EN HOMMAGE A SAMUEL PATY

Comment ne pas être atterrés, sidérés et attristés par la mort brutale de Samuel Paty, Professeur d’histoire et géographie, à quelques mètres de son collège ? Comment ne pas penser à la douleur de sa famille, de ses proches, de ses amis, de ceux avec lesquels il partageait un sentiment d’appartenance à la communauté éducative de l’établissement et, au delà, de l’Education Nationale ?
Parce que j’ai exercé cette belle vocation de Professeur de Lettres avant de devenir Chef d’Etablissement, parce que j’ai aimé passionnément travailler avec les élèves, les collègues et les parents d’élèves et ainsi apporter ma contribution à une oeuvre modeste, mais difficile au jour le jour – celle de conduire des enfants et des adolescents vers l’âge adulte des responsabilités – parce que je dois moi-même d’être ce que je suis à des Maîtres et Professeurs qui m’ont montré les chemins de la connaissance et de la citoyenneté, parce que quelque part, je transmettrai cela en héritage à mes enfants et petits enfants, je me sens frère de Samuel et profondément révolté par sa mort.
J’ai tendance à revenir au tango pour dire la douleur, parce que sa musique est douleur. Je l’avais fait lors des attentats de Charlie Hebdo avec le tango « Silencio » de Gardel et Le Pera ( article du 8 janvier 2015 ). Il pourrait convenir encore mais je suis retourné à mon cher Horacio Ferrer et à  » Existir ». Pour avoir vu et écouté Horacio réciter ce poème qui philosophe avec gravité mais espoir sur les petits et grands aléas de l’existence, je garde toujours au coeur ce texte et la musique de Piazzolla qui l’accompagne en fond sonore. J’en extrais deux strophes que je dédie à Samuel, notre collègue sacrifié par l’obscurantisme.

Saber que un ser anónimo, en la esquina,
puede ser el que decida
nuestra vida en la aventura de existir.

Perplejo de existir como si fueras
inmortal, y ver que no.

Sachant que quelqu’un d’anonyme, à l’angle de la rue
peut être celui qui décide
de notre vie dans l’aventure d’exister

Perplexe d’exister comme si vous étiez
immortel, et de voir que ce n’est pas le cas…

Vous pouvez écouter des versions différentes de ce beau poème en cherchant sur You Tube. Mais je préfère celle ci-dessous car elle a été enregistrée lors d’une soirée à laquelle nous avons eu le privilège d’assister. Juan Carlos Copès y fêtait son anniversaire et Ferrer était invité. Il a récité Existir et Copès et sa fille ont dansé, sans musique, sur celle du texte. Superbe ! La danse et la musique sont aussi  proscrites par certains fanatiques, mais avec la danse et la poésie, Nous, nous restons libres ! 

 

par chabannonmaurice

EN INTERMEDE, informations argentines.

Dans deux articles datés du 03/01 et 20/01/2018 , je parle de notre découverte des provinces de Corrientes et de Misiones, au nord est de L’Argentine et tout particulièrement des Esteros del Iberà, vastes espaces lagunaires d’eau douce où la vie sauvage est restée active et qui ont été protégés de longue date en réserve naturelle. Nous avons été frappés par le côté authentique et j’ai éprouvé le besoin d’en faire le décor de deux nouvelles que je publierai plus tard. Pour l’heure, je trouve intéressant de diffuser cet article de  » Courrier international  » sur la réintroduction du jaguar, un animal mythique dans toute l’Amérique.

Vie sauvageEn Argentine, les jaguars sont de retour

6 MINTHE NEW YORK TIMES EN ESPAGNOL (MEXICO )Après de longues années d’efforts, une centaine de jaguars élevés dans des espaces clos vont être réintroduits dans un parc naturel protégé en zone humide. Une petite victoire sur la dégradation des écosystèmes à laquelle n’échappe pas l’Argentine. 

Une immense tâche les attendait : ils avaient été choisis pour être les premiers jaguars réintroduits dans les zones humides d’Argentine après plus de soixante-dix ans d’absence. Le problème, c’est qu’ils n’étaient pas très en forme.

Venue d’un zoo argentin, Tobuna était en surpoids, léthargique, et au crépuscule de sa vie reproductive. Sa fille, Tania, du même zoo, était peureuse parce qu’un tigre lui avait croqué une patte quand elle était bébé.

Nahuel nécessitait des soins personnalisés pour soulager ses douleurs dentaires qui le rendaient grincheux et pas d’humeur à s’accoupler.

Puis il y avait Jatobazinho, qui en 2017 avait débarqué dans une école de campagne du Brésil voisin, gravement déshydraté et affamé, incapable de se débrouiller seul dans une région où les terres agricoles grignotaient de plus en plus la jungle.

Une réserve prometteuse pour les jaguars

“Tous avaient vécu des histoires traumatisantes”, raconte Sebastián Di Martino, un biologiste qui supervise les projets de conservation de la fondation Rewilding Argentina. Cette initiative a pour objectif de restaurer les écosystèmes du pays en y réintroduisant des espèces disparues du fait de l’activité humaine.

Mais dans le domaine de la réintroduction des animaux sauvages, trouver des animaux en âge de se reproduire coûte souvent très cher et est très compliqué à mettre en place sur le plan logistique. Les biologistes n’allaient donc pas faire les difficiles.

Di Martino était donc ravi d’avoir des jaguars et de pouvoir lancer la phase la plus difficile de ce projet de plusieurs années visant à créer de vastes réserves protégées pour la faune sauvage au Chili et en Argentine.

Pour ces jaguars imparfaits, dont la plupart venaient de zoos, leur nouveau territoire, le parc national Iberá, devait leur sembler un vrai paradis rempli de proies.

Un couple d’amoureux des grands espaces

Qu’on en juge : sur place, des groupes de singes hurleurs jouent les acrobates d’arbre en arbre et s’expriment bruyamment. Les cerfs des marais et les capybaras broutent tranquillement, tandis que les cigognes volent dans le ciel.

Les jaguars ne sont pas les seuls animaux carnivores de la réserve. Lorsque les amateurs de kayak pagaient dans des passages étroits, ils doivent contourner des alligators impassibles qui profitent des derniers rayons du soleil.

L’idée de réintroduire des jaguars est née d’un projet de Kristine et Douglas Tompkins, le couple à la tête de Patagonia et de North Face, des entreprises de vêtements et d’équipements de plein air, avant que l’écologie ne devienne leur priorité.

Dans les années 1990, ils ont commencé à faire l’acquisition de terres évaluées à plusieurs millions de dollars dans le Cône Sud de l’Amérique du Sud. L’objectif du couple américain (Douglas Tompkins est mort en 2015) était à terme de créer des parcs nationaux.

Mais, dès le début, ils ont compris qu’il ne suffisait pas d’enrayer la déforestation.

“Un paysage sans animaux sauvages n’est qu’un simple paysage”, s’était entendu dire Kristine Tompkins en 1998, peu après avoir fait l’acquisition avec son mari d’un ancien ranch dans la province argentine de Corrientes, qui allait plus tard faire partie du parc Iberá, dans le nord-est du pays.

Pour nous, ce fut une révélation et une chance.”

Une toute petite victoire

Dans l’ensemble du Cône Sud, qui comprend le Brésil, les écosystèmes disparaissent à un rythme impressionnant. Chaque année, les bûcherons, les mineurs et les agriculteurs rasent de vastes portions de l’Amazonie et d’autres écosystèmes, pour transformer la canopée en prairies.

L’ampleur des destructions dans la région fait que même Iberá, et ses quelque 13 000 km2 de marécages et de lacs, apparaît par comparaison comme une toute petite enclave utopique.

Et réintroduire des jaguars dans ce paysage bucolique est une toute petite victoire contre une tendance écrasante.

Inverser la tendance n’est pas facile, et les écologistes en sont conscients, eux qui passent leurs journées et leurs nuits dans cette réservée isolée, obsédés par la question de savoir comment amener les jaguars, les loutres géantes et les tamanoirs à s’accoupler et, pour finir, à subvenir seuls à leurs besoins. Mais Di Martino ne flanche pas :

Nous ne pouvons pas rester en embuscade et nous contenter de résister. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons aller au-delà de la préservation des espèces et de leur restauration, ce qui signifie monter au front.”

Les champs de bataille choisis par les Tompkins ont parfois déclenché une vive hostilité. Lorsqu’ils ont commencé à acquérir des terres, ils ont souvent été reçus avec méfiance.

Destination touristique

Dans la province de Corrientes, on disait que le couple américain allait mettre en bouteille l’eau de source de la région et laisser derrière lui des terres désolées et desséchées.

“Il y avait des rumeurs selon lesquelles ils allaient exporter toute l’eau aux États-Unis”, raconte Diana Frete, vice-maire de Colonia Carlos Pellegrini, une petite ville qui est la porte d’entrée des zones humides. “Tout le monde était sceptique et méfiant.”

Mais les craintes des esprits chagrins ont vite été démenties, car la protection des espèces à Iberá et l’engouement des médias pour le retour des jaguars ont transformé le parc en destination touristique.

“C’était une ville où les gens étaient de passage”, raconte Frete, et de souligner qu’aujourd’hui environ 80 % de ses administrés travaillent dans le tourisme.

Aujourd’hui, nous nous en sortons mieux parce que nous avons fait le choix de la protection de la nature.”

Pendant des millénaires, les jaguars étaient des prédateurs dominants en Amérique du Nord et du Sud, et ils jouaient un rôle vital dans le maintien de l’harmonie des écosystèmes.

Mais la conversion des terres à l’agriculture ces deux derniers siècles a réduit leur territoire de chasse, et les jaguars ont fini par disparaître, notamment dans la province de Corrientes. Seulement deux cents jaguars sauvages vivent en Argentine, et on estime que ces majestueux félins sont en voie d’extinction.

Un félin intimidant

Si l’on se trouve en présence d’un jaguar, la vulnérabilité de cette espèce n’est plus si évidente. Lorsqu’ils sont paisibles, leur démarche assurée et souple ressemble à une chorégraphie. Mais dans le cas contraire, leurs coups de griffes et leur rugissement guttural inspirent la terreur. Kristine Tompkins l’avoue :

Auprès d’eux, je me sens toute petite et j’adore cette sensation. Pour une fois je ne suis pas au sommet de la pyramide alimentaire, et j’en tremble presque.”

Kristine Tompkins explique qu’en réintroduisant ces imposants félins aux côtés des loutres de rivière, des tamanoirs et des aras rouges et verts, elle veut démontrer que cette forme de conservation est non seulement possible mais aussi évolutive.

Il faut néanmoins beaucoup d’interventions humaines pour réussir à rendre à des régions comme Iberá les conditions naturelles qu’elles pouvaient avoir avant que les êtres humains ne viennent tout gâcher.

Di Martino dirige une équipe d’une dizaines de biologistes, de vétérinaires et de bénévoles qui, ces dernières années, ont passé un nombre incalculable d’heures à persuader les jaguars de s’accoupler.

Avant d’être relâchés dans la nature, les jaguars sont installés dans de grands enclos fermés où leurs aptitudes à la chasse et leur excitation sexuelle sont surveillées par un réseau de caméras de sécurité.

Le long processus vers l’autonomie complète

L’accouplement entre jaguars nécessite une parade nuptiale longue et compliquée. Les femelles en chaleur sont placées dans des enclos contigus à celui d’un mâle, ce qui permet aux biologistes d’observer si leur langage corporel trahit de l’agressivité ou du désir.

“Lorsqu’elle est intéressée, la femelle se roule sur le sol et commence à gratter la terre, explique Magalí Longo, une biologiste qui surveille les animaux sur des écrans diffusant les images de surveillance en direct. Vous savez alors qu’elle est prête.”

Le premier grand succès en matière de reproduction remonte à 2018, lorsque Tania, le jaguar femelle à qui il manque une patte, a donné naissance à deux petits. Avec Jatobazinho, le bébé jaguar qui avait failli mourir de faim au Brésil, ils font partie des cinq jaguars dont la capacité à chasser seuls est en train d’être évaluée par les biologistes.

Cette évaluation nécessite de relâcher les animaux dans des enclos de plus en plus grands, où ils peuvent chasser des proies vivantes comme des sangliers et des capybaras afin d’améliorer leurs capacités de survie. Si tout se passe comme prévu, les premiers jaguars devraient être relâchés à la fin de l’année ou au début de 2021.

Il pourrait donc y avoir une centaine de jaguars dans le parc d’Ibera d’ici une dizaine d’années. Une perspective qui ravit Magali Longo :

Nous réparons le mal que nous avons fait, et cela fait plaisir de commencer à voir des résultatsCe sera la fin de notre mission mais c’est pour la bonne cause.”

Ernesto Londoño

Cet article a été publié dans sa version originale le 02/09/2020.

Nos amis argentins garde un sens aigu de la nature et, malgré les difficultés économiques, essaient de maintenir un cap écologique.

Dans un monde différent, je recommande la lecture d’un petit ouvrage récent, qui parle d’amour avec une grande délicatesse, » Lettre d’amour sans le dire » par Amanda Sthers ( GRASSET éditeur )  » On m’a dit qu’au Japon, les gens qui s’aimaient ne se le déclarait pas. Qu’on évoquait l’état amoureux comme une chose qui dépasse les êtres, les enveloppe, les révèle ou les broie. »A LIRE ABSOLUMENT.

par chabannonmaurice