A LIRE : « PETIT ELOGE DE L’EMBRASSEMENT » de Belinda Cannone.

A un moment où les danseurs retrouvent avec délectation les plaisirs de la piste, je recommande vivement la lecture d’un petit livre de poche, paru qui plus est dans la collection Folio à 2€, et donc accessible à tous. Il permet de mieux approcher ce moment extraordinaire qu’est l’abrazo dans le tango et de comprendre pourquoi il nous a tant manqué.

Belinda Cannone

Belinda Cannone est romancière et essayiste et s’est fait connaître par son approche originale de sujets où le corps et l’amour tiennent une place importante par les sensations et les interrogations qu’ils peuvent susciter. C’est le cas dans plusieurs de ses oeuvres ( « Le goût du baiser » – 2013 – Le petit Mercure, « Le nouveau nom de l’amour » – 2020 – Stock ) et notamment dans un autre ouvrage, paru en 2013 « Petit éloge du désir », et publié à nouveau dans la même collection Folio 2€ en 2021. Certains passages peuvent paraître audacieux, voire érotiques mais l’auteure y engage aussi une réflexion sur la vie : « Sortant de ses bras tu marches dans la ville, sourire aux lèvres. Cette joie du désir et de l’étreinte, comme enlevée sur l’inconsistance du monde et du temps : oui, tu as l’impression d’avoir volé quelque chose à la mort. » Dans cette réflexion, Belinda donnait déjà une place à la danse et particulièrement au tango qu’elle pratique. «  Bien plus que dans les autres danses du couple s’y figure l’étreinte. Ecoute, attention et ardeur sont nécessaires pour répondre aux subtiles invitations du tanguero … Comme l’étreinte et elle seule, le tango demande une absolue connivence physique et psychique entre les partenaires, et la grâce surgit lorsque cet accord s’obtient sans effort. » En lisant ces phrases, on comprend mieux pourquoi sur la piste, certains couples paraissent si disparates et les partenaires si étrangers l’un à l’autre. Mais quand on a eu la chance de ressentir la vraie connexion on sait aussi ce qu’elle traduit et que je me suis attaché à mettre en valeur dans ma nouvelle « Candelaria » ( dans « Ballade pour mon tango »– 2021.)

Avec « Petit éloge de l’embrassement », Belinda Cannone va plus loin et poursuit le chemin qu’elle rappelle dans le prélude : « Animaux grégaires, pleins d’amour et de colère, formant société et de diverses manières reliés, nous sommes en relation – nous sommes relation…C’est pourquoi je vais, dans ce Petit Eloge, suivre le fil joyeux d’une danse pour parler de la relation. Car le tango se présente comme une mise en danse de la relation, d’une extrême sophistication, il est cependant fondé sur l’improvisation qui exige une connexion extrême entre les danseurs. Se connecter et improviser : n’est-ce pas le programme de l’existence même ? » Le livre développe alors divers aspects du tango et la façon dont l’auteure le pratique et elle en profite pour expliquer divers aspects de la danse, pas forcément évidents pour les profane, notamment sur les codes du bal et de l’invitation. Mais surtout, Belinda Cannone, s’appuyant parfois sur les réflexions en miroir de son partenaire préféré, montre combien le tango traduit le besoin de rapprochement « Et n’est-ce pas ce qu’on vient chercher, aussi, dans la milonga, cette connivence si étroite et si belle qu’elle déjoue, le temps d’un bal, la mélancolie de notre condition d’êtres charnels séparés ? » Réflexion que le partenaire commente : « De l’extérieur, on ne devine pas non plus les degrés d’intimité que peuvent gravir les danseurs en douze minutes ». L’auteure enchaînera plus loin sur la part de séduction, de désir (d’embrasement ?), voire d’érotisme dans le tango et, dans un chapitre suivant sur le genre et la distribution sexuée des rôles. J’ai aussi abordé ces aspects dans ma nouvelle « Inés ». Mais je ne veux pas dévoiler plus des charmes de l’analyse et laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la justesse et la finesse.

Par contre, je crois bon d’insister sur l’élargissement que le livre ouvre sur un rapport plus large à l’accueil des autres et en particulier des migrants et des réfugiés. Organisant son livre en tandas sur le tango et en cortinas sur la vie, ces dernières, à partir de tranches de vie, Belinda Cannone entreprend de réfléchir à la misère de l’autre dans un contexte politique et économique tendu par ses contradictions : « Le phénomène de la présence : elle est bien plus que toute idée, impérieuse, car elle correspond au surgissement du réel ». J’ai beaucoup aimé cette ouverture qui correspond aux les interrogations que nous nous sommes aussi posées à Buenos Aires, en suivant des manifestations de nativos chassés de la Rue Florida où ils développaient leurs petits commerces, au grand dam des commerçants huppés du quartier ; ou en nous mêlant à un défilé protestataire d’enseignants réclamant de meilleurs salaires dans les établissements publics. Qu’y a-t-il derrière le beau rideau rouge du tango et que le couple qui danse oublie dans l’ivresse de la connexion ?

par chabannonmaurice

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