ou imaginaire.

Et la marche se fait enquête

Comme ses récits, Borges charge sa poésie de références classiques et de méditations spéculatives. Avec lui, qui envisage Buenos Aires comme un palimpseste et une énigme, la marche se fait enquête, et cette ville vieille de cinq siècles devient aussi mystérieuse et captivante qu’un site antique en pleines fouilles archéologiques.

Arpenter une grande ville a le pouvoir de mettre du baume au cœur : la marche urbaine nous engage à bien des égards, elle nous pousse à redécouvrir ce que nous croyions familier, à nous redécouvrir nous-mêmes. Dans un de ses essais sur le poète du XIXe siècle Evaristo Carriego, Borges écrit :

Buenos Aires est profond, et jamais, dans la désillusion ou dans la peine, je ne me suis abandonné à ses rues sans recevoir une consolation inespérée, venue tantôt d’une impression d’irréalité, tantôt de guitares résonnant au fond d’une cour, ou du seul fait de côtoyer la vie.”

Buenos Aires m’a aidé à comprendre la poésie de Borges, qui à son tour m’a aidé à comprendre la ville. Aujourd’hui, alors que plusieurs années et un océan m’en séparent, pris de cette nostalgie d’un genre étrange et nouveau que fait naître le coronavirus, j’ai la chance de pouvoir relire sa poésie et de faire ainsi revivre la ville et ses couches successives de temps et de mémoire. Un mot après l’autre comme on pose un pied devant l’autre : la lecture comme voyage.

Cet article a été publié dans sa version originale le 22/05/2020.
 
Source
The Guardian
LONDRES
 
L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a tout d’abord fait le choix d’un site en accès libre, qu’il partage avec son édition dominicale, The Observer. Les deux titres de presse sont passés au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans cesse depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998.
par chabannonmaurice

JOUR DU BANDONEON en Argentine et ailleurs …

         Le début du mois de juillet est chargé en commémorations nationales en Argentine et cette année elles seront presque confidentielles du fait de la pandémie qui prive les gens de ce qui leur donne l’occasion d’affirmer leur identité mais aussi leur fraternité.

   Le 9 juillet, l’Argentine a fêté son indépendance proclamée en 1816 à Tucuman et les cérémonies, comme celles à venir du 14 juillet chez nous, ont été réduites à des manifestations symboliques, ramenées au minimum. Comme toute l’Amérique Latine, l’Argentine est en effet touchée durement par l’épidémie de corona-virus et de plus par des difficultés économiques importantes que les dissensions politiques habituelles n’aident pas à résoudre. 

   Bien sûr, comme chez nous, les manifestations culturelles sont en berne et « El Dia del bandoneon » risquerait de passer inaperçu, si ce n’était l’occasion de fêter le grand bandonéoniste Anibal Troilo, né le 11 juillet 1914. La vénération est telle, en Argentine que  » Pichuco », ne peut être oublié, mais on peut se demander quels dommages va subir le tango dans un contexte de confinement qui voit les milongas fermées et les festivals annulés. Celui de Bahia Blanca, traditionnellement consacré à cette figure emblématique depuis 2012, sera présenté cette année de manière virtuelle, sur You Tube ! 

          

Jacqueline Sigaut, une chanteuse connue et très active dans la capitale va participer à cet hommage qu’elle détaille dans le message ci-dessous :                                                                            » Yo voy a estar participando el Domingo 12, acá les comparto toda la informacion del homenaje!!!!!

Del 10 al 12 de Julio se llevará a cabo la octava edición de “Pichuco x Siempre”, homenaje que año a año evoca al Bandoneón mayor de Buenos Aires, Aníbal Troilo, en la ciudad de Bahía Blanca, bajo producción de José Valle para el ciclo Bahía Blanca No olvida.

Como toda la actividad artística desde iniciado el aislamiento social, las tres noches de espectáculo se llevarán a cabo de manera virtual y totalmente gratuita, a través del canal de Youtube del Ciclo Bahía Blanca No Olvida, desde las 21 hs bajo la modalidad de estreno, pudiéndose disfrutar en cualquier momento desde entonces.

La programación contempla una delicada selección de cantantes, músicos e investigadores, especialmente relacionados con Troilo.

La primera noche, el 10 de julio participarán: Francisco Torné, sobrino nieto de Zita Troilo, académico titular de la Academia Nacional del TANGO y difusor de la vida y obra de Pichuco, el recitador Eduardo Mazzarini, los bandoneonistas Laura Cadabón, Eva Wolf, el guitarrista Demian Alimenti Bel y los cantantes Aldo Bloise, Pablo Gibelli, Quique Ponce, Omar Olea y Sandra Cabal.

El sábado 11 disertarán el periodista Ricardo Salton y José Valle, Dir. del Ciclo Bahía Blanca No olvida, actuarán los bandoneonistas Gabriel Merlino y Lisette Grosso Schmid junto al grupo Contramano Tango Cuatro y los cantantes Carlos Morel, Vanina Tagini, Gaby “La voz sensual del tango”, Leandro Ponte y María José Mentana.

Finalmente, el domingo 12 de julio, siempre desde las 21 hs, se presentarán el bandoneonista Norberto Vogel y Pablo Bernaba, los cantantes Rosana Soler, Gerónimo Blint, Jacqueline Sigaut, Nora Roca junto a Víctor Volpe y contaremos con la participación especial del periodista y conductor Marcelo Guaita y el genial pianista que integró la orquesta del maestro Aníbal Troilo, José Colángelo.

             Jacqueline Sigaut. »

On reconnaîtra dans la liste des participants quelques noms connus, dont celui de Vanina Tagini. 

Dans mes articles précédents, j’ai souvent fait allusion à la figure emblématique de Troilo, à son instrument, le bandonéon ( voir notamment celui du 13/07/2016) et à sa collaboration avec les plus grandes figures du tango de l’époque. Pour en savoir plus sur le Maître, je renvoie les lecteurs à l’article détaillé qui figure dans le « Dictionnaire passionné du Tango » ( Seuil ), et j’en retiens cette phrase de Pichuco  » « Quand je me mets au bandonéon, je suis seul, ou je suis avec tout le monde, ce qui revient au même » . Il voulait dire par là qu’il pensait toujours aux danseurs et au public. Pour s’en persuader, il faut réécouter le tango « Pa que bailen los muchachos » (voir l’article du 10/12/2016 ).

         

           Ci dessus, Anibal Troilo avec Goyeneche, un de ses chanteurs préférés.

 

 

par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES : « El Adios » ( 1937 )

   Le thème de l’adieu est assurément un des grands moteurs de la littérature et de la musique, mais aussi du théâtre, de l’opéra et du cinéma… Par l’émotion qui habite les protagonistes de la séparation, mais aussi par celle qu’il suscite chez les lecteurs, auditeurs ou spectateurs, les auteurs savent qu’ils toucheront et tiendront captifs les bons et parfois les mauvais sentiments.

 Dans les tragédies, notamment chez Racine, l’adieu est un ressort dramatique et la séparation de deux êtres qui s’aiment donne une forte dimension humaine, y compris quand il s’agit des sentiments de rois et de reines. Ainsi de Bérénice ( tragédie de 1670 ) délaissée par Titus qui va lui préférer le pouvoir impérial : 

Titus :  » Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux                                                                                           Avant que d’en venir à de cruels adieux.

Bérénice : Je n’écoute plus rien et pour jamais : adieu.                                                                                      Pour jamais ! Ah Seigneur ! Songez vous en vous-même                                                                                 Combien ce mot cruel est affreux quand on aime.                                                                                              Dans un mois, dans un an, comment souffrirons nous                                                                                        Seigneur que tant de mers me séparent de vous ? 

Pensons ensuite aux poètes romantiques, par exemple à  Lamartine, du même pays natal que moi.  Son style paraît bien désuet aujourd’hui, par exemple dans « Adieu à Graziella » ( 1813 ) :

    » Adieu ! mot qu’une larme humecte sur la lèvre;                                                                                               Mot qui finit la joie et qui tranche l’amour;                                                                                                             Mot par qui le départ de délices nous sèvre;                                                                                                     Mot que l’éternité doit effacer un jour » 

Mais comparés au texte du tango qu’on lira plus loin, ces vers ne sont pas si ridicules.

On peut penser aussi aux Opéras les plus célèbres, comme  » La Traviata » où l’héroïne meurt en prononçant le dernier adieu, à l’amour et à la vie dans l’air célèbre  » « Addio del passato » 

« Adieu au passé, aux beaux rêves riants,                                                                                                              Les roses du visage déjà sont pâlies ;                                                                                                                  L’amour même d’Alfred me manque,                                                                                                                    Réconfort, soutien de l’âme fatiguée… » 

Vous pouvez écouter cet air chanté par une diva dont la réputation monte rapidement, Pretty Yende, lors de la récente mise en scène, en 2019, à l’Opéra de Paris : 

 

Evoquons aussi Chopin et sa « Valse de l’Adieu » ( N°1 opus 69 ), composée en 1835, le musicien étant tombé amoureux d’une jeune femme de 19 ans de Dresde, chanteuse et musicienne,  dont il demandera la main un an plus tard, et qu’il doit momentanément quitter. Enfin, le cinéma regorge de scènes d’adieu plus ou moins déchirantes et il serait fastidieux d’en faire l’inventaire. Mais je cite cependant celle du film   » Sur la Route de Madison » de Clint Eastwood, parce qu’elle est toute en douleur délicate. 

Pour revenir au tango, les adieux sont évidemment un thème aussi puissant que mélodramatique puisque, dans la plupart des letras, il est beaucoup question de ruptures, de départs, de rejets. Le mot adieu, s’il n’est pas en filigrane,  se trouve parfois explicité dans les titres ou dans les textes. Par exemple dans « Cancion desesperada »  musique et letra de Discépolo ( 1945 ) : 

Dérision atroce, de donner tout en échange de rien                                                                                          et à la fin d’un adieu, se réveiller                                                                                                                            en pleurant !

Mais aussi dans « Yuyo verde »,  (Herbe verte ) musique de Federico et letra d’Exposito ( 1944 ) : 

« Laisse moi pleurer cruellement                                                                                                                              de ce vieux sanglot de notre adieu…                                                                                                                Laisse moi pleurer et penser à toi… »

L’adieu est souvent baigné de larmes et c’est étonnant de constater que les hommes, qui passent pour machistes, se laissent aller à des torrents de pleurs. Mais même quand le mot ne figure pas dans le texte, il est souvent question de trahison, de sentiments inconsolables, de déception, de tristesse sur fond de bandonéon … de pluie ou de neige : du vrai mélodrame !

Pour en venir enfin au tango « El Adios »  et aux raisons qui motivent son inscription dans la liste de mes tangos préférés, il faut se pencher d’abord sur le texte ci-dessous. On pourrait dire qu’il concentre tous les poncifs du tango. D’abord le décor tourmenté de la nature : ombre, ciel assombri, nuit, vent, printemps insensible… lune, silence. Les tourments de l’abandonné sont dans le même ton : profonde tristesse, désolation, émotion, âme à la voix voilée, pleurs, plaintes, nostalgie, douleurs, souvenirs…Enfin  le désespoir se nourrit aussi de la jalousie, en évoquant l’abrazo et les baisers du rival qui enlèvent tout espoir de retour… La traduction ne donne pas toute l’intensité des mots en espagnol : par exemple desolación, c’est un terme fort qui signifie plutôt dévastation, et le verbe emocionar signifie certes émouvoir, toucher mais aussi enflammer. Et si on y prête attention, ces mots sont mis en valeur par la musique et le chant : on ne peut pas ne pas les entendre, comme le mot corazon, à la fin de deux strophes. La letra est de Virgilio San Clemente ( 1905-1977 ), connu par ailleurs pour avoir écrit pour Gardel, une valse  » Viejo Jardin » et pour un recueil de poésies  » Les femmes dans ma vie  »  Noter que le texte d » El Adios » est neutre et peut concerner aussi bien un homme qu’une femme.

C’est que la musique a été écrite par une femme, Maruja Pacheco Huergo ( 1916-1983 ), pianiste, auteur-compositeur, actrice, auteur de pièces et de scénarios, animatrice à la radio à l’occasion. Elle a apporté sa composition au chanteur Ignacio Corsini, qui, séduit par la mélodie demanda à San Clemente de prévoir des paroles et accepta immédiatement de la chanter. Ce tango est son titre le plus connu car elle ne s’est pas consacrée spécialement au genre. Deux autres tangos de sa composition :  » Sinfonia de arrabal » et « Gardenias ». Ci dessous une version délicieusement rococo sur You Tube.

Sur Todo Tango ( todotango.com) en cherchant dans obras, vous pouvez écouter deux versions : celle de Corsini (1938 ) accompagnée à la guitare, et celle plus récente (2009 ) de Iva Fortunati. Mais il y en a de multiples : notamment celle de Pugliese ( 1963) avec Jorge Maciel au chant, et celle de Armando Pontier avec Ruben Juarez en vedette. A écouter sur ITunes, car je n’ai pu les intégrer dans cet article. 

Pour le danser, je trouve que ce tango crée un atmosphère particulière, par les sonorités et le sens du texte, mais aussi parce que la mélodie tantôt ascendante, tantôt descendante crée des modulations propices à une interprétation  » recueillie  » : on danse sur un adieu, sur la tristesse et la « désolación ». Corsini, dans son interprétation, modère d’ailleurs son chant sur les quatre derniers vers de la seconde strophe invitant à la pause et au silence. La plupart des chanteurs usent de cette façon d’interpréter. Dans une milonga, danser ce tango est un grand moment mais il faut que le DJ sache le mettre en point d’orgue d’une belle tanda dans le même ton.     

Dans l’après-midi, alors qu’il mourait dans l’ombre,
nous nous sommes dit adieu ;
Vous ne pouviez pas voir ma profonde tristesse
et quand nous sommes partis, nous avons tous les deux souri.
Et la désolation, en vous regardant partir,
ma pauvre voix a éclaté d’émotion …
Le rêve le plus heureux est mort, l’adieu
et le ciel s’est assombri pour moi.
En vain l’âme
à la voix voilée
renversa la nuit …
Seul un silence
profond 
pleura dans mon cœur.

À propos du temps qui s’est écoulé,
tu vis toujours en moi,
et ces champs qui nous ont vus
sourire ensemble
me demandent si l’oubli
m’a guéri de toi.
Et parmi les vents
mes plaintes vont
mourir en échos, vous
chercher …
tandis qu’au loin d’
autres bras et d’autres baisers
vous emprisonnent et me disent
que vous ne reviendrez jamais.

Lorsque le printemps revient
et que les champs sont peints de couleurs,
encore une fois la douleur et les souvenirs
de nostalgie rempliront mon cœur.
Les oiseaux trilleront l’endroit
et le ciel renversera sa clarté …
Mais mon cœur dans l’ombre vivra
et l’aile de la douleur vous appellera.
En vain, l’âme
dira à la lune
d’une voix voilée la douleur …
Et il y aura un silence
profond et profond qui
pleurera dans mon cœur.

par chabannonmaurice

DES RAISONS D’ESPERER : LA DANSE CONTINUE…

      Mon article précédent peut inciter à un certain pessimisme et je ne voudrais surtout pas contribuer à la tentation de rendre les tangueras et tangueros moroses, car le confinement à lui seul, selon les psychologues, n’est pas sans risques pour notre équilibre psychologique !
Je les incite donc à lire l’article ci-dessous, paru dans l’édition quotidienne que « Courrier International » offre pour un abonnement dérisoire ( 1€ pour 2 mois )  » Réveil Courrier » et qui recense les informations importantes du monde entier, celles de la nuit écoulée et du jour qui commence, chaque jour de la semaine. Cet article permet, avec humour, de prendre du recul et de se persuader que, finalement, dans la vie courante, nous sommes sans arrêt en train de danser ! 

États-UnisLa pandémie fait naître une nouvelle chorégraphie urbaine

Distanciation sociale oblige, une façon très réglée de se mouvoir dans la rue a fait son apparition, s’émerveille dans le New York Times une spécialiste de la danse.
 

Un jour, avant la pandémie, je me trouvai au milieu d’une foule d’individus, moitié fébriles moitié inconscients, s’acheminant vers l’escalier mécanique de la station de métro West Fourth Street, à Manhattan, en pleine heure de pointe. L’accès était bloqué par un amas de gens qui avaient les yeux rivés sur leur téléphone portable et qui, lorsqu’ils ont enfin daigné s’engager sur l’escalator, ont décidé de rester plantés à gauche. S’est alors ensuivie une cohue indescriptible.

Sur un escalier mécanique, on reste à droite et on laisse passer les gens à gauche, telle est la chorégraphie du quotidien urbain. Je me suis donc retrouvée à indiquer aux gens où stationner et quand se mettre en mouvement. Alors que le bas de l’escalator commençait à reprendre forme, j’ai remarqué qu’un principe d’organisation similaire était à l’œuvre un peu plus haut. Et j’ai reconnu la voix d’Ori Flomin, danseur, professeur et chorégraphe. Nous apercevant l’un l’autre, nous nous sommes mis à rire. “Évidemment, a-t-il lancé, c’est nous qui dirigeons les gens dans l’espace !”

L’inestimable privilège de pouvoir sortir

Je pense énormément à la notion de chorégraphie ces derniers temps. Pas celle que l’on admire sur scène et que l’on ne reverra probablement pas avant un certain temps, mais celle qui organise notre espace au quotidien : comment bouge-t-on en temps de pandémie ?

En ces temps de confinement, nous jouissons d’un inestimable privilège : la possibilité de sortir. En échange, nous devons respecter une règle simple : rester à deux mètres les uns des autres. Sur le plan chorégraphique, c’est une consigne des plus précises. Toutefois, mes quelques sorties et promenades de ces derniers jours m’ont donné l’occasion de constater que tout le monde n’avait pas la même idée de ce que représentent deux mètres de distance.

L’appréciation des distances est un peu comme la coordination, ce n’est pas donné à tout le monde. La façon dont se comportent certains de nos pairs dans l’espace public, même en temps normal, est parfois consternante, qu’il s’agisse du touriste honni qui s’arrête sans prévenir au milieu de Times Square ou de la jeune femme qui se sert de son matelas de yoga pour se frayer une place quelque part (et qui ne se sentira pas plus mal que ça au moment d’incliner la tête en prononçant son namaste).

Une question de vie ou de mort

Aujourd’hui, les enjeux de cette chorégraphie de rue sont beaucoup plus élevés. C’est en effet là que l’on risque sa santé ou la maladie, c’est une question de vie ou de mort. Chez nous, nous sommes seuls. Mais dehors, nous devons déployer une nouvelle forme de vigilance et cultiver une conscience affûtée de la position et des mouvements du corps.

C’est ce que l’on appelle la “proprioception” – aussi surnommée “sixième sens”. Fermez les yeux et tenez-vous sur une jambe : votre capacité à rester debout dépend de vos capacités de proprioception, c’est-à-dire du nombre d’informations sensorielles que vous détectez. Il est normal de vaciller et de tomber, mais c’est aussi le signe qu’il est temps de travailler votre équilibre.

Renouer avec notre corps

Ces sensations et cette capacité à se situer dans l’espace sont primordiales aujourd’hui. Pour les danseurs, après des années d’entraînement et de vigilance, c’est une sorte de seconde nature. S’il y a bien une chose que nous apprend cette épidémie, c’est que nous avons grandement besoin de renouer avec notre corps. La vie est précieuse, le mouvement aussi.

Il est effrayant de voir combien nous malmenons notre corps, a déclaré le danseur et chorégraphe postmoderne, Steve Paxton. La danse nous le rappelle. La danse est une exploration des possibilités physiques ; la danse reconcentre notre esprit focalisé sur les fondements de l’existence, du temps, de l’espace, de la gravité, autant de voies vers la créativité. C’est pour moi une façon de nous rappeler notre nature.”

La danse a disparu de nos scènes, mais elle hante désormais nos rues comme un esprit bienveillant. La multiplication des cours de danse offerts sur les réseaux sociaux est peut-être le signe que la danse est ce dont nos corps ont besoin. La danse va de pair avec ce que l’on appelle aujourd’hui la pleine conscience, une notion trop souvent assimilée au seul soin de soi. Se concentrer sur le moment présent est devenu une nécessité.

Une éthique du mouvement 

Lorsque je me promène ou que je fais un jogging, je vois bien des gens absents. Comment expliquer que la personne équipée d’un masque semblant protéger contre les radiations soit le plus souvent celle qui vous fonce dedans ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un couple de joggeurs qui jugent manifestement parfaitement acceptable de passer à quelques centimètres d’un vieil homme sur le pont de Williamsburg ? Qu’ont à l’esprit un groupe de marathoniens quand ils se répandent et occupent toute une route pour discuter ensemble et disséminer leurs gouttelettes de salive et leur sueur dans l’atmosphère ?

Soit on assiste à l’apparition d’une nouvelle race de gens se croyant tout permis, soit les gens montrent à quel point ils sont oublieux de leur corps dans l’espace. Lorsque vous sortez, vous ne devez pas seulement être responsable pour vous-mêmes. Nous sommes tous dans la même situation, et tout mouvement est soumis à une éthique et entraîne des conséquences, telles sont les règles chorégraphiques de ces temps d’épidémie.

Arc de cercle et file indienne

Il n’est plus acceptable de marcher ou de courir au milieu du trottoir. Choisissez un côté. Si quelqu’un arrive en face, opérez un contournement suivant un arc de deux mètres de diamètre – après avoir vérifié qu’il n’y a personne derrière vous. Et pour ce qui est de marcher ou de courir côte à côte, n’y pensez même pas. Tout le monde en file indienne.

Lorsque vous faites la queue, pensez à laisser de l’espace devant vous. Sentez le sol sous vos pieds. Jouez avec la gravité. Apprenez à découvrir vos pieds. Commencez à remarquer qu’il y a toujours du mouvement, même dans l’immobilité.

Lorsque vous regardez où vous allez, vous commencez à voir des choses. Alors que les trottoirs étaient auparavant jonchés de préservatifs usagés, ce sont à présent les gants en plastique qui fleurissent sur l’asphalte. Ces deux objets de protection sont extrêmement précieux – du moins jusqu’à ce qu’il soit temps de les mettre à la poubelle.

Une danse protectrice

Ce dont on ne peut pas se débarrasser – surtout dans la rue –, c’est la protection et la grâce que nous offre la distanciation sociale. La pandémie a produit quelque chose de fascinant : une nouvelle façon de se mouvoir, une nouvelle façon de danser dans la rue. Cela ressemble parfois au jeu du cap’ ou pas cap’ : qui sera le premier à faire de la place ? À quoi ressemblera le dernier pas de côté qui nous sauvera la vie ?

Une chose semble sûre : cela va prendre du temps pour que les duos retrouvent leur place sur les scènes de danse. (Lorsque le monde aura retrouvé une forme de normalité, je suis prête à parier que les gens danseront en solo pendant encore des années, de même qu’après les attentats du 11 septembre 2001 ils étaient nombreux à toujours scruter le ciel.) Sauf qu’en réalité les duos sont aujourd’hui partout : ils se jouent avec chaque inconnu que vous croisez sur la scène d’un trottoir.

Respecter et célébrer l’espace

Paxton avait raison de dire que nous devons recentrer notre esprit et revenir aux fondamentaux. La distanciation sociale n’est pas seulement une façon de respecter l’espace ; c’est aussi une façon de le célébrer.

L’autre jour, alors que je courais avec mes écouteurs, ma playlist a fait remonter un morceau de Bach utilisé dans la première partie d’Esplanade de Paul Taylor, un chef-d’œuvre de création de danse moderne datant de 1975, inspiré des mouvements du quotidien. Il n’y a pas de pas particulier dans cette œuvre, de même qu’il n’y en avait pas dans ma course. Mais le fait de courir, ou de marcher, est une façon de se déplacer dans le temps et dans l’espace. Et tout d’un coup cela a ressemblé à de la danse.

Dans les années 1960, une génération de chorégraphes d’avant-garde a eu l’audace de capturer la beauté et la sagesse du mouvement des piétons : se tenir debout, s’asseoir, marcher, courir. À l’heure où nous sommes en position de réapprendre à chérir ce que nous avons toujours pris pour acquis, il est temps de revoir notre rapport au corps et au cerveau. Parce que nous sommes tous aujourd’hui des danseurs et devons désormais nous mouvoir comme tels.

Cet article a été publié dans sa version originale le 31/03/2020.
 
Source
The New York Times
NEW YORK
 
Avec 1 400 journalistes, 35 bureaux à l’étranger, 127 prix Pulitzer et plus d’un million d’abonnés, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).
C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.
Quant à l’édition web, qui revendique plus de 3,7 millions d’abonnés en octobre 2019, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.
 
N’avons nous pas entendu beaucoup d’adeptes du tango nous dire qu’il fallait d’abord savoir marcher ? Le problème reste évidemment la distanciation physique. Vous ne pourrez pas la respecter si, profitant du confinement, vous vous entraînez avec votre partenaire à danser sur une table… comme dans la vidéo ci-dessous. Vous en trouverez quelques autres sur You Tube, en cherchant dans la rubrique  » Tango sur la table » Mais soyez prudents et ne sortez pas du plateau !
 
 

 
par chabannonmaurice

POURRONS NOUS RETROUVER L’ABRAZO ?


           Notre danse préférée est une pratique qui repose sur la proximité, un tête à tête choisi par deux partenaires, un joue à joue le plus souvent accepté et un corps à corps qui repose sur l’abrazo. De plus, dans les milongas où la densité des danseurs exige d’évoluer « dans un carreau », les couples sont très proches les uns des autres, même en respectant l’une des règles du bal qui est de ne pas toucher ni frôler les autres. Alors le tango pourra-t-il s’accommoder de la distanciation physique que prône la situation actuelle et que les craintes créées par la contamination vont prolonger un certain temps ? Imagine-t-on, en plus, que les danseurs soient contraints à porter un masque ? A un moment où les grands et petits festivals sont conduits à l’annulation on peut penser qu’il nous faudra encore attendre un certain temps pour retrouver l’atmosphère particulière de nos milongas et l’intimité propre au tango.   Cette danse « c’est une rencontre sociale car un couple se constitue et, en même temps, doit s’insérer dans un groupe possédant ses propres lois ; c’est une rencontre individuelle, quasi thérapeutique, avec en quelque sorte la réunion des parties égarées de chacun et de leurs intimes connexions  » écrit Benzecry Saba, dans l’introduction d’un livre sur lequel je reviendrai et qui fut un de nos premiers achats à Buenos Aires, en appui aux cours que nous y suivions.
   Gustavo Benzecry Saba, maestro de tango à Buenos Aires, journaliste et écrivain, rappelle dans une courte vidéo, visible sur You tube  (rechercher « Abrazo en tango » pour en trouver plusieurs ) que l’abrazo n’est pas propre qu’au tango et que plusieurs danses, qu’elles soient folkloriques ou mondaines, favorisent l’enlacement. Faudra-t-il alors abandonner, au moins momentanément, ces pratiques sociales, festives et parfois rituelles et laisser se tarir les musiques qui les suscitent ?  J’imagine que beaucoup de danseurs n’arrivent pas à imaginer que le tango puisse être interdit au nom des risques sanitaires, voire abandonné volontairement par ses adeptes par simple souci de protection personnelle. Et pourtant, on peut craindre que pendant quelques temps les danseurs soient incités à la plus grande prudence… La communauté « tanguistique » s’alarme d’ailleurs et, pour l’instant, affiche solidarité et optimisme, comme en témoigne une autre vidéo récente transmise par Bastien Pradier : https://www.youtube.com/watch?v=74FehO45cTA&feature=youtu.be&fbclid=IwAR0lEYVCnb 

   J’aurais plutôt tendance à revenir sur la signification et l’importance de l’abrazo pour maintenir la flamme et l’espoir de le retrouver un jour. D’abord, en revenant à la signification initiale du mot en espagnol qui désigne l’accolade. Tous ceux qui sont allés en Argentine ont pu voir et recevoir cette marque d’amitié, aussi virile qu’affectueuse, souvent accompagnée d’une tape ou caresse de la main sur le plat du dos. Une seule accolade, contrairement à nos pratiques méridionales qui se complaisent dans une longue embrassade de trois bises : de quoi surprendre les originaires d’autres régions et surtout les étrangers non rompus à ce débordement d’affection ! Dans nos correspondances entre tangueros, nous avons repris virtuellement le sens de cette accolade, lorsque nous écrivons « un abrazo fuerte » ce qui équivaut quelque part à un signe d’affectueuse complicité. Mais rien ne vaut la sensation particulière que m’ont procurée les abrazos de quelques amis argentins fidèles et discrets, de Marcelo Rojas à Carlos Zito, en passant par Mariana Dragone, maestra de danse… et de cuisine, dans sa casa de tango  » La Maleva »

   C’est avec elle que nous avons travaillé l’abrazo et la posture, et sa patience à nous corriger aussi doucement qu’inlassablement nous a sans nul doute aidés à en comprendre les fondamentaux. C’est Mariana qui nous a appris à prendre tout le temps ressenti pour ajuster cette étreinte si particulière qui va permettre de construire  » un seul corps qui danse à partir de deux corps initiaux « , écrit Benzecry Saba dans l’ouvrage « La pista del abrazo » traduit en français sous le titre « Sur la piste de l’étreinte » ( Abrazos books- 2007 ) Dans un chapitre où il analyse l’importance de l’espace physique supérieur, alors que les danseurs néophytes donnent souvent la priorité aux jambes et aux figures qu’elle peuvent imaginer, il souligne que dans le tango « le couple est synonyme d’unité et l’étreinte d’intimité. C’est pourquoi, si la danse à distance est envisageable pour un couple qui simplement se touche ou s’enlace, le tango est l’étreinte à proprement parler. Sa plus grande vertu réside précisément que le couple puisse réaliser toute sorte de tours maintenant cet abrazo avec un engagement sentimental pour trois minutes » L’auteur-maestro analyse ensuite les conditions physiques du contact et de son maintien pendant la danse, dans une sorte d’anneau magique qui enferme le couple et ne doit pas se rompre pour ne pas perdre l’esprit du tango. Et cette unité conditionne la connexion, cet accord recherché et cette sensation mystérieuse à laquelle je consacre dans mon recueil la nouvelle « Candelaria« . J’y exprime un ressenti que Saba tente d’ expliquer à la faveur d’analyses diverses, mémorielles, physiques et psychologiques :  » Notre estime se renforce avec un abrazo solide. A travers lui, nous transmettons une partie de notre histoire affective, de notre sensibilité » … » Selon l’âge et la connaissance que chacun a de lui-même, l’abrazo prend des reliefs différents : du salut amical à l’embrassade familiale jusqu’à l’approche amoureuse ou à la posture de danse. Mais dans tous les cas de figure, on se retrouve dans la même situation: s’exposer désarmé devant l’autre, en état d’absolue vulnérabilité. On s’étreint comme si l’on disait, » je ne cache rien, voilà ce que je suis« . On comprend mieux pourquoi l’abrazo fonctionne avec certains partenaires et moins bien ou pas du tout avec d’autres…Et je suis toujours surpris de voir des danseuses ou danseurs afficher un visage impassible quand il dansent, comme si ni la musique, ni le contact du corps de l’autre ne leur faisaient aucun effet…

Benzecry Saba consacre aussi un chapitre à l’abandon que la femme doit manifester :  » avoir confiance en l’abrazo de son compagnon, le suivre malgré les erreurs et les incertitudes, se soumettre à ce qu’il sait, à ce qu’il comprend, ne pas opposer de résistance, réaliser dans toute sa plénitude le rôle féminin, s’introduire dans le tango sans se soucier des conséquences. Ce qui arrivera ensuite, on verra bien ». Ce qui suppose, bien sûr, que l’homme sache donner à sa partenaire un sentiment de sécurité. Sans exiger, précise bien l’auteur, une attitude de soumission,  » car la femme n’est jamais aussi éveillée, pour percevoir les mouvements, jamais aussi attentive pour écouter le corps, même dans ses facultés les plus subtiles, qu’au tango ».  La suite du chapitre s’attache à montrer que le tango n’est pas une danse machiste, mais la formulation, en donnant la prééminence du guidage à l’homme, date un peu car, depuis, avec l’émergence du tango queer et la place prise par les femmes dans le guidage, la notion de partenaires dans le tango a bien évolué. Mais pas celle de l’abrazo, ni même de l’abandon que certains hommes aimeraient connaître… J’aborde aussi cette question dans deux autres nouvelles  » Filomena » et « Ines » sans esquiver les relations sentimentales que cela peut supposer. 

   L’abrazo reste donc un moment merveilleux du tango, et si son côté social et sensuel nous fait pour l’instant défaut, on peut toujours en rêver, et pour ceux qui sont plus réalistes, le travailler à la maison quand on a la chance d’être en couple… De nombreux professeurs ont mis des leçons en ligne. Mais on peut surtout voir comment le mettre en place, en accord avec la musique, par exemple sur les premiers accords de  » Cascabelito » que j’ai vantés dans mon article précédent. 

par chabannonmaurice