EMMA

Cette 7ème nouvelle pourrait paraître macabre si elle ne comportait pas sa part de réalisme en cette période où l’Argentine, comme le reste du monde, souffre de la pandémie et a enregistré un nombre élevé de disparitions. Et je me demande parfois ce que sont devenus tant de danseuses et danseurs croisés au hasard de milongas dont ils étaient de fervents habitués. Je crains aussi pour les amis restés là bas, l’Argentine se lançant dans une campagne de vaccination retardée par les difficultés économiques. Par ailleurs, je sais que des danseurs – j’en suis- , à leur départ, ont ou auraient souhaité que leur musique favorite puisse être présente dans la cérémonie d’adieu, ce qui n’est pas toujours du goût, ni de la famille ni des officiants qui pourraient s’étonner d’une musique profane et d’une danse inconvenante. En écrivant Emma, j’ai voulu montrer que la vie continue, avec tout ce qui l’a pétrie, et, en Argentine, avec la gouaille propres aux chauffeurs de taxi avec lesquels j’ai toujours aimé discuter.

Emma signifierait « Celle sur qui s’appuie le Monde. » Émotive et sensible, mais sociable, elle abuse parfois de son charme.

          Allongé sur son lit d’hôpital, Pedro revit, pour la nième fois, les meilleurs moments de sa vie de chauffeur de taxi : une carrière bien remplie, trop tôt contrariée par la concurrence de particuliers non déclarés, puis d’Uber, coqueluche des réseaux sociaux mais pieuvre sournoise, comme le disaient ses collègues avec amertume. Dans la vie quotidienne de Buenos Aires, les taxis tiennent et ont toujours tenu une place importante, et sans eux, la géographie urbaine serait compliquée. D’un prix modéré, même après les augmentations récentes, ils restent un moyen de déplacement facile et rapide que les gens du peuple n’hésitent pas à emprunter. Il suffit de les héler et ils s’arrêtent partout, pour vous conduire partout, dans une circulation bruyante et périlleuse où ils savent se faufiler habilement. C’est à ce métier difficile que Pedro doit autant de bons moments : courses astucieuses dans des rues qu’il connaît comme sa poche, moments d’attente partagés avec les autres chauffeurs – on y refait le monde en critiquant joyeusement les politiciens -, discussions avec les clients auxquels il présente sa vision de la vie argentine… Autant de petits bonheurs, trop vite gâchés par cette saloperie de maladie qui le ronge peu à peu, sournoisement tapie en lui. Il a pourtant toujours été optimiste et fort, même aux moments les plus oppressants de la dictature de la junte, période où la conjoncture politique l’a contraint à dissimuler son métier de journaliste et son militantisme sous une activité quotidienne des plus banales. Comme d’autres, il a dû accepter ce statut de substitution, beaucoup par tempérament volontaire, hérité d’une famille immigrée aux caractères bien trempés, un peu parce qu’il y avait deux lumières dans sa vie : la contemplation quotidienne d’une ville qu’il adorait, et la pratique hebdomadaire du tango, partagée avec son épouse Malena et ses meilleurs copains. Ils formaient, les mercredi soirs et les dimanches après-midi de joyeuses tablées dans les milongas et partageaient, avec la même conviction, le vin, les empanadas, leurs partenaires et la danse.

Maintenant, alité, impuissant face à la maladie, il voudrait conjurer la mort qu’il sait proche et inéluctable. La tumeur qu’on a détectée, après des douleurs abdominales survenues brutalement, lui laisse peu de chances de s’en tirer : le médecin cancérologue a été clair, comme le souhaitait Pedro. Cependant abasourdi par une annonce aussi brutale, il a alors oscillé entre résignation et volonté de combattre, mais il a dû passer par des examens et des traitements pénibles qui ont quand même altéré la belle énergie qui le caractérisait. Il n’a pu remettre les pieds sur la piste d’une milonga et c’est pour lui la tristesse suprême. Il a tenté un temps de se réconforter en relisant les textes des tangos qui parlent de la mort, particulièrement cette «Balada para mi muerte» d’Horacio Ferrer, poète qu’il vénère parce qu’il l’a transporté un jour au Tortoni. Ce soir là, il l’avait écouté réciter les letras de sa composition et avait été fasciné par le bonhomme. Mais maintenant, il est las, redoute les affres de la maladie et celles de la séparation d’avec Malena… Qu’est-ce qui l’attend ? La torpeur qui l’envahit, sous l’effet de la douleur et des traitements, l’empêche même de sombrer dans ses rêves, plus ou moins érotiques, où il retrouve le plus souvent Emma. Il flotte dans une sorte de ouate déplaisante où se mêlent des bruits de circulation, comme s’il était dans son taxi, des airs de tango, réminiscences confuses de la piste, et les bruits de l’hôpital, pas dans le couloir et tintements des instruments maniés par les infirmières.

Emma, c’était une apparition d’un soir à la milonga, une infirmière venue à un congrès médical, un fantôme d’une nuit, un rêve de chauffeur de taxi… Il avait deviné ses occupations aux étiquettes de ses bagages frappées du logo d’une organisation internationale. Dans le taxi de Pedro qui l’amenait en ville, elle lui avait demandé de chercher de la musique de tango sur la radio 2X4 qui en diffuse toute la journée. Il s’abreuvait lui-même de cette station, très écoutée dans la capitale, et roulait souvent en chantant à tue-tête. Bavard, comme tous les chauffeurs argentins, il avait immédiatement engagé la conversation sur cette dan­se magique, pour Pedro aussi, source de plaisir, beaucoup plus que le polo, qui l’inté­ressait mais restait hors de portée du prolétaire de base… Et il était toujours étonné de constater comment le tango avait essaimé dans le monde entier, se réjouis­sant de l’apport touristique pour le pays et des petites ressources engrangées par les chauffeurs de taxi. Aujourd’hui, la danse aimantait cette belle inconnue : « J’aimerais pouvoir danser ce soir : pouvez vous me conseiller une bonne milonga ? – Je peux même vous y conduire si vous me dites à quelle heure.» Il avait ré­pondu cela sans arrière-pensée, comme à une cliente. Mais en poursuivant le parcours, il avait examiné à la dérobée la jeune femme rousse, et sentit qu’il émanait d’elle une sensualité discrète et fascinante. Tout en admirant, comme chaque jour, la capitale, décor qu’il aimait tant, il s’était dit qu’il pouvait aller plus loin dans ses propositions. « Si vous ne connaissez pas la ville, qui n’est pas sûre la nuit, je peux même vous accompagner car je danse aussi, et vous faire connaître quelques amis habitués de Gricel : vous serez assurément invitée et c’est, pour les Fran­çaises surtout, un lieu sympathique.» C’était vrai qu’entrer dans le cercle des initiés, pour une étrangère, donnait la certitude d’être sollicitée toute la soirée, sans faire tapisserie. Il avait ensuite regretté sa maladresse en lui ayant attribué une nationalité que sa seule élégance autorisait, mais il ne s’était pourtant pas trompé. Et quelle audace de s’être imposé comme chevalier servant ! Mais derrière cette proposition, Pedro avait caché un autre espoir : celui de tenir dans ses bras cette belle Européenne, comme un bain de jouvence et un retour aux sources de ses propres origines. Baisser doucement la fenêtre de son taxi et regarder avec délectation les jolies femmes qui ondulaient sur le trottoir, c’était un des grands plaisirs que s’offrait Pedro quand il était en activité comme chauffeur. Sa femme, qu’il allait écarter ce soir-là, le savait, car elle l’avait deviné aux sous-entendus des collègues qu’ils réunissaient fréquemment pour des repas gastronomiques animés à la Parilla Bravo, tenue par un chanteur de tango de ses amis. Mais elle n’avait jamais pris ombrage de cette fantaisie, qu’elle considérait comme un hommage à la jeunesse. Il regardait plus les belles femmes que les voitures et alors ? Elle avait coutume de rétorquer aux amis qui la titillaient sur ce travers connu de son mari : « Tant qu’il ne touche pas, c’est bien, c’est une activité esthétique. Et c’est un hâbleur, plus rapide en paroles qu’en actions… » Pedro, lui, affir­mait qu’admirer les jeunes femmes, c’était une sorte de remède anti-rides et un talisman contre la mort. Aussi, quand Emma acquiesça, la ville lui parut encore plus belle et la danse plus attrayante. Effectivement, ce soir-là, il eut le plaisir de tenir dans ses bras l’infirmière qui vivait d’ailleurs admirablement le tango. Cela n’alla pas plus loin que les discussions entre deux tendas, les adornos élégants d’Emma et la chaleur palpitante de son corps tout près du sien, un verre de vin partagé, mais ces instants alimentèrent longtemps les rêves plus ou moins troubles de Pedro. C’était avant la maladie, et, depuis, il avait su par ses collègues que sa partenaire d’un soir avait pris l’habitude de venir régulièrement danser à Buenos Aires et qu’elle avait cherché son taxi…

Quand il comprit qu’il était condamné et que les traitements ne permettraient qu’un court sursis, Pedro a écrit son testament, griffonné quelques souvenirs de son métier de taxi, et il a fait une étrange demande à sa femme. « Dans mes derniers ins­tants, je souhaiterais que tu sois là et que tout soit facile car ce qui compte, c’est l’Avenir, le Futur. Le futur, il sera beau, non pas lorsque tout sera marchandisé ou uberisé, mais quand il s’établira une convivialité heureuse entre des hommes qui ne se rencontrent plus. Je les vois tous plongés vers un téléphone, même au bal. Dans les parillas, les jeunes ne se prennent plus la main et ne se regardent plus dans les yeux : ils consultent leur écran ! Te souviens-tu des milongas que nous avons vécues ? Tout le monde se connaissait et s’y respectait et j’avais chaque fois l’impression d’y rajeunir… et encore plus quand je faisais danser de jeunes femmes, dit-il avec un clin d’oeil. Quand les gens dansent ensemble, non seulement le bal tourne bien, mais le monde tourne bien. Et dans tous les pays du monde, on danse. Une partie du futur et de la jeunesse éternelle est dans le maintien de ces pratiques culturelles ou folklori­ques et toujours sociales. Quand viendra le moment et que tout sera fini, je souhaite trois choses : que soient présents mes proches copains chauffeurs de taxi, parce qu’ils sont encore le futur de la ville ; que vous mettiez deux morceaux que j’aime : « La Cumparsita », ce tango d’adieu, chanté par Castillo, puis « La Luna Tucumana« , chanté par Mercedes Sosa, notre zamba d’amour que nous avons dansée quelquefois. Et enfin, si on fait une quête, destine-la à notre association de tango, pour l’aider à durer. C’est grâce à elle que notre quartier tient encore debout… » Malena n’avait pas voulu paraître ni émue, ni étonnée par cette demande à la fois étrange et attendrissante, et elle savait qu’elle aurait à affronter bien des réticences, côté familial et paroissial. Mais elle connaissait toutefois l’importance que les Argentins accordent aux voeux des mourants, et cette demande de Pedro était comme une obligation et un passage de relais.

Quelques jours après le décès de Pedro, dans l’église Nuestra Señora del Rosario, tandis qu’autour du cercueil, la famille éplorée, soutenant une Malena rési­gnée, tentait de faire bonne figure, on entendit en sourdine, d’abord une zamba pen­dant que les amis faisaient tourner au bout de leurs bras, des foulards, accessoires et emblèmes de cette danse folklorique. Sur le cercueil, on avait posé une grande photo où le couple Pedro-Malena, souriant lumineusement, avait été saisi dans une milonga. Puis retentit « La Cumparsita », au moment où les porteurs sortirent le défunt sur le parvis. Là trône de longue date le majestueux mausolée de Belgrano, l’un des généraux artisans de l’Indépendance. Un grand homme et à ses pieds, un modeste argentin qui quittait ce monde. D’un côté l’Histoire mythique de l’Amérique du Sud, parfois enjolivée au nom du drapeau et, de l’autre, le quotidien des anonymes, tissu de petits faits et de souffran­ces dissimulées… Alors, sous les yeux ébahis du curé qui n’avait pas voulu qu’un hommage profane ait lieu dans la Basilique, l’adieu prit un tour festif. Les camarades de travail, jeunes et vieux, tous en grande tenue de bal, les cheveux gominés com­me aux plus beaux jours de leur compagnonnage, le regard concentré, dansèrent devant le cercueil, autour de la statue du Général. Et pendant que se déroulait cette étrange cérémonie, Malena, étonnamment lucide et apaisée, distribuait des petits papiers au public sur lesquels étaient écrits deux des vers du tango :

« Partout, en tout lieu tu es là / Comme un morceau de ma vie…»

Une jeune femme rousse, dissimulée dans l’anonymat de la foule, tendit la main pour prendre un exemplaire. Deux larmes coulaient sur ses joues : Emma, alertée par un copain du défunt, revoyait le sourire un peu fanfaron de Pedro, ce soir où à Gricel, il lui offrit l’abrazo prévenant, avant de l’envelopper dans le silence qui précéda les premiers pas. Pour elle, Pedro restait le type même de l’Argentin, accueillant, serviable, séducteur, un peu hâbleur, mais avec une telle aisance dans le tango qu’elle en parle encore dans les milongas françaises. Jamais elle n’a retrouvé cette allégresse de la danse, cette précision du pas et finalement cette prestance, malgré l’embonpoint dû à l’âge et à la bonne chère. Mais Emma pleure aussi sur ce temps qui passe trop vite et engloutit dans l’oubli tant de gens modestes, brusquement emportés dans l’anonymat de la mort. Elle pleure sur cet accueil jovial qu’elle a goûté en Argentine, sur cet amour de la vie, celui des longues tables amicales, des piropos aux jolies femmes et des applaudissements frénétiques pour encourager les solos de bandonéon…

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Mes lecteurs fidèles retrouveront quelques mots d’argentin qui leur sont devenus familiers, sinon, ils se reporteront au lexique des nouvelles précédentes.

* Le général Manuel BELGRANO ( 1770-1820 ) est un des héros de l’Indépendance argentine et il est notamment reconnu pour avoir « inventé » le drapeau argentin. En 2020, l’Argentine lui a rendu de nombreux hommages, un peu éclipsés par les contraintes de la pandémie.

* » Balada para mi muerte »- 1968est, comme d’autres morceaux écrit par Ferrer, le fruit d’une collaboration poétique avec Astor Piazzolla. S’y entremêlent couplets chantés et récitatifs qui donnent un souffle anticipateur à ce morceau. «  Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango… / Je rangerai tranquillement les choses de ma vie, / mon humble poésie d’adieux et de combats, / Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen. « . Dans la même veine, les deux complices ont écrit, comme en écho, en 1970, « Preludio para el ano 3001″ où ils imaginent la renaissance ( voir sur Ferrer et ce tango dans la nouvelle Julia ( 04/12/2020 ). « La Luna tucumana » voir la nouvelle Matilda ( 28/09/2020 ) « La Cumparsita » est sans doute le tango le plus connu sinon le plus célèbre. Sur une musique d’un uruguayen Gerardo Matos Rodriguez, et des paroles ajoutées plus tard par Pascal Contursi, c’était à l’origine une marche de carnaval. Le morceau clôt généralement les milongas. Piazzolla affirmait que c’était le pire des tangos, d’autant que de multiples versions en existent.

Comme j’ai fait référence à Astor Piazzolla, je signale que l’année 2021 célèbre dans le monde entier l’anniversaire de sa naissance. Certaines manifestations ont déjà eu lieu mais on peut craindre, avec les contraintes sanitaires que d’autres soient supprimées ou présentées en virtuel, sans un public qui se doit pourtant d’honorer un grand du tango. Je recommande à cette occasion, le numéro spécial N° 121 de février, que « La Salida » vient de lui consacrer à partir de divers points de vue. En cette période difficile pour le tango, il est important que chacun contribue à sa survie et s’abonner à La Salida est une action en ce sens. Pour ce faire : contact@letempsdutango.com ou aller sur le site letempsdu tango.com > la salida > abonnement. A signaler aussi, un disque exceptionnel de la bandonéoniste Louise Jallu et de ses partenaires  » Piazzolla 2021″ dont il est d’ailleurs question dans le numéro spécial ci-dessus.

par chabannonmaurice

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