A BUENOS AIRES, RENCONTRES INSOLITES ET HEUREUSES ! 1

Si la découverte de lieux nouveaux est toujours possible, avec le renouvellement propre à une grande ville qui bouge toujours, la rencontre avec des personnalités diverses, célèbres ou plus anonymes reste parmi les moments marquants, et lors de notre dernier voyage nous avons été comblés sur ce point. En effet, en prolongement ou en dehors de nos rencontres à l’Academia Nacional del Tango, nous avons eu l’occasion de côtoyer diverses personnes intéressantes et souvent liées au tango et à la culture argentine.

La personnalité majeure que nous avons rencontrée, est sans nul doute Oscar Fresedo, neveu d’Osvaldo Fresedo, le reconnu bandonéoniste, chef d’orchestre et compositeur ( 1897 – 1984 ), auteur de la musique de nombreux tangos sur lesquels nous dansons ( « Arrabalero »,  » El Once »,  » Sollozos » ou « Vida mia »… ).  Oscar perpétue, avec une énergie communicative, une lignée familiale liée au tango, car son père Emilio ( 1893-1974 ), le frère d’ Osvaldo, était violoniste et auteur de letras. On lui doit en particulier la musique et le texte de « Paseo de Julio », chanté par Carlos Gardel. Oscar a repris le flambeau de la lignée et a composé des textes pour son oncle, dont l’orchestre a eu une longévité et une célébrité remarquable. Mais il  a travaillé  avec des compositeurs divers, dont Piazzolla, toujours à des letras assez lyriques et plutôt pour des tangos cancións. Nous l’avons rencontré d’abord lors d’un repas commémoratif organisé par le groupe du monument au tango ( voir mon article du 28/11/2017 ), puis il nous a accompagnés le même jour, lorsque j’ai présenté mon roman à Gabriel Soria : il faisait partie du cercle des invités, intrigué par notre approche de la culture argentine. Et, en attendant le Président de l’Academia, il a été notre guide dans le musée pour nous présenter lui-même la vitrine consacrée à sa famille et commenter les documents qui y figurent. Quel moment, mais ce n’était pas fini !…

    

Car le soir il a voulu aussi être avec nous au Bar « Sur », où le patron, Ricardo Montesilva nous avait invités pour une soirée spectacle, prévue pour les touristes, ce qui n’est pas notre recherche habituelle. Mais il faut reconnaître que, dans ce bar intimiste et historique, la soirée était de qualité. Et hospitalité oblige, Oscar a tenu à nous raccompagner dans sa voiture : un des Maîtres du tango, d’un âge certain, au volant dans Buenos Aires, la nuit… Tout cela dans la plus grande simplicité et la meilleure convivialité.  Inolvidable !

       

Moins intimidantes, mais tout aussi pitttoresques ont été les rencontres avec Elena de San Telmo, antiquaire spécialisée dans les revues, disques et autres documents originaux et authentiques sur les années brillantes du tango. Nous la connaissons depuis quelques années déjà : elle approvisionne, entre autres, les collections d’André Vagnon qui échange avec elle des raretés françaises contre des antiquités argentines du tango : voir mon article du 12/03/2016. Son magasin est à San Telmo, dans le mercado, et son bureau dans la Rue Bolivar, au dessus d’un bouquiniste. Nous l’avons rencontrée une première fois, entraînés par André qui lui a remis un paquet surprise, mais elle a manifesté le désir de nous revoir… et avait préparé un cadeau pour chacun d’entre nous : affiche ancienne de Gardel, partitions dédicacées, brochures en tirage limité sur des compositeurs … Encore un signe de la générosité argentine !

                                            

Enfin, lors de l’exposition organisée par Maria Rosa Braile à l’Ateneo, dont j’ai parlé dans un article précédent, nous avons croisé un peintre-danseur ou danseur-peintre, Guillermo Alio , qui travaille régulièrement à Caminito à La Boca, et qui est déjà venu en France, pour des cours avec Marina Caranza et Jean Ronald Tanham,  et en 2015, pour une performance dans le cadre du Festival de Tarbes, où il peignait en dansant ! Vous pouvez voir cet événement sur You Tube et découvrir quelques-uns de ses tableaux sur internet. C’est un personnage chaleureux et pittoresque, qui doit cependant utiliser une partie de son temps pour peindre des oeuvres mineures pour touristes, devant le café tenu par son épouse… Il dessine habilement et avec virtuosité, à partir d’un prénom, d’un mot, d’une phrase, d’un croquis…. et il a tenu à exécuter et dédicacer pour nous une de ces petites saynètes dont il a le secret… Toujours la gentillesse, la disponibilité et l’hospitalité !

                 

Comment ne pas aimer ce pays qui vous procure toutes ces rencontres fortuites et si enrichissantes, car chacune, dans son registre, nous parle du tango et de la culture ?

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par chabannonmaurice

MOMENTS CULTURELS et LIEUX HISTORIQUES à Buenos Aires.

 

J’ai déjà eu l’occasion de mettre en avant le rôle éminent de Buenos Aires comme capitale culturelle de l’Amérique latine, dans mon article du 17/12/2015. J’insistais sur le fait que des lieux mythiques avaient été intelligemment restaurés, transformés, adaptés et remis ainsi en valeur pour y servir de cadre à des manifestations diverses.

Au cours de notre récent voyage, nous avons découvert l’ Ateneo, Gran Splendid, Santa Fe, 1860 (Recoleta) : c’est un ancien théâtre à l’italienne dans lequel s’est installée la plus grande librairie d’Amérique latine. C’était sans doute le moyen de lui conserver son cadre luxueux et de sauver ce lieu historique. En effet, cet endroit est largement lié à la trajectoire du tango, notamment parce que son premier propriétaire et initiateur, Max Glücksmann, qui le fit créer et ouvrir en 1919, était impresario et assura la promotion d’artistes comme Carlos Gardel, Francisco Canaro ou Roberto Firpo. Non seulement en les produisant sur scène, mais aussi à la radio qu’il avait créée en 1929, “Radio Splendid”, et en les enregistrant grâce à la compagnie “Nacional Odeón” dont il était le manager. Il a d’ailleurs fait connaître beaucoup d’artistes à l’époque où les enregistrements ont fait énormément pour la promotion du tango. L’Ateneo est donc, pour celui qui en connaît l’histoire, un lieu où flotte l’esprit de l’âge d’or. Plus tard, vers 1929, le théâtre fut transformé en cinéma et on y projeta les premiers films parlés et chantés. En 2000, les lieux furent acquis par un groupe qui le transforma en librairie, avec un rayon musique, en le faisant rénover par des architectes compétents. Le parterre, le balcon et les galeries comportent ainsi des rayonnages et il a été ménagé des lieux de lecture un peu partout et notamment dans les loges.

 

                  

Un café restaurant, sympathique, mais cher par rapport aux restaurants portègnes, occupe la scène, mais il est plaisant de consommer un verre de vin ou un cortado dans ce lieu extravagant, où il faut prendre le temps non seulement de feuilleter et choisir les livres, mais aussi d’admirer le plafond en dôme, orné d’une belle fresque. Une salle présente régulièrement des expositions d’artistes  et nous avons eu l’occasion d’assister au vernissage d’une d’entre-elles, mettant en valeur un choix des oeuvres de cinq femmes dont une amie, Maria-Rosa Braile, sculptrice reconnue et initiatrice de l’événement.

                                           

Depuis sa réfection, Le Teatro Colón présente chaque année un programme de qualité : opéras, ballets et concerts et nous avons pu cette année encore assister à un spectacle d’opéra. J’ai déjà, dans mon article du 05/12/2014 vanté la beauté et l’acoustique excellente de ce joyau de la ville où les gens se pressent sans décorum excessif. Cette année, nous avons vu “Andrea Chénier” de Umberto Giordano, un opéra méconnu qui se retrouve cette année à l’affiche de plusieurs salles du Monde. Il relate les démêlés du poète français André Chénier avec les révolutionnaires pendant la Terreur sur fond, bien sûr, d’amour contrarié. La musique très belle, ( Callas en a illustré plusieurs airs ), la cohérence de la mise en scène, des interprètes, des costumes et des décors, nous ont fait passer une soirée excellente. Mais là encore, la qualité du cadre compte dans l’impression générale. Il faut voir, une fois au moins, une représentation au Colón et en s’y prenant à l’avance on trouve des places en galerie à un prix abordable, et d’où l’on voit et entend parfaitement bien. Le teatro a un peu délaissé le tango au profit d’autres lieux qui lui sont dédiés mais n’oublions pas que, dans le passé, de grands artistes, musiciens et danseurs s’y sont produits ( Charlo, Sassone, Rivero, Salgan, Troilo, Pugliese,Piazzolla, Baltar… ) Et Evita Perón sut utiliser habilement l’Opéra pour plusieurs galas, avec un savant mélange politique et culturel au profit du péronisme. Le programme du 26 juin 1950, hommage au Général-Président, s’ouvrait par l’Hymne national argentin, la marche “ Los Muchachos peronistas”, la marche de la CGT et affichait, entre autres vedettes, Troilo, De Angelis, Nelly Omar, Alberto Marino, d’Arienzo, De Caro et Varela… Le gratin du tango !

                   

                                 

Et si vous suivez ce conseil ne manquez pas d’aller goûter au délicieux chocolat, la boisson réputée du “Petit Colón”, un bar notable tout proche de l’Opéra, avec vue sur la très belle Place Lavalle, entourée d’immeubles imposants.

                   

Enfin pour compléter sur une note gastronomique, mais sans oublier le tango, le restaurant El Tropezón, Avenida Callao 248, vient de rouvrir en septembre 2017, à l’emplacement qu’il occupe depuis 1926, après d’autres lieux, depuis sa création en 1896 par des Espagnols des Asturies et de Gallice. Son nom désigne une sorte de soupe avec des morceaux de jambon et des légumes. A Callao, il était alors fréquenté par des personnalités : Federico Garcia Lorca,  Discépolo, Troilo… entre autres, et surtout Carlos Gardel qui y avait sa table réservée pour déguster el puchero de gallina, une sorte de poule au pot avec du maïs. Les politiques s’y pressaient aussi en nombre car le Congresso n’est pas loin. Le lieu a été rénové avec goût, dans le style d’origine, et l’atmosphère y est animée, autour d’une cuisine soignée et délicieuse. Ne manquez pas le matembré, un plat typiquement argentin, et notez que le plat gardelien est servi surtout en hiver et certains jours seulement. Réserver à l’avance est prudent. L’accueil est à la fois stylé et chaleureux, et le Maître d’hôtel, avec lequel nous parlions du lieu, nous a fait le plaisir de visiter la cave où Troilo et quelques amis dégustaient le viejo vino Carlón ( voir photos ci-dessous )Il est d’ailleurs question de ce plat et du vin dans le tango « Pulcherito de Gallina », paroles et musique de Roberto Medina,  à écouter et lire sur le site de Todo Tango, chanté par E. Rivero. C’est ce morceau, qu’elle écoutait quand elle était petite, qui a incité la nouvelle propriétaire à réinvestir les lieux qui étaient occupés par d’autres commerces et qu’elle a fait restaurer dans le style ancien, notamment avec la verrière.

                                             

         

A Buenos Aires, le tango n’est jamais loin et souvent là où on ne l’attend pas… A votre santé !

                               

par chabannonmaurice

A LA DECOUVERTE DES MISSIONS JESUITES.

Depuis que nous nous rendons en Argentine, nous n’avions pas découvert la Province de Misiones dont on nous vantait pourtant l’intérêt. Mais nous avions déjà eu l’occasion de mesurer l’importance des traces et vestiges laissés par les Pères de la Compagnie de Jésus, à Buenos Aires où la Manzana de la Luces et quelques bâtiments attenant sont les seuls constructions restantes, ou à Cordoba où la Manzana Jesuitica occupe tout un pâté de maisons et témoigne de la puissance de l’Ordre. Mais nous n’avions guère approfondi le rôle joué par les Missions, notamment avec les expériences agraires menées dans les grandes estancias de la région de Cordoba, ou sociales avec  » la République guarani » du Nordeste. Tout au plus avions-nous le vague souvenir d’un film qui était consacré à la manière dont les Jésuites avaient approché l’évangélisation des autochtones.

De nombreux écrits relatent et analysent cette expérience et on peut aussi trouver des articles détaillés sur internet. J’ai pour ma part lu un ouvrage conséquent et bien illustré de Sélim Abou  » La République jésuite des Guaranis (1609 – 1768 ) et son héritage ( Perrin Editions 1995 ), ouvrage qui figurait entre autres, dans la bibliothèque de l’Estancia Inès dont j’ai parlé précédemment. Cet ouvrage analyse clairement la genèse de cette aventure, en la replaçant dans la veine des mouvements religieux et philosophiques qui cultivaient le goût de l’utopie, de l’émancipation et au final des Lumières, car même Voltaire qui n’était pas suspect de complaisance vis à vis de la religion, fut intéressé par les missions jésuites.  Délégués par la couronne d’Espagne comme évangélisateurs, en rivalité avec les bandeirantes de soldats et colons portugais qui leur disputaient la Province jésuite du Paraguay à cheval sur la Bolivie, l’Argentine, le Pérou, le sud du Brésil, l’Uruguay et le Chili…ils voulaient selon les termes de Raynal, essayer de soustraire les indiens à l’esclavage et « d’en faire des chrétiens qu’après en avoir fait des hommes.» L‘encomienda réduisait en effet les autochtones à la servitude la plus dégradante puisque les esclaves étaient exploitables à merci.

                                      

Carte des missions jésuites dans le Nordoeste.

Les Jésuites rencontrèrent des difficultés avec certaines tribus nomades mais surent intégrer l’organisation civile, économique, militaire et religieuse des Guaranis. Ceux ci pratiquaient une sorte de démocratie villageoise participative sous l’autorité d’un cacique et croyaient à un Etre Suprême et à une Terre sans Mal, sorte de paradis… Ils avaient développé certaines cultures, notamment celle du maté. L’habileté des Jésuites fut donc, dans les « Reductiones », de reprendre cette organisation pour l’intégrer dans un système architectural induisant un mode de vie collective autour de l’église, mais aussi de la place centrale, des jardins collectifs et privatifs, des maisons familiales et des ateliers où les indiens émancipés de l’esclavage apprenaient un métier, notamment pour nourrir, construire et embellir les villages. Un cabildo, sorte de conseil municipal, gérait la vie et la défense du village.

             

Cette organisation se lit parfaitement dans la plupart des Missions que nous avons visitées, surtout celles les mieux conservées ou restaurées parmi toutes celles établies dans les divers pays : San Ignacio Mini en Argentine, et Jesus et Trinidad au Paraguay. Les vestiges permettent d’imaginer la vie dans ces villages, dont certains accueillaient près de 7000 habitants et dont le rayonnement culturel était solide. Par exemple c’est à Loreto en Argentine que fut imprimé le premier livre de ce pays et c’est aussi dans les missions qu’un art baroque spécifiquement marqué par les artisans guaranis put enjoliver l’architecture et sans doute aussi la musique, à travers les choeurs et orchestres.

                              

         

Dans ces décorations ouvragées, mettant en valeur les couleurs chaudes de la pierre,on remarquera les anges en forme de sirènes, bon exemple du syncrétisme religieux, et la finesse de l’ange harpiste.

On sait que la puissance et le prestige acquis par les Jésuites inquiéta vite les puissances européennes dans le contexte de la controverse de Valadolid et de la contestation de l’esclavage, et que la couronne d’Espagne, encouragée par celles de France et du Portugal, finit par décréter l’expulsion des Pères. Les missions et les estancias qui en dépendaient furent pillées, saccagées et les populations locales abandonnées à leur sort et à des partages politiques difficiles. La grandeur déchue des ruines qu’on visite permet d’imaginer leur désarroi, car ils avaient peu à peu acquis une manière de voir le monde et de comprendre la vie, différente de ce qu’était leur culture initiale. Il leur était aussi difficile d’ admettre cet “abandon” par les Jésuites. Le film Mission, réalisé par Roland Joffé, Palme d’Or au Festival de Cannes en 1986, se situe à cette période trouble de l’expulsion et des exactions commises par les troupes portugaises pour reprendre pied dans les territoires pacifiés par les Jésuites. Il montre aussi le états d’âme qui pouvaient être ceux des religieux abandonnant leurs ouailles.

                                     

Mais on se rend compte aussi combien cette expérience a marqué les pays concernés et tout particulièrement l’Argentine qui, en donnant à une de ses Provinces, le nom de Misiones, accepte l’héritage et assume le mythe fondateur comme une référence identitaire. Le métissage physique et culturel est très visible dans cette région où la culture du maté, du manioc,  mais aussi l’élevage dans les vaquerias, sont issus des savoirs autochtones, tout autant que l’art culinaire et médical et une forme de syncrétisme religieux particulièrement pittoresque lors des grands pèlerinages. Au Paraguay voisin, la langue guaranie est langue officielle et marque d’une culture nationale. Et toutes les régions voisines cultivent un rythme local, le chamamé, qu’un festival annuel porte à la hauteur des chacareras et autres zambas.

par chabannonmaurice

Une soirée à LO de JAC.

J’avais repéré sur le blog de Denise Anne Clavilier “ Barrio de Tango” les annonces diffusées par Jacqueline Sigaut, une chanteuse dont les antécédents familiaux sont français. Elle met en valeur, avec sa voix profonde et expressive le tango-canción, par exemple dans son disque hommage à Troilo, “ Desde el recuerdo, te vuelvo a ver”, avec une superbe interprétation de la “Milonga de Manuel Flores” sur un texte de J.L. Borges, ( belle partition de bandonéon et piano ) , de “Sur” et de “Una Canción”.  De plus, elle organise  régulièrement chez elle, dans son appartement proche de la Plaza Italia, des réunions culturelles autour d’un thème, ou des peñas avec des chanteurs et musiciens, ou des cours de chant, autant d’activités susceptibles d’inerver et de promouvoir la culture argentine et le tango… Elle diffuse largement l’information et il suffit de s’inscrire par mail pour se trouver invité…

Nous avons décidé de nous y rendre un vendredi soir, quelques temps après notre arrivée à Buenos Aires. La soirée était consacrée au renouveau du Bar “El Faro”, à partir d’un documentaire monté  sur une idée de Fabricio Castañeda, un touche à tout qui compose, publie, produit, filme… et est à l’affût de tout ce qui bouge en matière de tango. Par ailleurs il est, je crois, chirurgien-dentiste ! Nous l’avions déjà rencontré en 2015, au Centro Oliverio Girondo que pilote Analia, l’ancienne pianiste de “ Color Tango”. Il y présentait alors un disque “Milonga Borgeanas ” dont il a composé les textes des différents morceaux et, pour les mettre en musique et en chant, il a fédéré des compositeurs et des chanteurs, dont Jacqueline Sigaut. Il a aussi sorti plus récemment, en 2016, un autre CD “Orillas”, toujours avec un panel de chanteurs. Dans cette soirée sympathique et dynamique, nous avons été accueillis chaleureusement. Nous y avons vérifié, une fois encore, qu’une rencontre en entraînait bien d’autres  puisqu’étaient là, entre divers invités, les chanteurs Osvaldo Peraldo et Cucuza Castiello, déjà cités dans plusieurs articles précédents. Carlos Zito, grand réalisateur de vidéos sur les événement culturels était aussi de la partie.

            

            Dans l’assistance, au premier plan, Fabricio Castañeda et Cucuza Castiello

La soirée s’est déroulée en deux temps, le premier étant consacré à la projection : documentaire dynamique sur les soirées animées du bar. Dans un deuxième moment, l’hôtesse a sorti et installé des petites tables pliantes, celles que des vendeurs à la sauvette proposent dans la rue… Les participants se sont alors installés en rond, comme dans un bistrot, et Jacqueline a proposé les plats qu’elle avait confectionnés avec quelques bénévoles : empanadas, raviolis, flans caseros… accompagnés de quelques boissons fraîches… Le vin ou la bière aidant, une discussion animée s’en est suivie dans une atmosphère bon enfant. Nous avouons n’avoir pas tout saisi de l’humour des uns et des autres, mais la conversation a beaucoup roulé sur l’importance des peñas et leur devenir, plusieurs bars ayant été fermés comme Le Sanata, où nous allions régulièrement, et sur lequel j’avais écrit plusieurs articles… Par delà la convivialité, cette soirée confirmait pour nous nos observations précédentes : les préoccupations sur le devenir de la culture porteña mobilisent les artistes des diverses générations, sans aucun souci de vedettariat.

 

par chabannonmaurice

Un jeune orchestre qui tient la vedette: « ROMANTICA MILONGUERA »

Depuis que j’alimente ce blog par des articles, notamment sur nos découvertes portègnes, j’ai vanté la musique in vivo et mis en avant des orchestres traditionnels  ( Los Reyes del Tango, Color Tango, Sans Souci… ) ou de jeunes ensembles qui font leur place au soleil ( Misteriosa Buenos-Aires… ) et j’ai voulu souligner que les relais étaient assurés par la jeune génération de musiciens, avec un souci de renouvellement, comme pour la danse d’ailleurs.
Parmi les rencontres d’interprètes que nous avons faites cette année à Buenos Aires , un jeune orchestre a emporté notre adhésion. Apparemment en vogue dans plusieurs milongas, nous avons eu l’occasion de l’écouter lors de la Milonga “Marabu” au Maracaibo dont j’ai déjà parlé dans un article du 24 novembre, car nous y avions apprécié une des plus anciennes formations “Los Reyes del tango”. Cette salle, qui a vu officier les orchestres de Di Sarli et Troilo – voir les plaques commémoratives – produit régulièrement des musiciens et danseurs en vivo et, avec l’élégance et la fonctionnalité des lieux, ce n’est pas le moindre mérite des organisateurs. Il semblerait aussi que ce soit la salle de prédilection de la rédactrice de la revue « La Milonga » qui fait une bonne place à sa publicité. La piste est donc bien fréquentée et par de bons danseurs.

           

Nous avions repéré cet orchestre sur You Tube où vous pouvez découvrir le clip de lancement dynamique de leur disque récent et quelques interprétations parmi lesquelles je vous recommande Poema,avec une version à la fois poétique, humoristique et romantique par la pulpeuse chanteuse Marysol. Regardez aussi En esta noche de luna où l’orchestre a l’intelligence de se placer sous le parrainage complice de deux sommités du chant : Cucuza Castiello et Osvaldo Peraldo, tous les deux au dynamisme communicatif et facétieux. Les deux enregistrements, et quelques autres, donnent une bonne idée de la volonté de renouvellement pour ne pas dire de rafraîchissement du tango, tout en respectant la qualité musicale des différents pupitres.

C’est ce jeu que nous avons pu apprécier le soir où nous nous sommes rendus au Marabu pour écouter l’orchestre en vivo. Notre bonne place nous a permis de suivre de près le travail des musiciens dans une décontraction apparente et avec une belle unité d’interprétation. Les trois bandonéonistes auxquels répondent trois violons font merveille et quelques beaux solos mettent en valeur piano et contrebasse. La séquence avec l’orchestre est d’un dynamisme tel que les danseurs, après s’être contenus pour écouter religieusement le tango d’ouverture, se précipitent sur la piste et qu’il devient difficile d’y évoluer. Le répertoire, enregistré sur disque, est cohérent avec une dominante effectivement romantique, voire parfois lyrique pour certains morceaux. Mais il faut surtout retenir le chant expressif, complice et enjoué des deux chanteurs qui alternent devant la scène : Marisol Martinez et Roberto Minondi, et chantent parfois en duo. Tous deux jouent beaucoup de leur charme, avec un humour décalé qui n’exclut pas le talent. Marysol, notamment, dépoussière le rôle de la chanteuse, en jouant beaucoup sur une sensualité provocante, mais drôle. Au point d’être épuisée comme en témoigne la photo volée dans la rue, après les deux séquences où l’orchestre se dépense sans compter !

                                             
Si on ajoute que les musiciens ont choisi des tenues de scène soignées mais décontractées  – robes à pois pour les femmes, simple gilet ou chemise le plus souvent pour les hommes – on aura une idée de la volonté de ce jeune orchestre de se faire vite une place dans les salles argentines et internationales. Cela nous a paru en bonne voie et nous avons aimé la fougue de leur interprétation. Les danseurs qui viendront à la Milonga Lo de Lola, ce dimanche 14 janvier prochain, à Loriol du Comtat pourront en juger en dansant sur une tanda de cet orchestre.

par chabannonmaurice

SEJOURNER DANS UNE ESTANCIA

Choisir de loger dans une estancia, c’est vouloir découvrir une toute autre ambiance que celle d’un hôtel, si accueillant soit-il. C’est surtout rechercher l’entrée dans une tranche de l’histoire argentine, bien loin du monde du tango, mais pour autant partie intégrante et mythique des parcours des immigrants. Les Provinces de Misiones et de Corrientes que nous avons visitées cette année, nous ont ainsi apporté une autre image de la diversité du pays.  La pampa, dans ces régions tropicales, prend une toute autre couleur que celles que nous avons découvertes en Patagonie, dans la province de Córdoba ou  aux abords de la capitale.
Quand on quitte la route pour s’enfoncer dans un chemin qui conduit à l’Estancia Santa Inés, on a déjà l’impression d’entrer dans un autre monde, un peu sauvage par la forêt dense qu’on traverse, un peu mystérieux par les grands bâtiments en partie abandonnés et assez délabrés qu’on longe un moment. Le chemin sinue dans la forêt avant de déboucher dans une clairière où niche l’habitation principale flanquée de  quelques annexes. On est alors dans un lieu de silence, malgré les multiples chants d’oiseaux dissimulés dans des arbres centenaires : impression d’entrer dans un film qui se déroulerait voilà plus de cent ans. Ce sentiment est confirmé quand, sous la conduite de Nanni Nuñez,  notre hôtesse – accueil souriant et discret –  nous découvrons notre chambre et entreprenons la visite de la maison.

        

Tout y est pratiquement dans sa conception première, lorsque le grand-père s’est établi là pour défricher la forêt et installer des plantations de mate : meubles d’époque cossus, affichant la réussite des propriétaires, plancher le plus souvent en bois, lambris sur les murs… Et partout, de nombreux souvenirs de famille, photos en particulier, objets et témoignages…  Nous avons immédiatement l’impression que la maison a une âme et que quelques esprits bienfaisants veillent sur nous, idée que la douceur de l’hôtesse renforce quand elle nous offre un mate froid, le tereré, et nous donne les premières bribes de l’histoire des lieux.

              

                                          

Nous en découvrirons d’autres fragments lors des ballades qu’elle nous proposera, au cours des repas, ou en fouillant dans la riche bibliothèque de la maison. Les ouvrages sur les Missions Jésuites, les premiers pionniers dans la région, la navigation sur le Parana , ou les estancias historiques de l’Argentine… nous en apprendront plus. Comment imaginer ce qu’a pu être la vie des immigrants, arrivant dans ces contrées vierges et souvent hostiles ? Comment transplanter des coutumes et savoirs européens en les adaptant aux nécessités locales ? Et nous avons été subjugués par l’histoire de cette famille, par l’émotion avec laquelle Nanni parlait de ses grands-parents et parents, et par l’acharnement pour maintenir et protéger un héritage que les difficultés économiques menacent. La culture du mate, une des ressources de la propriété s’est mécanisée et est maintenant régentée par les collecteurs des marques commerciales. Établir et valoriser des chambres d’hôtes est, en complément,  un moyen d’autant plus intéressant qu’il favorise les rencontres et casse l’isolement des lieux.

Le rituel des repas nous a d’abord étonnés puis réjouis, car la table était dressée dans la salle à manger d’apparat et partagée avec Nanni, toute blonde et sa nièce Andréa, toute brune, chacune confectionnant à son tour un plat raffiné. Les couverts et la vaisselle de famille sortaient des tiroirs pour l’occasion, nous donnant l’impression d’être des hôtes de marque. Un somptueux buffet de desserts maison terminait les agapes en douceurs. Dans cette ambiance nous avons pu avoir de beaux échanges, non seulement sur l’histoire et la vie de la maison, mais aussi sur la nôtre, notre intérêt pour la culture et la diversité argentines et sur nos récentes découvertes à Buenos Aires. Privées de contacts fréquents avec la capitale, nos interlocutrices nous ont semblées avides de connaître notre ressenti. Avec une certaine curiosité amusée pour notre engouement pour le tango ! Un grand plaisir a consisté à leur faire écouter nos tangos préférés et nous leur avons donné sur une clef des extraits de la tangothèque d’Hélène. Beaux moments qui nous laissent un souvenir inoubliable, en remettant la vie de la capitale… et le tango à leur juste place. Merci à Nanni et Andrea.

          
Dans la Province de Corrientes, nous avons entrevu d’autres estancias, au milieu d’immenses espaces dédiés à l’élevage des bovins et des chevaux, et nous avons croisé des gauchos. Mais la découverte des Esteros del Iberá exigeait un logement en lodge, à proximité de la lagune. Dommage car nous aurions aimé connaître un autre hébergement dédié cette fois à la production de la viande.

              

par chabannonmaurice

LA YERBA MATE

 

Familiers de la vie argentine, nous ne pouvions ignorer que la consommation du mate fait partie des  usages quotidiens, à voir les gens transporter tout le matériel adéquat, y compris dans les bus. Nous avons pourtant analysé l’habitude de la consommation du mate comme quelque chose se situant entre l’addiction, le folklore et la consommation de café chez nous autrefois, dans le Nord, où la cafetière mijotait toujours sur le feu. Et l’expérience que nous avions pu faire, en goûtant la boisson, non sans réticence, nous avait pour le moins laissé un goût amer … Nous avons donc donné l’exclusivité au cortado ou au chocolat, négligeant ce qui, dans la vie argentine est sans doute aussi important que le thé en Asie…
Notre séjour dans les Provinces de Misiones et Corrientes nous a amenés à y regarder de plus près et à apprécier, non seulement l’infusion, servie à notre accueil dans l’Estancia Santa Ines, mais aussi la place que cette boisson tient dans l’histoire et dans la culture. Il faut préciser que la famille Nuñez fut pionnière dans les plantations de mate, et l’héritière a pris le temps, en nous faisant visiter le terrain, de nous raconter l’histoire de son grand-père et de son père, liée à la navigation sur le Parana, à l’exploitation de la forêt et aux débuts du tourisme.

                                   

Nanni Nuñez nous offre le mate froid ( tereré ) dans le salon de la superbe estancia Santa Ines.

Première découverte, la yerba mate est, à l’état naturel, en climat demi-tropical, un arbre de la forêt que les Indiens Guaranis connaissaient et exploitaient depuis longtemps et que les Jésuites ont adopté. Cet arbre, de la famille du houx, peut atteindre des hauteurs de 30 mètres en 30 ans et reste productif pendant 100 ans. On le trouve surtout au sud du Brésil, au Paraguay, et en Argentine, surtout dans les Provinces de Misiones et Corrientes. Pour rendre la cueillette plus facile, les pioneros ont eu l’idée d’organiser des plantations d’arbustes. Dans la famille Nuñez, dont je reparlerai plus loin, le grand père, en organisant ses cultures, avait pris soin de respecter la nature environnante en la laissant en l’état de forêt primaire.

                                         

La cueillette, de mai à juillet, consiste à couper les rameaux du sommet, feuilles et petit bois, le dosage entre les deux permettant de varier valeur gustative et qualité. Les étapes de fabrication, artisanale ou industrielle, comptent pour beaucoup dans la qualité de l’infusion : séchage, torréfaction, réduction en poudre plus ou moins grosse, stockage en sacs, affinage, moulinage et empaquetage, en ajoutant parfois des ingrédients pour parfumer.
Les Guaranis préparaient la décoction de manière plus primitive mais connaissaient les qualités médicinales de la yerba, notamment pour les intestins, les problèmes cardiaques, les douleurs rhumatismales. Ils considèrent toujours que c’est un élixir réconfortant, donnant force et énergie, et c’est ce que les Argentins ont repris, comme anti-fatigue. C’est à la fois proche de la coca, au Pérou par exemple, mais avec des vertus différentes, la coca permettant de lutter contre le mal des montagnes, mais aussi contre la faim … et c’est une drogue, selon la classification internationale.
Les Guaranis, imités par les Argentins, ont aussi établi un rituel de consommation dont le principe est la convivialité, la boisson circulant de main en main, un peu comme le calumet de la paix … ou les joints dans certains cercles ! Les Nativos avaient aussi prévu le récipient pour préparer la boisson en utilisant une sorte de calebasse sauvage de la forêt ( mata en guarani ), qui a donné sa forme obloide à celui qu’utilisent la plupart des Argentins et qu’ils appellent aussi mate. Un bâton de bambou servait de pipette et de filtre. Les Jésuites des Missions et les gauchos ont perfectionné l’ensemble avec des mates dans différentes matières ( terre, bois, corne, alpaca, argent … ) et la pipette, la bombicha, dans des matières assorties, avec un filtre en forme de palme pour la partie qui sert de passoire, et un embout aplati pour l’extrémité qui va dans la bouche. Sur les marchés touristiques, dans les ferias et sur de simples étalages à même le sol, les amateurs peuvent trouver l’ensemble mate-bombicha, devenu un des symboles de l’Argentine. J’en avais d’ailleurs acheté un à un gaucho, taillé dans la corne et entouré de métal travaillé.

 

Sur ce maté en corne entourée d’alpaga, les détails de la décoration sont soignés: scène de la pampa, médaillon pour graver le nom du propriétaire, fleurs pour enjoliver et chaînette pour le passer dans la ceinture, quand le propriétaire se déplace à cheval.

La décoration du récipient est plus ou moins raffinée mais les gens riches possédaient souvent une collection de mates en argent, souvent sur un support à pieds et finement décorés ( voir la photo en en-tête ). Plus modeste est la bouilloire, indispensable pour chauffer l’eau, et plus prosaïque est le thermos dans lequel les consommateurs conservent l’eau à bonne température. On trouve même des sortes de valisettes portatives dans lesquelles on peut ranger tout ce matériel … et la provision de mate.
Le cérémonial de préparation est important, non seulement par la qualité du mate choisi ou la manière de le mouiller, mais surtout parce qu’il est à l’initiative de celui qui invite et sera le  » cebador »,  le seul qui goûte la première gorgée pour apprécier son amertume, avant d’offrir la dégustation à l’invité qu’on veut honorer. Le cebador continuera d’alimenter l’infusion pendant toute la durée de la consommation, même en voiture !   » Mate que cambia de mano se echa à perder »

    

Conduire avec le mate n’est pas un problème, alors que le téléphone au volant est interdit, et, dans l’habitacle, on fait tourner la boisson…L’invitation à  » tomar  » un mate est un signe d’hospitalité et au-delà, de fraternité et de détente savourées dans un groupe choisi. Et malgré notre bonne connaissance des habitudes argentines, nous n’avions pas compris que refuser est une sorte d’impolitesse. Et si, après avoir accepté la première gorgée, on dit “gracias” ce n’est pas bien venu, car cela sous-entend “no quiero mas”. Il vaut mieux dire d’entrée qu’on préfère une autre boisson.
Le mate se consomme chaud, mais dans le nord de l’Argentine et surtout au Paraguay et dans une partie du Brésil, on prépare une infusion fraîche en mouillant la poudre avec de l’eau contenant des glaçons et des tranches de citron vert ou d’orange. Cette boisson, très désaltérante par forte chaleur, se nomme alors “tereré”. Il existe aussi des variétés de mate avec des additifs divers qui diminuent l’amertume. Il peut aussi se consommer avec du sucre et du lait.
On voit donc que, comme le tango, le mate exprime une histoire et un mode de vie qui mêlent heureusement les traditions des nativos à celles des criollos, notamment les gauchos. Une sentence dit d’ailleurs : «Buenas mates, buena vida » Et il n’est pas étonnant que cette boisson nationale ait servi d’élément d’inspiration ou de décor à plusieurs compositeurs :
* Bien sûr le célèbre “Mi moche triste” tango de S.Castriota, letra de P.Contursi. – * “Champagne tango” tango de M.Aróztegui, letra de P.Contursi. – * “El butin de la calle Ayacucho”, tango de J et L Servidio, letra de C. Flores. – * “Viejo mate galleta” Milonga  de José Larralda. – * “Madame Yvonne” tango de E.Pereyra, letra de E. Cadicamo; et sans doute quelques autres, car le mate fait partie du quotidien et son amertume convient à celle de la nostalgie ou de la tristesse des ruptures.

« J’ai toujours avec moi des biscuits / pour aller avec un matecitos / comme si toi, tu étais là. » ( Mi noche triste )

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, deux livres, parmi d’autres, peuvent être consultés :

  • “El libro de la Yerba Mate”- Karla Johan Lorenzo, 2010, chez Del Nuevo Extremo SA.
  • “El Mate” – Monica Gloria Hoss, 1999, Editions Maizal à Buenos Aires ( chez cet éditeur on trouve toute une série de petit opuscules illustrés sur le tango, le bandonéon, la cuisine et les vins argentins, le filete porteño… ) Mais bien sûr ces deux ouvrages sont en espagnol.
par chabannonmaurice

PETITS INCONVENIENTS ET GRANDES SURPRISES DE BUENOS AIRES.

 

A lire les articles de ce blog, on pourrait croire que tout est rose dans la capitale argentine et dans le monde du tango… J’ai déjà insisté, dans mes romans, sur le fait que ceux qui vivent ici en permanence, doivent s’accommoder de difficultés multiples, de problèmes économiques et sociaux, avec des salaires qui n’ont rien à voir avec les nôtres. Même les touristes les plus béats doivent  remarquer cela, s’ils sortent un peu dans les rues et s’intéressent à la vie quotidienne dans ses moindres détails. Ne serait-ce qu’en marchant sur des trottoirs souvent défoncés où traînent des ordures diverses. Malgré les efforts visibles de la municipalité pour améliorer la collecte et le tri des déchets, toujours aidés par les cartoneros besogneux mais bien organisés, la population reste manifestement indisciplinée et certains quartiers sont particulièrement négligés, à commencer par les plus populaires. Sans parler des déjections canines. Mais pourquoi les porteños manifestent-ils un tel amour des chiens, au point d’en traîner plusieurs en laisse ou de payer des promeneurs pour ces animaux ? Est ce que la solitude des individus dans cette ville tentaculaire engendre un besoin d’affectivité animale ?

                                        

Autre difficulté : les transports, bruit et fureur ! ! ! Celui qui n’a jamais fait l’expérience des “colectivos” aux heures de pointe, doit essayer de toute urgence, en se cramponnant, car les bus se frôlent à grande vitesse, se doublent, freinent brutalement aux arrêts et repartent dans un bruit d’enfer et sans se préoccuper des particules fines. En contrepartie, ils roulent toute la journée et une bonne partie de la nuit et, en calculant bien, on en trouve toujours un, à portée de Milonga. Quant au métro, il a progressé en confort et a prolongé plusieurs lignes, ce qui ne l’empêche pas d’être bondé aux heures cruciales : attention aux pickpockets et aux odeurs de transpiration ! Mais les jeunes ont la gentillesse de se lever, le plus souvent, pour céder la place aux abuelos … et replonger le nez dans leur téléphone portable ! Le moyen le plus commode et le plus sûr reste le taxi, rapide, efficace avec ses chauffeurs d’une inimitable dextérité et souvent d’une belle humeur. Le prix reste très abordable, au moins pour les touristes malgré l’augmentation notoire depuis plusieurs années. Dans ce “cambalache” de la circulation, la prudence est de rigueur pour les piétons car les véhicules roulent très vite, y compris les bicyclettes, phénomène nouveau depuis quelques années, avec des voies réservées qu’il faut bien surveiller. La circulation reste donc la grande cause du bruit et de la pollution, permanents, et il vaut mieux bénéficier d’un appartement correctement isolé. Les piétons ont bien quelques zones réservées, comme la célèbre Florida, mais comme c’est une avenue commerciale, il y a beaucoup de monde et c’est vite fatiguant de s’y livrer au lèche-vitrines. A noter que les changeurs clandestins sont beaucoup moins nombreux, parce qu’ils n’offrent plus qu’un avantage minime par rapport aux banques. Mais c’est tellement plus simple que de faire  la queue aux offices de change des banques, avec de multiples contrôles si soupçonneux ! Quel drôle de rapport ont les banques avec l’argent où l’on recompte les billets plusieurs fois, avec des vérifications en transparence, copies multiples des passeports, signatures,  coups de tampons énergiques, opérations qui font passer souvent par plusieurs guichets.

Le commerce en tout genre est très actif à Buenos Aires, et quel que soit le quartier où vous résidez – nous les avons presque tous essayés – il y a toujours une boulangerie , un kiosco, un minimarché à quelques cuadras, ouverts tard le soir, et un fabricant de pastas caseras à la esquina. C’est un avantage qu’on trouve de plus en plus difficilement chez nous, où les commerces de proximité disparaissent peu à peu. En cherchant, on déniche des boucheries de campo, où la viande provient d’estancias certifiées. Mais pour trouver une poissonnerie il faut être doué et c’est assez étonnant de constater que les Portenos consomment peu de poissons, bien qu’il y en ait au menu des restaurants. Quant aux commerces de vêtements, c’est fou le nombre de vitrines qui voisinent  dans certains quartiers et tout particulièrement, dans ceux qui se consacrent à la fabrication et à la vente en gros. Les hommes, soucieux ici de leur élégance, ne sont pas délaissés. Là on peut faire des trouvailles à des prix minimes, par exemple dans la rue Paso, ou dans Lavalle et bien sûr à Corrientes. En cette période de “Navidad”, il faut voir la foule qui se presse, particulièrement le samedi et c’est assez insolite de voir des acheteuses en short, alors que les magasins s’ornent de sapins de Noël artificiels.

      

 

Nous avons toujours apprécié ces commodités de la vie pratique, avec un contact facile, voire chaleureux avec les commerçants. Sans parler des librairies, antiquaires, disquaires et autres offres d’agrément. Et sans évoquer tous les bars, cafés, restaurants et autres heladerias … qui méritent un article complet que j’ai déjà rédigé précédemment.
Mais ce qui fait le charme des ballades dans la ville, c’est que les hasards de l’itinéraire réservent toujours une surprise, qu’elle soit architecturale ou humaine. En levant un peu la tête, on découvre des demeures  anciennes, malheureusement souvent dégradées. Parmi elles, quelques perles d’art nouveau… côtoyant des immeubles laids et décrépis. Et partout, de la verdure qui ne fait pas oublier pour autant la pollution.

          

Autre rencontre, sociale cette fois : celle d’une fête improvisée au beau milieu de Florida, à l’occasion d’un hommage aux Provincias : des  gens en tenue traditionnelle dansent chacarereras et zambas, tandis qu’une chanteuse déploie ses talents sur un podium minuscule. Un moment de liesse partagée et une belle surprise. Juste avant d’entrer dans une milonga pour un autre partage, c’est cadeau !

      

Et puis au hasard d’une “esquina”, toujours vers Florida, cet inénarrable cireur de chaussures qui a détourné à son profit une publicité touristique pour devenir une des figures de la ville !

                             

 

Et pour terminer sur un clin d’œil, il n’y a pas jusqu’aux toilettes qui ne réservent des surprises. Raffinées, comme au bar « Le petit Colon » ou défilent sur la glace des lavabos des extraits du programme du Teatro tout proche… Plus humoristiques, dans les toilettes des hommes d’une Tanguedia que je vous laisse le soin de chercher !

                     

 

par chabannonmaurice

A L’ACADEMIA NACIONAL DEL TANGO : ACTE 3.

 

Le troisième acte interviendra deux jours plus tard, à nouveau à l’Academia, dans le grand salon des Angelitos où un hommage est rendu à Armando Pontier, bandonéoniste, chef d’orchestre et compositeur. Ce genre de manifestations rythme le calendrier au fil des anniversaires, commémorations et autres événements significatifs. Il est suivi, non seulement par des académiciens émérites, mais aussi par des connaisseurs, des membres de la famille des personnalités honorées et des responsables de revues. Le déroulement est quasiment toujours le même avec un tango rituel d’ouverture, suivi d’une introduction de présentation et de diverses interventions ou discussions.

Des pauses illustrées par des musiciens, danseurs, récitants viennent souligner et magnifier le propos.
Le tango rituel choisi fut « Trenzas », un de mes morceaux préférés. Après un documentaire biographique et culturel sur Armando Pontier, un bandonéoniste et un pianiste jouèrent plusieurs tangos pour montrer le style du maestro, le pianiste ajoutant quelques phrases de sa voix. Le bandonéon fut d’une belle expressivité, au point de s’éloigner un tant soit peu de la composition initiale pour lui donner toute sa vigueur. Deux autres chanteuses, très théâtrales, ajoutèrent un tonus vivifiant à la soirée, plus que le couple de danseurs dont l’évolution dans un espace restreint restait académique, avec une tenue un peu trop dénudée de la danseuse pour être dans le bon ton… Mais l’ensemble était de haute tenue, comme les plenarios auxquels nous avons eu l’occasion d’assister dans nos voyages précédents. L’un d’eux m’avait permis de rencontrer Horacio Ferrer, grand poète mais homme d’abord très facile, à qui j’avais remis mon recueil de nouvelles. Et j’avais conçu pour lui une grande admiration qu’une autre rencontre, lors de la soirée d’anniversaire de Copes, avait renforcée quand il y récita son poème « Existir ». Je me suis ensuite lancé dans la découverte des letras qu’il avait écrites dans sa période de collaboration avec Piazzolla. Il reste pour moi, avec Manzi, l’un des auteurs de génie des lettres de tango.

                

Concernant Armando Pontier, nom de scène de cet artiste né en 1917 et mort en 1983, il fut d’abord bandonéoniste parce que son papa lui avait acheté secrètement un bandonéon d’occasion, lors d’un voyage à Buenos Aires, histoire que j’avais imaginée aussi pour le héros de mon récent roman, Feliciano. Il apprit vite avec des maîtres locaux, avant de jouer plus tard avec Miguel Caló en admirant aussi A. Troilo et H. Stampone. Il crée son propre orchestre Francini-Pontier, avec Enrique Francini, violoniste de talent, et compose très vite lui- même des tangos dont  » Cada dia te extraño mas », « Che papusa oi », « Pichuco » et « Trenzas », quelques-uns des plus connus par les danseurs. Dans un entretien diffusé dans cette soirée et qui date de 1979, il précise qu’il a cherché de nouveaux chemins pour la composition et le jeu d’orchestre, sans quitter la tradition et la supériorité des années 40. Il aurait pu explorer d’autres types de musique mais il disait sentir la nécessité de pouvoir exprimer le tango pour jouer, et ses interprétations sont effectivement mélodiques. Alors, précisait-il, le tango entre par l’oreille, parcourt tout le corps jusqu’aux pieds…Cet homme n’est pas toujours connu dans nos milongas et mérite qu’on lui donne sa juste place. C’était le but de la soirée.

On peut voir, aux trois actes que je viens de relater, la diversité et la richesse du travail effectué par l’Academia Nacional del Tango, un organisme qui n’est pas figé et qui perpétue l’idée que cette danse est en continuelle évolution à partir d’un passé qui sert de terreau fécond à un présent et un futur qui s’écrivent sans cesse. Je ne peux que conseiller aux danseurs qui se rendent à Buenos Aires d’aller y sentir l’âme du Tango.

par chabannonmaurice

A L’ACADEMIA NACIONAL DEL TANGO : ACTE 2.

Le deuxième acte des moments partagés avec Gabriel Soria va se dérouler à la radio 2 x 4, connue et surtout écoutée dans toute l’ Argentine, mais aussi bien au delà.  Les lieux où elle opère ne nous étaient pas étrangers, pour y avoir été invités par Marcelo Rojas, le DJ apprécié pour ses tournées en Europe. Il y travaille et gère une enviable discothèque regroupant des disques de tango du monde entier, notamment des vinyls et le plus souvent d’excellente qualité. Nous avions aussi, il y a quelques années, assisté à un enregistrement en direct de deux orchestres « Cachivache » que nous avions fait venir en France, et qui nous avait invités, et « Fandango », étonnant trio japonais qui tourne maintenant dans les milongas portègnes, car les Japonais savent tout assimiler. Étonnante juxtaposition de deux orchestres, le premier secouant la tradition, tandis que l’autre multipliait les efforts pour l’approcher.
Cette fois, nous allions être les acteurs, sans connaître tout à fait la règle du jeu. Bien sûr, André Vagnon avait en tête son stock inépuisable de connaissances, mais aurait-il le temps de dire tout ce qu’il aurait voulu faire connaître sur son action en France, sur son site Bible du Tango, et sur les secrets de son grenier ? Pour ma part, ma connaissance imparfaite de l’espagnol ne me permettait pas d’exprimer directement aux auditeurs les nuances de mes intentions d’écriture, et j’avais choisi de passer par la traduction, aimablement assurée par l’ami André. Il m’importait en effet d’expliquer que, au delà d’une première rencontre avec l’Argentine et le tango, d’ordre superficiellement touristique au départ, nous avions voulu comprendre ce que la danse nous apprenait de cette terre d’immigration, des gens, y compris des indigènes, et de la vie quotidienne où on ne passe pas son temps à danser…  bref, quelle est la réalité argentine, derrière le beau rideau rouge du tango ?
L’amabilité de Gabriel Soria, sa maîtrise de l’interview et surtout la finesse de ce qu’il avait perçu dans l’entrevue à l’Academia, nous ont mis parfaitement à l’aise. L’intervention avait pourtant commencé solennellement par une adresse à la France et un salut respectueux au Président Macron. Pour inviter les politiques à danser le tango ? Ensuite, il s’est appuyé avec humour sur l’anecdote d’un échange quotidien de diverses versions du tango « En esta tarde gris », entre André et Hélène, pour amener la question sur notre intérêt pour les interprétations diverses, et pour insérer la diffusion du tango dans cette séquence. Il avait bien sûr aussi prévu de diffuser « Pa que bailen Los muchachos » pour conclure mon intervention sur mon récent roman dont le titre est emprunté au refrain. Son fil conducteur était de souligner l’ engouement que nous avions pour le tango, et au delà, pour la vie et la culture argentine. Rubén Reale, qui était le troisième protagoniste rappelait au passage, à partir de l’histoire du Monument du tango, combien la France jouait un rôle important dans le va-et-vient mondial de la danse, notamment à travers un festival dynamique comme celui de Tarbes, où nous nous étions rencontrés. Les explications passionnées d’André Vagnon sur la période où les musiciens argentins firent merveille en France et sur sa passion de collectionneur, parachevèrent une émission chaleureuse et enrichissante pour nous, et la technicienne complice du réalisateur paraissait elle-même autant émue que nos épouses.

    

                                                

Le meilleur restait à venir car Gabriel Soria nous avait donné rendez-vous dans un bar, pendant que son équipe mettait sur une clef l’enregistrement de l’émission.
Il nous a effectivement rejoints et alors que nous discutions avec les amis, il nous a offert à chacun un sac avec des cadeaux : disques vinyl, CD, livres, revue hommage à Horacio Ferrer, et en prime pour André Vagnon, un choix de vinyls anciens, tirés de sa collection personnelle, qui, paraît-il, occupe trois lieux… Nous étions très émus par ce geste tout en délicatesse, personnalisé pour chacun de nous deux. Autre bel exemple de l’hospitalité argentine vantée dans un article récent. Un grand moment émouvant que les Argentins savent vous procurer et qui restera pour nous inoubliable !

                                    

par chabannonmaurice