MIRADA ET CABECEO : CODE CHEVALERESQUE OU USAGE D’UNE AUTRE CULTURE ?

Toutes les femmes ( et parfois les hommes qui se voient invités inopinément par une femme…) conviendront que les usages d’invitation à la tanda qui va commencer sont souvent assez désinvoltes et parfois inélégants dans nos milongas. Entre le cavalier qui se plante devant la partenaire élue et la tire par la main, celui qui lui fait signe du doigt, d’un clin d’oeil canaille ou d’un hochement de tête directif, et un autre qui se contente d’une remarque banale, il faut convenir que la galanterie et la distinction ne sont pas toujours au rendez vous. Mais il reste de bon ton de trouver désuet l’usage argentin de la mirada ou du cabeceo, sauf dans les encuentros où il est de règle et c’est un point positif pour ces rencontres.

Dans la conférence où je vante les milongas argentines parce qu’elles sont un vrai rendez vous social ( voir un précédent article ), je consacre un paragraphe à cet usage argentin que le danseur débutant ne comprend pas toujours. Et pourtant de la même façon que les codes du bal permettent de faire tourner convivialement la milonga, la mirada et le cabeceo, échanges de consentements,  suscitent une invitation contrôlée. Les femmes, par un regard soutenu – la mirada – cherchent à accrocher le regard du danseur avec lequel elles souhaiteraient danser et les danseurs regardent avec insistance la partenaire convoitée. Si les regards s’accordent, un léger hochement de la tête de haut en  bas – le cabeceo – vaut approbation partagée. La femme, en plaçant la main sur sa poitrine, peut vérifier qu’elle est bien l’élue et le partenaire acquiesce par un nouveau cabeceo. L’homme se rend alors auprès de la danseuse, qui ne bouge pas tant qu’il n’est pas devant elle, de peur d’une confusion toujours possible à distance, surtout pour des danseurs qui rechignent à porter les lunettes ! Ces échanges se doivent d’être discrets et évitent l’humiliation d’un refus public pour l’un comme pour l’autre. Ensuite, ils permettent aussi un choix assumé mais respectueux de l’autre : je ne te regarde pas, donc je ne souhaite pas danser avec toi, sans te mépriser pour autant… Mais pour cette tanda de Pugliese ou Di Sarli, je préfère Jorge ou Luisa… Cela place la femme et l’homme sur un pied d’égalité, car ce n’est plus l’homme exclusivement qui choisit. Cela veut dire que la connaissance des talents chorégraphiques des uns et des autres est acquise par l’observation ou par l’habitude. Ce qui suppose enfin le respect d’un autre code, souvent transgressé en France : les cortinas ne se dansent pas et signalent qu’il faut dégager la piste pour permettre l’échange des regards, parfois avant que ne commence la tanda, car en Argentine, la musicalisation des Djs ramène souvent les morceaux préférés des habitués qui pressentent ce qui va venir. Ensuite, sur la piste encombrée, la mirada est difficile et  peut amener les hommes à se déplacer pour se poster à un endroit où les danseuse en attente les verront pour un échange de proximité. Notons aussi, qu’à la fin de la tanda, il est galant de reconduire la partenaire à sa place, sans l’abandonner, plantée au milieu de la piste.

Ces codes supposent une organisation de la salle en conséquence : les hommes, alignés sur un ou deux rangs font face aux femmes, rangées de la même manière. Les couples, qui veulent danser exclusivement entre eux, sont regroupés dans une partie réservée de la salle. Des milongas importantes fonctionnent ainsi de manière stricte (El Beso, Cachirulo, Lo de Celia, La Ideal ) ou plus souple, avec des tables disposées en épi, où alternent hommes et femmes ( Sueno Porteno, La Milonguita). Si la salle a été obscurcie pendant la tanda, il faut remettre suffisamment d’éclairage pour permettre la mirada. Les photos ci dessous illustrent cette organisation spatiale qui a parfois ses déviances, les places les plus visibles étant évidemment recherchées. On raconte même que certains hommes auraient un ordre d’invitation qui va de la danseuse expérimentée à la moins habile et que déroger à cet ordre serait source d’incidents diplomatiques ou sentimentaux. Mais cela n’est-il pas préférable aux règlements de compte au couteau évoqués dans l’épopée historique du tango?

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Quoi qu’il en soit, il faut convenir que ce code d’invitation participe au côté social des milongas, conjointement avec la qualité de l’accueil, les règles établissant l’alternance des tandas de tango, valses et milongas et celles qui facilitent le mouvement collectif du bal… Il faut compter enfin sur le bon vouloir des danseurs, qui sont là pour le plaisir.  Alors, on s’y met un peu plus en France?

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par chabannonmaurice

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