UN FILM : UN TANGO MAS

    
      Lors de notre récent séjour à Buenos Aires, dans toutes les milongas, on incitait les danseurs à aller voir ce film dont la sortie était programmée début décembre. Bien que nous ne maîtrisions pas parfaitement l’espagnol, nous avons profité de la proximité du complexe cinématographique d’ Abasto pour assister à la projection qui mobilisait peu de spectateurs. En effet, malgré le souci de mettre le scénario à la portée du public, il faut un minimum d’approche de la culture et de l’esprit du tango pour entrer dans l’intrigue. Et tous les Argentins ne dansent pas le tango !
L’histoire chorégraphique et amoureuse de Maria Nieves et Juan Carlos Copes est la trame de cette pellicule dont le producteur artistique, Pablo Fidanza, confirme que, compte tenu de l’âge des protagonistes, il vise à laisser une trace du parcours mythique et tumultueux d’un des couples les plus célèbres de l’histoire contemporaine du tango, comme si on redoutait la disparition de ces deux très grandes figures de la scène, encore vivantes et actives. Wim Wender, le producteur, n’est-il pas un spécialiste des chroniques des légendes vivantes de la vie artistique ? Il en émane d’ailleurs une certaine mélancolie, à voir Maria déambuler dans un Buenos Aires contemporain, ou le grand Juan Carlos promener son chien, comme le faisait d’ailleurs Balcarce dans le film “Si sos brujos”. 

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J’invite les lecteurs hispanophones à découvrir le dossier très complet que la revue mensuelle Argentine « El Tangauta » présente, avec photos et interviews des réalisateurs et artistes, dans son numéro 251, de novembre 2015 ( voir le site http://www.tangauta.net ). J’espère que le film sera un jour projeté en Europe et en France où les générations montantes de danseurs chassent peu à peu les vieilles gloires… Mais il a déjà reçu des applaudissements au Canada, au Japon et dans quelques autres pays…
De ce film, j’ai personnellement retenu plusieurs aspects qui me paraissent autant d’atouts :
♥ le visage à la fois lumineux et blessé de Maria Nieves, qui traduit la difficulté d’assumer sa volonté de vivre seule, sola, mot qu’elle répète plusieurs fois, choix fait par désespoir amoureux, “un puñal en el corazon”. A elle seule, elle résume l’impossible pari de faire coexister, dans le couple, le tango, les impératifs professionnels de la scène et la vie amoureuse. Nous connaissons tous des couples professionnels – et parfois des couples de simples danseurs –  qui volent en éclats.  Celui de Maria et Juan Carlos, malgré les enchantements de la rencontre, n’a pas résisté à la dynamique qui portait Copes pour donner au tango de scène ses lettres de noblesse internationales. Les dernières images du film ou l’on voit les deux vedettes quitter la piste en se tournant le dos sont significatives, mais tristes.
♥ l’habileté avec laquelle le réalisateur, German Kral a retracé trois phases de la vie du couple avec un duo de jeunes danseurs ( Juan Malizia et Ayelén Alvarez Miño) pour les débuts, un autre pour l’âge adulte ( Pablo Verón et Alejandra Gutty ) et enfin les vrais protagonistes dans leur âge actuel. Se mêlent ainsi scènes et chorégraphies, images d’archives, concertations entre acteurs et analyses de Maria et Juan Carlos, la première plus à l’aise et plus pugnace que le second. Juan Carlos paraît en effet plus réticent dans ses interventions.
♥ Les chorégraphies ont été préparées par des maestros choisis, Melina Brufman, Leonardo Cuello, Brenda Angiel, Pablo Verón et Sabrina et Ruben Veliz. Les musiques de Luis Borda, du Sexteto Mayor et de Gerd Baumann portent l’ensemble. Et, si l’on connaît déjà la maîtrise d’un Pablo Verón, il faut admirer la juvénile interprétation de Juan et Ayelén, choisis parmi un casting de 100 couples, et révélation du film par leur spontanéité et leur technique toute en finesse, sans doute assez proche du couple de référence. Copes rend d’ailleurs hommage à leur interprétation : “excelente trabajo …muy bueno”
Pablo Fidanza conclut son entretien dans Tangauta en soulignant qu’une des ambitions du film, par delà l’histoire des deux partenaires, est de montrer la beauté et la profondeur du langage du tango, et en particulier de ce qu’il doit à l’inventivité du couple, célèbre pour l’éternité.

Je signale aussi que Maria Nieves a écrit un livre témoignage et biographique «  Soy Tango » : voir sa présentation dans le numéro 95 de La Salida, ( octobre à novembre 2015 ) page 6. J’ajoute ci dessous trois photos que j’avais prises au Dandy, lors de la fête d’ anniversaire organisée par sa fille et où Copes avait dansé avec celle-ci sur les paroles d’ “Existir”, superbe poème d’ Horacio Ferrer qui récitait lui-même son texte. 

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par chabannonmaurice

BUENOS AIRES, CAPITALE CULTURELLE D’AMÉRIQUE LATINE ?

Buenos Aires est une ville riche en sites culturels divers, musées, théâtres, Opéra… sans compter des bars notables, peñas et autres lieux informels. Et cela sans parler ni du spectacle architectural à ciel ouvert offert par la ville, pour peu qu’on lève la tête, ou des nombreux parcs aménagés avec statues, monuments… On peut se régaler aussi des librairies, si nombreuses et actives, que la ville se flatte d’être la première sur le plan international pour le rapport habitants/librairies. A noter que certaines sont souvent des lieux historiques et remarquables, parfois avec un bar.
En outre, depuis quelques années sous l’impulsion de Cristina de Kirchner, sa Présidente remplacée démocratiquement depuis peu, mais aussi de la ville de Buenos Aires, de nouveaux lieux de culture ont été ouverts avec une volonté de les mettre au service du peuple par des entrées gratuites. Una “ Ronda cultural” propose même que «les familles et amis rencontrent la culture» grâce à un circuit organisé en minibus, avec des guides et une intervention artistique présentée dans un des lieux visités. Je parlerai surtout de deux d’entre eux que nous avons particulièrement appréciés au cours de nos récents séjours.
La Usina del Arte est installée dans une ancienne usine d’électricité aux allures de palais florentin en briques rouges, avec une tour imposante, dans le quartier de La Boca. Si l’aspect extérieur a été conservé, y compris avec les rails d’entrée d’un train, l’espace intérieur a été entièrement restructuré : plateaux d’expositions, salles de conférences, espaces pour spectacles variés et superbe auditorium où alternent concerts et spectacles. L’année dernière, nous avions pu écouter l’Orchestre de tango de Buenos Aires, sous la direction de Nestor Marconi puis le quartet de jazz de Pipi, le petit fils de Piazzolla et les deux formations avaient ensuite joué ensemble. Une prestation de belle audience et un hommage appuyé à Piazzolla, et pour cause… Cette année, nous avons découvert fortuitement que Mora Godoy s’y produisait avec sa troupe, dans le spectacle qui a tourné en Europe et qu’elle offrait aux Porteños. Si le tango de scène ne nous convainc plus par ses côtés convenus et ses effets chorégraphiques pour touristes, il faut reconnaître que celui ci est emballant par une chorégraphie parfaitement réglée en première partie, avec deux couples en vedettes. Puis, en seconde partie, on bascule dans un spectacle dynamique et onirique sur la musique électronique en vivo par l’étonnant DJ, Martin Ferrés, qui manie à la fois ordinateurs, boîte à musique et … bandonéon ! L’acoustique de l’auditorium est excellente, et ces soirées sont un plaisir. Décuplé, quand après le spectacle de Mora, une Milonga est organisée sur l’un des plateaux, avec l’orchestre “ Herederos del Tango”, costumes, nœuds papillon et musique impeccables. Danser dans ce lieu et sur la musique en vivo a quelque chose de magique.

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A la Usina, le salut final, sous les ovations, permet de voir la salle…

Le Centre Nestor Kirchner a été inauguré en mai 2015 dans les bâtiments de l’ancien Correo Central, désaffecté depuis longtemps et dont le Président Nestor, avait prévu de faire un lieu de culture. Projet réalisé par sa femme, Cristina, pendant son dernier mandat et après de longues années de travaux. Les façades impressionnantes ont été conservées, là aussi, avec des éléments internes des bureaux d’accueil, rénovés avec le mobilier d’origine. L’intérieur a été repensé, restructuré avec des techniques modernes, et, en dehors des multiples plateaux, salles d’exposition, salles de travail et conférence, bibliothèques, espaces ludiques pour adultes et enfants ( voir mon article précédent sur l’abrazo ), deux lieux retiennent l’attention. D’abord “La Ballena Azul”, une structure suspendue en forme de cétacé, qui est un gigantesque auditorium de 1750 places dont l’intérieur est massivement en bois, pour une acoustique parfaite. Être dans le ventre de la baleine pour y écouter Le Requiem de Verdi, et ce gratuitement, relève du rêve ! Une autre salle nous a enchantés. La coupole du bâtiment, comme il y en a dans beaucoup d’édifices à Buenos Aires, a été transformée en salle de concert vitrée pour des spectacles plus intimes. Dans  » La Cupula », nous avons écouté un conteur humoriste, Horacio Fontova, et si nous n’avons pas tout saisi de son humour et de ses coups de patte politiques , nous avons beaucoup aimé sa musique. En prime, des terrasses voisines, vue imprenable sur Buenos Aires et notamment sur Puerto Madero et le Puente de la Mujer.

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   Centre Kirchner: la façade, la Cupula ( extérieur et intérieur), H.Fontova.

Dans ces lieux, la politique culturelle à délibérément fait le choix de la gratuité et ça marche puisque des familles entières et beaucoup de jeunes y déambulent et assistent aux spectacles. Un gigantesque livre d’or témoigne de la satisfaction des visiteurs.

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    Sous la Ballena Azul dont on aperçoit les flancs en mailles métalliques…

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         L’orgue de facture très moderne et la structure en bois des cloisons.

          La photo à la une donne un aperçu du concert avec choeur et solistes.  

Il faut dire que dans les autres lieux, comme le Teatro Colón, les meilleures places sont à des tarifs qui les mettent hors de portée du peuple et elles sont le plus souvent monopolisées par les classes sociales fortunées. Les quatre représentations de « Parsifal », début décembre, s’y jouaient pratiquement à guichet fermé.

Nous incitons donc les amoureux de Buenos Aires à découvrir ces lieux à l’occasion d’un prochain séjour. Sur internet, on trouve programmes et conditions de réservation.

par chabannonmaurice

ABRAZAME…

J’écrirai très prochainement sur les nouveaux lieux de culture qui se sont ouverts récemment à Buenos Aires, mais je ne résiste pas au plaisir de parler d’une salle particulière du Centre Nestor Kirchner, Sarmiento 151, tout près du terminus de la ligne de Subte B, LN Alem. Il s’agit, au piso 6,  d’une des salles consacrées au projet  » Enamorar  » qui exalte, en termes et images poétiques, les valeurs humaines et sociales, de foi, d’espoir, de solidarité et d’amour…
Une salle est consacrée à l’abrazo, qui, pour les Argentins, ne se rapporte pas uniquement au tango mais est aussi un signe de reconnaissance, de respect, voire d’affection et de connivence dans la rencontre. Il s’agit de donner au partenaire une accolade vigoureuse et sympathique, parfois prolongée affectueusement, souvent accompagnée d’un seul baiser discret et symbolique sur la joue. Chez les hommes, c’est un abrazo viril, chez les femmes, c’est plus tendre. On y traduit toujours le plaisir de la rencontre et le respect de l’autre. Dans la salle que nous avons découverte en visitant le Centre, des photos défilent sur plusieurs panneaux, commandées sur tablette par un technicien, et elles montrent des abrazos de personnalités ou célébrités dans des circonstances officielles ou plus intimes, mais aussi de gens du peuple. On a ainsi un carrousel d’accolades. Mais la trouvaille, c’est une petite estrade au centre de la salle sur laquelle les visiteurs peuvent se faire photographier pour un abrazo amoureux, amical ou familial. Immédiatement intégrés dans le carrousel, ceux qui montent sur le petit podium se retrouvent ainsi entre un abrazo entre Kirchner et Lula, et un autre entre Gary Grant et Grâce Kelly. Ou on succède à une famille où cinq personnes se tiennent enlacées. C’est une trouvaille intéressante et symbolique. Inutile de dire que les visiteurs se bousculent pour accéder à l’estrade…
En ce qui concerne l’abrazo dans le tango, je parlerai aussi d’un spectacle vu dans ce même Centre Kirchner : “Asi se baila el tango”. Présenté par deux danseurs et une “conférencière” : il fait, en une heure et quart, le tour rapide de l’histoire de la danse et de ses styles. Lorsque les commentaires abordent les écoles, les figures, la circulation dans le bal et surtout l’abrazo, les danseurs se lancent dans une parodie hilarante des défauts affichés par certains danseurs. Tout l’auditoire rit sans retenue, surtout lors du final où le trio insiste sur l’image faussement érotique qu’on donne au tango, souvent à travers les spectacles pour touristes. Leur tango fantasia est alors digne des grands comiques du cinéma. Ce spectacle a déjà tourné en France, mais mérite d’y revenir pour amener tout danseur à une réflexion sur lui même et sur la danse.
C’est dire que l’abrazo, salut affectivement social dans la vie courante, et étreinte chorégraphique significative dans le tango, a pour les Argentins une haute portée symbolique. Ils ont largement anticipé sur la câlinothérapie !

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par chabannonmaurice

Alberto PODESTA a quitté l’ estrade.

C’est par un message de Marcelo Rojas que nous avons appris, hier matin la mort d’Alberto PODESTA, un des chanteurs les plus admirés de sa génération et d’une grande longévité puisqu’ il chantait encore l’année dernière à 90 ans. « Una de los más grandes cantores, con una prolifica obra en los años 40 » écrit le journal La Nacion. Je conseille au lecteur de se reporter à l’abondante chronique qui existe sur ce chanteur sur internet, notamment avec les articles des journaux argentins de ce jour et la biographie détaillée de Wikipedia.  Voir aussi le site d’André Vagnon “ La bible du tango”.

A quelques jours de la “ Gran Milonga” ce samedi qui vient, nous l’avions entendu chanter à celle de 2014, où il s’était hissé avec peine sur l’estrade, soutenu par le présentateur. Nous l’avions déjà rencontré l’année précédente à “la Casa de Gardel” où il venait soutenir un trio de chanteurs autour de Hernan Genovese, lors d’un hommage à El Zorzal. Nous avions été frappés par la déférence que lui témoignaient les trois chanteurs et le public présent. Mais nous l’avions surtout entendu en concert à la Milonga “Nuevo Chiqué”, il y a quelques années et nous nous souvenons particulièrement de son interprétation sensible de “Percal” et de “La capilla blanca”, classés depuis parmi nos tangos préférés. Il paraît qu’il conseillait aux chanteurs de suivre la vie de la rue et Gardel «La vida te enseña la calle…Pero la calle te anseña todo. Y a cantar te lo enseña Gardel.» Comme a écrit Marcelo Rojas « Gracias Maestro !»

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par chabannonmaurice

LES ORCHESTRES EN PREMIERE LIGNE.

 

Est-ce le cadeau des fêtes de fin d’année à un moment où les bals prennent un tour très festif ? Est ce la concurrence entre les nombreuses milongas qui, les tarifs d’entrée ayant augmenté, cherchent à fidéliser leur clientèle ? Ou plus simplement n’est-il pas plutôt dans la culture argentine de donner toute leur place aux musiciens, aux chanteurs et de considérer que danser avec un orchestre in vivo, c’est autre chose ? Toujours est-il que, depuis le début de notre séjour, nous avons eu le plaisir d’écouter des orchestres à la fois connus et divers, et de danser sur des sensibilités différentes, personnalisées par les arrangements et interprétations.
L’orchestre « SCIAMMARELLA TANGO », composé de jeunes musiciennes sous la direction de Denise Sciammarella, descendante du compositeur, s’est donné pour mission de redonner de la vigueur aux œuvres du musicien, souvent avec humour, mais aussi, dans une seconde partie d’interpréter de grands morceaux du répertoire. Il y a beaucoup d’allant et de fraîcheur dans cet “ Orquesta de Señoritas” avec, en première ligne, deux bandonéonistes, une chilienne, l’autre coréenne ( et de surcroît pianiste…) Dans le cadre de la Confiteria Idéal, cet ensemble a été très applaudi en concert. Il est connu en France, notamment pour s’être produit à Tarbes, cet été dernier.

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« MISTERIOSA de BUENOS AIRES » est d’une belle tenue artistique et d’une présentation impeccable, pantalon noir et veste bleue, blanche pour le chef et pianiste. Nous les avions déjà écoutés en concert en 2014 ( voir l’article du 19/12/2014 ) , et cette année nous les retrouvons d’abord au Canning, ensuite à l’Uni Club. Dans le style de Di Sarli, ils font preuve , tout en énergie, d’une grand cohérence musicale et le pupitre des trois bandonéonistes est superbe d’expressivité. La chanteuse reste aussi pétulante et convaincue. Ils ont adapté leur répertoire aux danseurs et l’ambiance de la Milonga du Canning, déjà chauffée par une belle Ronda de vieux Milongueros, est montée d’un cran. On a vraiment l’ impression d’être porté par la musique, d’autant que le niveau de danse de la Milonga Parakultural est plutôt bon. MISTERIOSA se hisse au niveau des grands orchestres argentins et a d’ailleurs fait une tournée en Europe en 2015.

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J’ai déjà parlé du « SEXTETO FANTASMA» et de « EL ARANQUE » qui ont fait danser à la feria Generacion Tango, dans mon article précédent. Ce sont des orchestres jeunes, qui introduisent de la modernité dans le tango, avec des arrangements inventifs, parfois iconoclastes, mais avec une telle spontanéité que l’ambiance est vite communicative. Comme l’orchestre «El Afronte »qui anime régulièrement deux milongas à San Telmo, ils ont su s’adapter à des techniques modernes du spectacle qui plaisent à un public jeune. Les musiciens sont d’ailleurs capables de se confronter à divers style et nous retrouverons le bandonéoniste de ce  SEXTETO au pupitre, comme premier bando, dans l’orchestre « SANS SOUCI»
Cet ensemble s’est produit  ce lundi, à la “ Milonga de Los Lunes ” à Plaza Bohemia, ( Alsina 2540 ), organisée depuis peu par Gabriela Laddaga. Il était accompagné du chanteur Chino Laborde qui est connu pour son talent, son dynamisme et sa présence extraordinaire. La façon dont la salle a écouté religieusement le concert sans danser pendant une bonne dizaine de morceaux, suffit à souligner la qualité. Cet orchestre, créé à l’origine pour faire revivre le style de Calo et Maderna, a une réputation de finesse d’interprétation qui respecte la spécificité de chaque tango. Il ne se galvaude pas dans n’importe quelles conditions. Le pupitre des 3 bandonéons et celui des 4 violons font merveille dans une Tipica très cohérente et Chino se dépense sans compter, cambré comme un matador ! Même si nous avons une approche un peu inconditionnelle de « MISTERIOSA» , il nous semble que «SANS SOUCI» est d’une qualité d’interprétation supérieure, d’autant que la présence rayonnante de Chino Laborde réhausse l’ensemble. Sur la piste, les danseurs ont ensuite dansé avec conviction et satisfaction si l’on en croit l’ovation reçue et les nombreux rappels. Nous n’étions pas les moins enthousiastes !

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                Le chanteur Chino Laborde .              Gabriela et Hélène, duo de DJs.

Deux observations en conclusion. N’en déplaise à ceux qui soutiennent qu’après tout, on peut se passer d’un orchestre et qu’un bon DJ suffit, jamais un Argentin ne tiendra un tel propos. Il suffit de lire dans les yeux le grand respect pour les vieux musiciens. Ou l’admiration pour les jeunes talents comme celui de ce jeune Japonais qui a mis toute son énergie à apprendre le bandonéon pour intégrer l’orchestre Sans Souci au point de mériter l’honneur de jouer sur le bandonéon de Troilo, lors de l’hommage en 2014. Cela n’enlève rien aux choix des musicalisateurs, mais l’orchestre in vivo, c’est autre chose. Et plusieurs Milongas font chaque semaine ce choix, quitte à augmenter le prix d’entrée pour rémunérer les musiciens à la hauteur de leur travail. Autre remarque : pour saluer ce travail de qualité les Argentins écoutent toujours, assis à leur place, le début du concert et ne dansent pas tant que l’orchestre ou le chanteur ne les a pas invités à le faire. Au Canning, un couple de touristes s’est ridiculisé en se lançant seul en piste dès le premier morceau et a été gentiment mis en boîte par Omar Viola, l’organisateur qui les a remerciés pour la démonstration !
D’autres orchestres sont programmés cette semaine et se produiront notamment dans le cadre del “Dia del Tango” fixé chaque année le 11 décembre, date anniversaire de la naissance de Gardel et de Julio de Caro , chant et musique honorés à l’unisson. Encore de belles heures en perspective…

 

par chabannonmaurice

« GENERACION TANGO »

Dans mon article précédent, j’ai vanté les milongas comme lieux de convivialité. S’il y a souvent beaucoup plus de couples jeunes que dans nos bals, il n’en reste pas moins que les milongas traditionnelles sont surtout fréquentées par les plus de quarante ans, avec une majorité de  «jubilados» ( retraités ) dont la coquetterie et l’alacrité dissimulent souvent les rides…
Où sont massivement les jeunes? En dehors de plusieurs milongas connues qu’ils noyautent majoritairement, comme le «Club Fulgor» ou  «La Catedral», ils ont aussi leurs lieux de rencontre dans la plupart des quartiers, clubs ou salles multi-usages, sites plus décontractés, installés dans des hangars, entrepôts, bars et autres salles désaffectées, avec un mobilier hétéroclite et pas toujours commode. Ce sont ces lieux qui sont contestés par la Municipalité du futur Président, en alléguant la sécurité, et plusieurs ont été fermés, comme par ailleurs des bars à Peñas,  le Sanata, entre autres.
L’année dernière, nous avions déjà découvert deux lieux insolites. D’abord «La Bicicleta» ( Gorriti 5417 ), dans un site difficile à trouver mais branché: canapés et fauteuils défoncés, tabourets et sièges en tous genres, bar bien sûr où on consomme bière, vin et coca cola, entre autres… Nous y avions retrouvé l’orchestre «Cachivache» qui s’y produisait ce soir là dans une ambiance survoltée, avec un répertoire où se mêlaient tango traditionnel, influences électroniques et adaptations propres à l’ensemble. Ensuite au «Centro Oliverio Girondo» ( Vera 574 ) à la Milonga que dirige Analia Goldberg, pianiste et chef de l’orchestre   «Ojos de tango» . Une ambiance très détendue mêle une majorité de jeunes à des couples plus âgés du quartier où a vécu Pugliese. Il faut dire que là, il y a des tables, qu’on peut manger et qu’on est plus proche des milongas traditionnelles. Un orchestre faisait découvrir son répertoire et présentait son disque. Dans les deux lieux, où l’invitation se fait à la bonne franquette, nous avions déjà eu la surprise d’être entraînés sur la piste par des jeunes danseurs ou danseuses.
Cette année, ce jeudi dernier, c’est à l’Uni Club ( Guardia Vieja 3360 ) à Abasto qu’était organisée une grande feria où se succédaient trois orchestres :«Sexteto Fantasma», «El Arranque» et «Misteriosa de Buenos-Aires» à partir de minuit…Beaucoup de jeunes, dans une ambiance de boîte de nuit, avec une petite piste où, étonnamment les jeunes danseurs dansent très milonguero… sur «un piso de mierda», selon une  danseuse qui m’invita de manière très naturelle. Peu de sièges, seulement quelques canapés éculés, mais on s’assoit par terre ou dans les escaliers des deux mezzanines, et il y a du monde autour du bar. J’y découvre le Fernet, un mélange de Fernet Branca et de Coca cola…dont les jeunes font grande consommation avec la bière et le vin achetés au litre! Tout le personnel est bénévole et d’une joyeuse humeur.
Le passage des orchestres est un moment attendu et apprécié où toute la salle, debout, suit avec passion des compositions de tangos modernes, du folklore… et du traditionnel, parfois avec des instruments inaccoutumés : saxo, trompette bouchée, guitare électrique, percussions et un drôle de piano portatif en forme de guitare dont je ne connais pas le nom. Bien sûr, le bandonéon était aussi de la fête. Étonnant et novateur, avec des chanteurs en solo ou en duo, notamment pour une superbe zamba. Projecteurs, fumées, effets de lumiére ajoutent à l’ambiance festive. Sur la piste beaucoup de couples dansent plutôt bien et …milonguero. En prime, avec le «Sexteto Fantasma», une superbe séquence dansée par un très jeune couple, bien typé et d’une souplesse à envier.

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  Le Sexteto Fantasma et le couple de danseurs pendant la démonstration.

Nous ne nous sentons même pas décalés, car, comme dans toutes les milongas, c’est convivial et le problème des générations n’a aucune importance à partir du moment où la salle communie dans le tango. Pour nous une belle découverte de cette «generacion tango» comme le proclame l’affiche de la soirée. Et une confirmation de cette puissance de la transmission inter-générationnelle qui fait la force, ici, de cette musique et de sa danse comme élément culturel indiscutable.

par chabannonmaurice

AU COEUR DES MILONGAS PORTEGNES.

Pourquoi sommes nous pour la huitième fois à Buenos Aires ? S’il faut passer pour un inconditionnel des milongas argentines, j’assume, à la fois contre ceux qui plaident pour le droit à une culture différente et contre ceux qui disent trouver aussi bien, sinon mieux, dans les encuentros européens. C’est sans doute parce que je trouve, comme en gastronomie ou ébénisterie, plus d’authenticité et donc plus de saveur à l’original qu’à la copie que nous avons pratiquée d’ailleurs, en temps qu’organisateurs de milongas. C’est aussi parce que le bal n’est que la partie apparente d’une histoire et une vie culturelle plus importante.Mais mon propos n’est pas de développer ce point.
On me dira que je vais resservir mes arguments déjà  développés dans la conférence présentée au Festival de Tarbes, entre autres. Ils restent tous valables et souvent partagés par ceux qui viennent régulièrement ici, mais à vivre à Buenos Aires, pourtant pour la huitième fois, je tente encore d’y analyser ce qui fait le charme secret des milongas.
Depuis que nous sommes arrivés, nous avons certes commencé par choisir des organisateurs aussi connus que les lieux mythiques où se déroulent les bals. D’abord à  » Plaza Bohemia » ( Alsina 2540 ) avec la Milonga de Elsita, ( DJ Gabriela Laddaga ) puis au  » Club Gricel  » ( La Rioja 1180 ) avec Julia et sa Milonga  » Sueño Porteño » ( DJ Quique Amargo ) et enfin, ce lundi à l’incontournable  » Asociacion nacional italiana » ( Alsina 1465 ), la Milonga  » El Maipu » de Lucy et Dany ( DJ. Brian Mujica). Que des valeurs sûres, fréquentées par les meilleurs danseurs que l’on retrouve de l’une à l’autre, avec quelques européens et brésiliennes qui passent une partie de l’année à Buenos Aires.
La qualité de l’accueil est le premier atout de chaque Milonga, chacune avec sa touche personnelle. Des l’arrivée, la caissière la première marque sa joie de vous revoir, à l’égal des animateurs et des danseurs croisés les années précédentes : abrazo y besos chaleureux.  » Bienvenido ! » On a toujours l’impression d’être reconnu et estimé et, cette année particulièrement, avec les attentats de Paris qui ont déclenché ici une vague de compassion. Même les serveuses du bar vous remémorent. Les animatrices sont les plus démonstratives et je crois que c’est une réponse ni affectée, ni excessive par rapport à une fidélité appréciée à la Milonga choisie. Julia a même fait imprimer des affichettes où elle ouvre les bras sous le drapeau des divers pays et elle nous a remis celle où figure le drapeau bleu-blanc-rouge.
Cette année, plus que d’autres, nous apprécions la fréquentation par des habitués, gage de convivialité et de qualité. Dans les trois milongas, nous avons retrouvé de bons danseurs qui font ainsi le tour de la ville pour être sûrs de ce qu’ils recherchent : qualité du sol, de la musique et de la danse. Beaucoup de monde, une piste très serrée, un tango simple et généralement élégant … et la Milonga qui tourne parfaitement. Invitation au cabeceo de mise ( voir mon article de début novembre ). Mais la disposition des partenaires est souvent assez souple pour permettre une invitation de proximité. C’est à la  » Nacional » que le respect des codes paraît le plus strict et il faut anticiper, car la disposition de la salle en longueur ne facilite pas les choses quand la tanda est commencée !

La Mirada à Maipu, côté femmes et hommes.

A noter que cette convivialité naturelle, dans une ambiance où tout le monde se connaît et se salue – besos y abrazos – efface toute prétention à briller et même à se sentir observé. Chaque couple danse son tango, pour lui et avec le bal, dans la musique.
Celle-ci est de grande qualité, le plus souvent traditionnelle, avec quelques belles trouvailles dans un répertoire que les DJs maîtrisent parfaitement. La plupart des argentins chantent, même ceux qui ne dansent pas et c’est un vrai plaisir de partager avec une danseuse et les paroles qu’elle vous murmure à l’oreille, et les adornos qu’elle fait avec grâce quand on lui donne l’espace. Les DJs sont souvent attachés à la Milonga et ne quittent jamais leur pupitre, attentifs au dynamisme du bal. Et la piste est toujours garnie, souvent très serrée, gage de satisfaction des danseurs.

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Il faut aussi parler de l’animation, non seulement de l’habituel tirage au sort – chaussures, champagne, entrées gratuites…- mais des mots de bienvenue, des traits d’humour… Julia surpasse tout le monde avec son concours d’identification de tangos, ses photos de groupe avec dress code ( tout le monde avec un vêtement ou un signe en amarillo ou en argent…) et la traditionnelle tanda des bonbons qui permet aux femmes d’inviter le partenaire de leur choix en lui remettant un chocolat extrait d’un panier placé au centre de la piste. Une ambiance bon enfant, presque familiale mais de bonne tenue car les vêtements sont soignés et les quelques jeans sont souvent ceux des touristes… Les hommes argentins tiennent beaucoup à leur élégance. Et ça se voit dans la ville où les boutiques de vêtements pour homme sont légion.
On peut rétorquer que la qualité de l’accueil, de la musique, de la danse et de l’animation existent aussi chez nous à des degrés divers.On peut ajouter que nos milongas sont plus modestes, à l’image des petites villes où elle se multiplient. Oui, sans nul doute, mais il suffit qu’un point pêche, à commencer par l’accueil, pour que l’ensemble s’en ressente. Ce qui fait le charme indicible des milongas portègnes, c’est sans nul doute l’alchimie qui se crée entre les différents ingrédients et qui fait que le tango, pour les Argentins est une seconde nature, et le bal un espace de convivialité et de plaisir où ils sont comme des poissons dans l’eau… Simple spectateur au bord de la piste, on prend un vrai plaisir à les regarder danser  et on les confond rarement avec les touristes. Je parle aussi bien des vieux milongueros que des jeunes danseurs, toujours dans la complicité silencieuse du couple. En plus, cette année se conjuguent l’atmosphère enfiévrée de la période électorale et celle, plus festive de la préparation de Navidad. L’ambiance des milongas s’en trouve-t-elle dopée ? De quoi se trouver soi même en état de grâce !…

 

par chabannonmaurice