LE TANGO ARGENTIN EST-IL COMPATIBLE AVEC L’ISLAM ?

  En découvrant le Japon, voilà trois ans, je m’étais déjà étonné du fait que, dans un contexte où la culture et la bienséance conduisent les gens à éviter tout contact physique en public, le tango ait suscité un tel engouement. Comment imaginer l’abrazo dans un pays où, même dans le métro, on parvient à éviter tout effleurement ? J’ai alors imaginé le personnage de Fudeko dans mon recueil de Nouvelles  » Avec un tango à fleur de lèvres « , publié à compte d’auteur en 2011. Et tous ceux qui sont allés à Buenos Aires, ont observé que certaines milongas sont un lieu de prédilection pour les Japonais. Ils ont pu aussi constater que de jeunes musiciens se sont confrontés avec succès à la pratique du bandonéon au point de jouer en concert avec les plus grands orchestres argentins ! Le tango est donc compatible avec la culture asiatique…et on le danse aussi en Chine et sans doute ailleurs.
   Mais qu’en est-il pour les pays musulmans où les interdits religieux marquent fortement la vie sociale et culturelle ?  J’avoue avoir été très étonné, il y a quelques années, d’apprendre que des milongas et des festivals se tenaient régulièrement à Istanbul ou à Casablanca. Nous participons depuis deux ans au Festivalito de tango de Marrakech  qui est une réussite due à Antoinette BK, DJ bien connue au delà de sa région.  Je constate, avec cet événement, qu’il y a un monde entre la vie quotidienne des Marocains, les contraintes de la coutume et les règles de l’Islam d’une part, et l’univers du tanguero, aussi ouvert soit-il sur les rencontres sociales provoquées par le tango. Et pourtant nous avons dansé dans un établissement proche de la Koutoubia ou dans des riads appartenant à des propriétaires musulmans. En suscitant un grand intérêt par le spectacle insolite d’une Milonga dans un tel cadre, et on souhaite même nous voir revenir…! Mieux, des Marocaines se lancent dans notre danse, trouvant, semble-t-il difficilement un partenaire masculin, car les hommes hésitent plus. En discutant avec certaines d’entre elles, j’ai perçu une volonté de liberté, assez visible d’ailleurs dans la population jeune des villes. Des milongas font ainsi leur place peu à peu, non seulement à Casablanca, ville ouverte, mais également à Rabat. 

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Danser le tango devant la Koutoubia, une des mosquées les plus célèbres du monde musulman ?

Mon ami, André Vagnon, fin connaisseur de l’histoire, grande ou petite du tango ( http://www.bibledutango.com ) m’a rappelé que le père de la démocratie turque, Kemal Ataturk, avait fait du tango un emblème démocratique de l’émancipation. Aussi incitait-il ses ministres à le danser et il donnait l’exemple, les femmes renonçant du coup au voile traditionnel lorsqu’elles entraient sur la piste. J’incite les amateurs à consulter la rubrique documentée de La Bible du Tango : ils y verront comment la greffe à pu prendre aussi bien qu’en Finlande ou en France, suscitant des compositions et adaptations locales… Le même site répertorie également du tango en Jordanie…
Mais qu’en est-il malgré tout dans le contexte actuel où les soubresauts religieux et les cruautés extrémistes mettent au premier plan le problème de la tolérance et celui de la place des femmes ? Qu’en est il de la danse considérée comme un moyen d’expression? Je me garderai bien de me livrer à une exégèse du Coran que je ne connais pas suffisamment. Remarquons cependant que la beauté et la sensualité de la femme tiennent une place de choix dans les danses orientales et dans diverses représentations iconographiques des scènes de la vie quotidienne, notamment des harems. Mais surtout, rappelons que les plus grandes œuvres littéraires ont exalté la femme et la convivialité, les plaisirs de la vie et de l’amour, avec le versant souffrance de l’abandon, thèmes récurrents du tango. Relisant récemment un des grands poètes persans Omar Khayyam, j’ai retenu deux des 170 quatrains passés à la postérité : ils auraient pu inspirer des letras de tango.

« Nuit. Silence. Immobilité d’une branche et de ma pensée. Une rose, image de ta splendeur éphémère, vient de laisser tomber un de ses pétales. Où es-tu en ce moment, toi qui m’a tendu la coupe et que j’appelle encore ?  Sans doute aucune rose ne s’effeuille près de celui que tu désaltères là bas, et tu es privée du bonheur amer dont je sais t’enivrer.»

« Du vin ! Mon coeur malade veut ce remède ! Du vin, au parfum musqué ! Du vin, couleur de rose ! Du vin pour éteindre l’incendie de ma tristesse. Du vin et ton luth aux cordes de soie, ma bien aimée ! »

On comprend, à lire ces poèmes, que son auteur ait pu être mis à l’index voire persécuté par les fanatiques. On voit aussi que le fond de la culture arabe et persane  n’est pas incompatible avec tout ce qu’exalte le tango argentin. 

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par chabannonmaurice

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