MES TANGOS PREFERES : « Soledad » – 1934.

En écrivant la nouvelle  » MARGARITA « , précédemment publiée, j’avais en tête, conjointement aux conséquences du confinement sur les danseurs, à la fois le titre du célèbre tango de Carlos Gardel et Le Pera, mais aussi le prénom d’une danseuse que j’ai rencontrée et qui apparaîtra dans une nouvelle que je livrerai plus tard. C’est un prénom à la fois magnifique et intimidant dans sa signification… Car la solitude n’est jamais facile à porter !

Concernant le tango cancion écrit par le duo complice dont j’ai déjà parlé dans divers articles consacrés à Gardel ( voir notamment celui daté du 10/08/2020 ), il concentre toutes les métaphores de la solitude : l’abandon par l’être aimé ( de ta tendre vie tu m’as arraché ), l’attente vaine d’un appel ou d’un retour ( mon coeur implore et espère un impossible appel – j’attends le bruit de ses pas qui peut-être ne reviendront plus. ), les nuits blanches rythmées par l’horloge ( dans ma longue nuit , la minute égrène le cauchemar de son lent tic tac – Dans la pénombre triste de ma chambre... les heures d’agonie refusent de passer ), l’amertume de l’amour perdu et de la solitude ( combien amère et profonde est mon éternelle solitudeun rêve… qui me laisse sa vision couleur de cendres dans le coeur.) Ces poncifs du tango qu’on retrouve dans d’autres letras, pourraient paraître artificiels s’ils n’étaient pas exprimés de manière poétique et concentrés en un texte assez court qui, dans la dernière strophe, se termine par de véritables hallucinations :

 » Hay un desfile de extranas figuras que me contemplan con burlon mirar . Es una caravana interminable que se hunde en el olvido con su mueca spectral;  »

« Il y a un défilé de figures étranges qui me contemplent avec un regard moqueur. C’est une caravane interminable qui s’enfonce dans l’oubli, avec sa moue grimaçante de spectre.  »

C’est donc une letra d’une grande intensité dramatique signée Le Pera. Et puis il y a surtout l’interprétation du créateur, qui traduit et renforce cette impression, même quand pour les besoins du film  » Un tango à Broadway », sorti la même année par la Paramount, Carlos l’interprète en costume croisé impeccable et noeud papillon, tenue qui fige le personnage, par ailleurs meilleur chanteur qu’acteur.

Nombreux sont les tangos qui évoquent la solitude et la tristesse qu’elle alimente. J’en ai retenu quelques uns qui sont dans une tonalité voisine de la composition évoquée ci-avant: « GARUA » un tango de 1943, musique d’Anibal Troilo et letra de Enrique Cadicamo, deux grands auteurs. Le titre donne le ton puisqu’il évoque une pluie fine et tenace, un crachin qui sert de toile de fond à une atmosphère un peu morbide et fantasmagorique, comme dans « Soledad » :

 » Perdu ! Comme un lutin qui, dans l’ ombre, plus il la cherche, plus il l’appelle… Crachin… tristesse… Même le ciel s’est mis à pleurer ! … Et moi, je suis là , comme un proscrit, toujours seul, toujours à part, à me souvenir de toi.  »

* « FUIMOS », un superbe tango de 1945, musique de José Dames et letra de Homero Manzi, évoque de manière aussi acide que désespérée le moment qui précède la solitude : celui de la séparation, où les différents amènent inéluctablement au constat du désamour. L’homme qui parle prend sa part de responsabilité et de souffrance pour inciter sa compagne à partir, de crainte qu’il ne la détruise un peu plus.

J’ai été comme une pluie de de cendres et de fatigues Dans les heures résignées de ta vie… Gouttes de vinaigre répandues, fatalement répandues, sur toutes tes blessures… … Nous fûmes l’espérance qui se perd, qu’on ne peut rattraper, incapable d’entrevoir son soir en douceur, Nous avons été le voyageur qui n’implore pas, qui ne prie pas, qui ne pleure pas, qui commence à mourir.

Pour ce tango, difficile à danser, je vous recommande avec plaisir la démonstration élégante de Diana Frigoli et Adrian Ferreyra au festival de Berlin en 2016. D’abord parce que l’interprétation est dans le ton nostalgique et recueilli du texte : économique et élégante dans les mouvements. Ensuite parce que Diana, qui anime le studio DNI à Buenos Aires est une belle danseuse dynamique, avec laquelle nous avons eu le plaisir de prendre des cours et je garde un souvenir étonné d’une milonga où elle est venue m’inviter alors que j’étais un danseur novice et maladroit, très intimidé par cette fille rayonnante ! Enfin, parce qu’ils ont choisi la version interprétée par Troilo et que le bandonéon y tient toute sa place. D’ailleurs, à voir les spectateurs du festival, qui suivent la démonstration, on lit la fascination exercée par le couple.

https://www.youtube.com/watch?v=RIx-USuNmq4

Je profite de cet article pour recommander la lecture d’un livre que je viens de terminer  » Le Ghetto intérieur » ( P.O.L. 2019 ) et qui n’est pas sans rapport avec mon article. D’abord parce que l’auteur Santiago H. Amigorena y raconte une histoire qui se déroule à Buenos Aires, le personnage principal, Vicente, étant un juif polonais qui a choisi de fuir son pays et de s’ installer en Argentine quand les nazis ont commencé leurs persécutions. Il n’a pu convaincre sa mère et une partie de sa famille de le suivre et, quand les Allemands ont enfermé les juifs dans le ghetto de Varsovie, il a eu peu de nouvelles d’eux et s’est enfermé dans un mutisme fait de suppositions diverses sur le sort de sa mère. C’est une solitude morale intérieure qu’analyse l’auteur, sur le fond d’une vie nouvelle mais triste, dans la capitale argentine. Tous ceux qui se sont intéressés à l’histoire de ce pays savent qu’il a hérité, entre autres, de deux communautés immigrées : les Juifs en provenance de divers pays persécutés par les nazis, et dont la population est très visible dans certains quartiers, mais aussi une communauté allemande dont une partie est issue d’une deuxième vague immigrée dans les années de la seconde guerre ( communistes et opposants divers au régime nazi, mais aussi anciens nazis réfugiés clandestinement et dont on a pu penser qu’ils avaient pu servir de mentors à la dictature argentine, plus tard ) Lire à ce sujet  » La Disparition de Josef Mengele » d’Olivier Guez ( Grasset-2017 ), prix Renaudot.

par chabannonmaurice

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