TANGO, ALCOOL et autres boissons fortes…

      En France, comme dans d’autres pays, dont l’Argentine, l’alcool a souvent tenu une place haute en couleurs dans la littérature, la peinture, le cinéma, la chanson populaire… De L’Assommoir  de Zola, à  Alcools d’Apollinaire, en passant par les nombreux tableaux sur les buveurs d’absinthe, ( voir Oliva et la photo à la une ), par les succès chantés Ah! le petit vin blanc  ( musique de Borel-Clerc, paroles de Dréjac ) et Intoxicated Man de Gainsbourg … on consomme abondamment et la boisson fait partie du décor, comme la cigarette, notamment dans les films. Dans ceux tournés par Gardel, il s’avère que le Zorzal boit et fume beaucoup, comme le montrent les photos ci-dessous… Les letras des tangos font une place belle à la boisson et autres stimulants, y compris la drogue. D’abord lorsqu’ils accompagnent les moments festifs où le champagne et les alcools forts illuminent la soirée. Mais la boisson est surtout le moyen de soulager le dépit et le désespoir amoureux,  la solitude de celui qui a été trahi et abandonné, et de masquer la déchéance, parfois jusqu’à La ultima curda. En lisant les textes des tangos, on peut donc constater que l’alcool et d’autres boissons fortes sont omniprésents, entre autres thèmes récurrents de beaucoup de letras : l’amour contrarié et souvent déçu, la jalousie, les coquettes et cocottes, les paysages urbains fanés par la nostalgie… tout un décor réaliste qui aurait convenu à Toulouse Lautrec.  Pour l’alcool,  on peut repérer ainsi divers thèmes dans lequel il tient sa place :  on les verra dans plusieurs articles successifs et je me propose de les développer ultérieurement dans un projet de conférence. 

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1 LES CAFÉS ET LES BARS, décor urbain du tango… Dans plusieurs des articles de ce blog, j’ai déjà eu l’occasion de parler de l’importance actuelle des cafés et bars à Buenos Aires : 08/10/2014 ( cafés et bars ), 20/12/2014 ( La Epoca ), 12/10/2016 ( Le Bar Los Laureles ). J’y souligne le rôle social fort de ces lieux privilégiés, au décor assez souvent exceptionnel et chargé d’histoire. Historiquement et culturellement, ils servent de toile de fond à de nombreux tangos. 

Dans un premier cercle populaire, l’almacén – à la fois épicerie et café – fait partie du décor urbain, au même titre que la esquina – coin de rue -, le farol – bec de gaz ou réverbère -, la luna et bien sur, la voz del bandoneón – la voix du bandonéon -. Autant d’éléments du tango Barrio de Tango (musique de A.Troilo et letra de H.Manzi ) ou de Sur  des mêmes auteurs. L’almacén reste un lieu populaire où on se retrouve pour boire mais aussi pour discuter ou jouer aux cartes. Et, comme le raconte poétiquement Cafetin de Buenos Aires ( Musique de M. Mores, letra de E.S. Discépolo)pour s’y initier à la vie, aux rencontres, à l’amitié, à l’amour… et à la déception : « J’ai appris la philosophie, les dés, le jeu / Et la poésie cruelle / De ne plus penser à moi. »  Mais le café populaire peut, avec une clientèle qui abuse facilement de la boisson, prendre des allures mal famées de bistrot ou gargote comme dans le tango Noche de San Juan ( musique de C.Ginzo et R.Dolard, letra de C.Flores): « Les lumières éclairent une gargote /qui laisse sortir deux ivrognes / qui s’en vont bras dessus-bras dessous…» Le café devient le lieu où l’on boit en solitaire, pour oublier, au point de devenir  » El Encopao », le godet à pattes selon la traduction de Denise Anne Clavilier, dans le tango écrit par Pugliese pour la musique et E. Dizeo pour le texte: « Celui qui tue sa rage à l’aide d’un ou deux verres,/ il a ses raisons. » On peut même y devenir, dans un café du Cours Colón, un clochard ivrogne comme celui qui est décrit dans Sentimiento Gaucho (musique de R. et F.Canaro, letra de J.A. Caruso) « tout crasseux, en haillons…»  Ou, comme dans la première strophe de Veinticuatro de Agosto (musique de P.Laurenz, letra de H.Manzi), célébrer l’anniversaire d’une rupture bien qu’on soit devenu un chômeur fêtard : « Voilà déjà un an que je ne manque pas une nuit au café…» Et alors, tous les excès sont permis, comme l’écrit et met en musique E.S. Discépolo dans le tango Esta noche me emborracho « Cette nuit, je me saoûle bien…pour ne pas penser. »

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Ce tableau « Gueule de bois » de Suzanne Valadon ( Musée d’Albi ) est dans le ton des tangos cités.

Dans un second cercle,  plus poétique, Horacio Ferrer, dans la valse Lulu ( musique de R. Garello ), chante un café bien connu de San Telmo, le Cafe de la Poesia, lieu fréquenté, entre autres, par les étudiants et les amoureux : « Te souviens-tu du café La Poésie /cette nuit magique à San Telmo…» L’image du café est ici flatteuse ! Comme dans la milonga El Morocho y El Oriental ( Musique A.D’Agostino, letra E.Cadicamo) qui célèbre les cafés où se produisaient les payadores, prédécesseurs des chanteurs de tango, capables d’improviser à la demande du public. En les écoutant le bistrot « vibrait d’émotion, du haut en bas, avec les milongas poignantes… » Quant à Eladia Blasquez qui écrit Viejo Tortoni sur une letra de H. Negro, elle chante un lieu qui est encore la salle de rencontre des artistes et intellectuels portègnes, en même temps que le point de mire des touristes qui ignorent souvent que l’Academia Nacional del Tango est installée dans le même bâtiment, au-dessus du café. « Vieux Tortoni. Refuge fidèle de l’amitié proche de la tasse de café. » De la même manière, mais sur un ton plus triste, le morceau Café de Los Angelitos ( Musique D.E.J.Razzano et letra de C.Castillo ) vante un autre lieu célèbre, fréquenté par d’autres artistes et Carlito : cette salle évoque la nostalgie des gens disparus : « Je t’évoque, perdu dans la vie/ Enveloppé par les volutes du cigare / Je fume, face à un agréable souvenir / Et à cette noire dose de café. » Café, cigare… autres stimulants.  

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  Photos: Café de la Poésie et intérieur du Tortoni.

Vient le cercle prétendument élégant et mondain des cabarets, fort à la mode au début des années 1900 et pendant un demi-siècle, à l’imitation des cabarets parisiens, mais souvent avec une odeur de lupanar de luxe, par la fréquentation des demi- mondaines et autres cocottes, le plus souvent d’origine française.  Ainsi était Madame Yvonne qui a donné son nom au Tango de E. Peyrera sur un texte de E. Cadicamo : « Aujourd’ hui Mademoiselle Yvonne n’est plus que Madame… Avec les yeux très tristes, elle boit son champagne…» Car au cabaret, fréquenté par les fils à papa, on s’encanaille au champagne et autres boissons supposées plus distinguées que le vin populaire. Dans le tango Susheta, Cadicamo, encore lui, sur une musique de J.C. Cobian, décrit un aristocrate frimeur, adepte de la Rue Florida le jour et, la nuit, des cabarets Le Petit Salon ou l’Armenonville. C’est aussi le thème de Niño Bien, autre tango célèbre (Musique de J.A. Collazo et paroles de V.Soliño et R. Fontaina) où un gamin prétentieux, court du Petit Bar au Chanteclerc, autre cabaret en vogue.  Certains jours, ou à certaines heures, le champagne y était obligatoire. Cette tradition est aussi évoquée dans Champán Tango, de M. Aróztegui sur la letra de P. Contursi où les auteurs décrivent les filles des conventillos populaires devenues cocottes par recherche des gigolos, de l’argent et du champagne. Mais les déceptions peuvent être aussi grandes que dans les lieux populaires et des boissons plus fortes encore, Pernod, absinthe, whisky, gnôle, permettent de se noyer dans l’oubli : « une bonne gnôle, une grappa ou un whisky : bien frappé / pour faire fuir mes peines…» ( Bien frappé, tango de C.Di Sarli sur la letra de H. Marcó. ) Toutes ces évocations de cabarets, du Chanteclerc au Malibu, soulignent le côté factice entretenu par l’alcool et la débauche, parfois jusqu’au drame, comme dans le tango Griseta ( musique de E. Delfinio, paroles de J.G. Castillo ), où la petite Française,  » fleur de Paris »,  meurt « …une nuit de champagne et de coco / au funèbre roucoulement du bandonéon. » Mais les cabarets gardèrent pourtant leur prestige et fournirent du travail aux orchestres jusqu’à ce que la radio, les enregistrements et le cinéma leur fassent concurrence.

                     esta_noche_me_emborracho          griseta   

Ainsi, du cafetin au cabaret, ces lieux fermés servent de décor plus ou moins reluisant aux beuveries collectives ou aux cuites solitaires. Dans le prochain article je reviendrai sur la place de l’alcool dans l’atmosphère des tangos, de la nostalgie au désespoir en passant par la fête et, le plus souvent, en liaison avec l’amour contrarié et déçu. 

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par chabannonmaurice

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