A LIRE : « Libertango », roman de Frédérique Deghelt

         Une de mes plus récentes lectures, la plus enrichissante parmi les parutions de cette année, est celle de ce roman publié chez Actes Sud en mai 2016. Le livre m’a été prêté par une de mes amies danseuses, attirée en librairie par le titre, référence à la célèbre composition d’Astor Piazzolla. J’avoue que je ne connaissais pas cette auteure qui en est pourtant à une douzaine de parution, dont la plupart chez le même éditeur. Il n’est pas signalé qu’elle ait reçu un prix et pourtant ce dernier roman, à mon sens, en mériterait un  par la qualité et la densité de l’écriture, mais aussi par l’érudition musicale qu’il révèle. Et l’épaisseur humaine et culturelle du personnage principal dans une trajectoire insolite, suscite un intérêt constant tout au long du texte.

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Le roman parle assez peu de tango, même si la musique de Piazzolla sert de point de départ et d’aboutissement au récit et reste une référence pour le héros d’une étonnante histoire. Par contre, il est beaucoup question de musique classique, d’orchestres symphoniques, des musiciens qui y exercent et de leur coordination en concert. C’est l’occasion d’une profonde et fine réflexion sur le sens de la musique, le rapport entre public et interprètes. Frédérique Deghelt, qui connaît bien le sujet, fait référence aux plus grands chefs d’orchestre et aux grandes oeuvres jouées en concert pour donner à son récit une véracité qui séduit tout musicien ou mélomane.

Extraits: «Les dimanches de pluie, que la plupart des mes amis musiciens détestaient, me ravissaient. J’ouvrais grandes les fenêtres de ma chambre et je lisais des partitions. Certaines étaient comme des polars avec leurs problèmes posés, de drôles de petites énigmes qui se résolvaient sur les derniers mouvements. J’aimais particulièrement l’écriture de Ravel, la passionnelle narration de Rachmaninov ou la fantaisie onirique de Stravinski. Je découvrais Bruckner et je devinais dans les symphonies de Chostakovitch la tourmente d’un pays, le désespoir grondant d’un peuple asservi.» Et à propos d’une exécution du Requiem de Mozart: « Un requiem n’est pas une oeuvre morose … Sachant qu’on ne peut survivre à la morsure du temps , nul n’ose sortir de cet espace enchanteur où l’orchestre a clos le monde et les rêves engloutis du présent. Tous veulent rester blottis dans le vertige de cet anéantissement. »   

Le dénouement du roman renvoie à Piazzolla, au tango et plus largement à un orchestre qui fait référence en Amérique latine : l’Orquesta Sinfónica Simón Bolívar de Venezuela, composé de musiciens issus et formés dans les quartiers défavorisés de Caracas. Cet ensemble a été lancé en 1975 par  José Antonio Abreu qui a créé “El Systema”, Fondation d’Etat pour le système national des Orchestres, de la jeunesse et des enfants du Venezuela. Il s’agissait de donner aux gamins des familles pauvres, la possibilité d’apprendre la musique dès  l’âge de 2 ans en mettant un instrument à leur disposition gratuitement, et en prévoyant l’accompagnement par un tuteur. Le système a fait ses preuves, et après les premières tournées en Amérique Latine, l’orchestre s’est produit dans le monde entier, sous la direction des plus grands chefs. Il s’est montré plusieurs fois au Centre Kirchner à Buenos Aires ( voir mon article du 17/12/2015 ). On trouvera plus de détails sur cette étonnante expérience sur internet et notamment sur Wikipedia.

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L’Argentine était elle aussi en pointe dans ce domaine, notamment avec les Orchestres et Choeurs d’enfants du Bicentenaire, fondés avec la même orientation par Claudio Espector qui avait convaincu des solistes du Téatro Colón de s’engager comme professeurs dans cette aventure, conjointement avec des musiciens de tango et de folklore et des chanteurs. Malheureusement, l’alternance politique qui favorise des règlements de compte, a mis fin, en mai dernier, à cette initiative soutenue jusque là par l’Etat. Lire à ce sujet l’article indigné de Anne Denise Clavilier sur son blog : http//barrio-de-tango.blogspot.fr /2016.05 . Une pianiste, ancienne soliste de Color Tango, Analia Goldberg, qui donne toujours des cours de son instrument et dirige l’orchestre Ojos de tango, s’était lancée dans une entreprise identique mais plus modeste, à l’échelle de son quartier, et du club et de la milonga qu’elle anime. 

Lisez ce beau livre qui met en symbiose avec la musique.  

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par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES ( Suite…)  » Pa’ que bailen los muchachos »

   Je reviens à nouveau à Anibal Troilo. Dans un entretien qu’il a eu avec une journaliste s’intéressant à sa manière de composer, le musicien expliquait qu’il ne pouvait écrire la musique simplement pour le plaisir de composer. Il lui fallait un texte initial, un texte qui lui plaise et l’inspire :  « Preciso una letra primero. Una letra que me guste.» Il précise ensuite qu’il faut qu’il s’imprègne du texte qu’il apprend de mémoire, et laisse tourner dans sa tête toute la journée, pour qu’en surgisse peu à peu la musique adéquate. Et il insiste sur l’importance du sens du texte: « Es muy importante lo que dice la letra de una canción.» Quelle humilité pour un des plus grands musiciens qui savait aussi donner toute leur place aux autres instruments et aux chanteurs ! Il a su, de ce fait, faire émerger ou confirmer des talents, comme celui de  Garello, Piazzolla,  Fiorentino, Rivero et Goyeneche. Mais cet entretien nous rappelle aussi qu’il est intéressant pour les danseurs de connaître le texte de la letra, qui devrait inspirer leur évolution, au moins autant que la musique : pari difficile pour les non hispanisants, mais facile pour la plupart des Argentins qui, le plus souvent, chantonnent  le tango qu’ils dansent ! 

Si Pichuco a privilégié Homero Manzi, avec lequel il entretenait une indéfectible amitié et une collaboration complice, il ne s’interdit pas de collaborer avec d’autres poètes. Et pour le tango que je mets en exergue, il travaille avec Enrique Cadicamo, autre grand écrivain de letras, d’une longévité exceptionnelle ( 1900-1999 ). Journaliste, poète, écrivain et plus tard auteur de scénarios, biographies, pièces de théâtre et musiques de film, c’est un auteur prolixe puisqu’on lui doit près de 1300 letras, parmi lesquelles quelques-uns des tangos les plus célèbres: “Madame Yvonne”, “Anclao en Paris”, “Garua”, “Los Mareados”, “Niebla del Riachuelo”, “ Nostalgias” et “Pa’ que bailen los muchachos”, textes que les Portègnes connaissent par coeur, à la fois parce qu’ils traduisent l’atmosphère de la ville, la nostalgie des amours perdus et aussi parce qu’ils utilisent largement et poétiquement le lunfardo, l’argot de la capitale.

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Les deux artistes, lors de leur collaboration, jouissaient d’une extraordinaire popularité auprès des musiciens et des danseurs, non seulement pour leurs talents artistiques, mais aussi parce qu’ils étaient des fêtards invétérés… Mais surtout, tous deux avaient le souci de faire danser et de conjuguer pour cela texte et musique. Troilo exalte le bandonéon dans plusieurs de ses compositions dont “Che! Bandoneón” : « Bandoneon, aujourd’hui c’est nuit de fête…» et Cadicamo lui rend hommage à l’occasion: « Ecoute, la belle fille/ les accords mélodieux/que module le bandonéon…» ( “¡ Che papusa, oi!” ). Et en 1942, la composition commune de ­“ Pa’ que bailen los muchachos ” met à nouveau en avant l’instrument roi du tango, exaltant sa complicité avec celui qui le touche ( jouer en argentin se dit tocar ) et avec les danseurs :

« Pour faire danser les gars / je vais te jouer, bandonéon / La vie est une milonga ! / Dansez tous les copains / car ­la danse est une étreinte / Dansez tous les copains, car ce tango entraîne le pas. » Dans cette strophe,  tout est dit sur l’idée que Troilo se faisait de son jeu et de la danse. Les critiques contemporains parlaient de bandonéon magique mais Pichuco se défendait de tout artifice et prétendait à un jeu de vérité, de sentiment et d’art. Il voulait transmettre l’ardeur de sa passion d’artiste, au point de se laisser aller à pleurer en jouant!  ( Je tire cette analyse simplifiée d’un long article d’un numéro spécial de “ Todo es Historia ”, de mars 2004 consacré au musicien, compositeur et chef d’orchestre ) On comprend mieux la popularité qui a auréolé El Gordo ( deux surnoms !!!) encore intacte aujourd’hui. Il a sa statue en plusieurs endroits de Buenos Aires et notamment dans le quartier de l’Abasto, toute proche de celle de Gardel, et à l’Academia Nacional del Tango et sa photo ou sa caricature amicale ( ci dessous avec Piazzolla ) figure en bonne place dans bien des milongas ou des cafés. Une plaque commémorative rappelle ses débuts au Marabu.

 

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Et maintenant, appréciez ce tango dans la version avec le chanteur Goyeneche ( El Polaco ) : après une ouverture brillante et rythmée, le bandonéon s’ inscrit en majesté, puis les violons prennent le relais et les bandonéons suivent avant de céder la place au piano qui annonce le chanteur. Le morceau permet de belles modulations qui mettent en valeur le refrain: « La vida es una milonga. » Ces inflexions incitent le danseur à des pauses sur l’écoute des suspensions et silences. Du grand Troilo ! Sur le même enregistrement du duo Troilo- Goyeneche ( BMG Argentina 2003 ) on trouve aussi “ Sur ” et “ En esta tarde gris ” analysés dans les articles précédents.

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par chabannonmaurice

EL DIA DEL TANGO

       Enfin revenu sur les pages d’un blog délaissé depuis deux mois : j’ai l’excuse de la dernière main mise à mon nouveau roman que j’évoquerai plus tard et d’un voyage dépaysant à Bali, à la découverte d’une culture à des lieues de la culture argentine…

Les Argentins ont le génie des hommages et commémorations et la dernière en date a été celle de la journée du Maté, le 30 novembre dernier : officialisée l’an dernier, elle permet de rendre hommage à la boisson nationale, mais aussi aux autochtones qui la dégustaient déjà. Le 11 décembre prochain, viendra El Dia del Tango, une journée très suivie depuis que s’organisent des milongas dédiées, des concerts et manifestations diverses, et, surtout, des bals populaires dans les rues et sur les places, à une période où, là-bas, le climat encourage aux bals en plein air. Il s’agit cette fois de rendre hommage à la musique et à la danse en célébrant la date anniversaire de la  naissance de deux idoles du tango, Carlos Gardel ( 1890-1935 ) et Julio de Caro ( 1899-1980 ).

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Horacio Ferrer avait eu l’idée, avec l’appui de l’Academia Nacional, de la ville de Buenos Aires et de quelques autres sponsors, d’en faire une grande fête de la rue, en banalisant une partie de l’Avenida de Mayo pour y installer plusieurs scènes où se produisent des écoles de danse, des couples de maestros, des chanteurs et surtout des orchestres en vogue mais aussi des ensembles d’amateurs. C’est ainsi que nous avons pu écouter, entre autres, en 2014, le regretté chanteur Alberto Podestá et, en 2015, l’orchestre  » Los Reyes del Tango  » avec ses bandonéonistes vétérans, héritiers du style de D’Arienzo.  Quelques photos ci-dessous et à la une, illustrent la qualité et la variété des prestations, mais aussi la liesse bon enfant de cet événement, où les danseurs se régalent malgré la rudesse du goudron.   

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Si les manifestations sont nombreuses à Buenos Aires, El Dia del Tango est aussi marqué dans d’autres villes du pays, chacune à sa manière, avec une date plus ou moins proche du jour commémoratif… Gageons que de nombreuses milongas en France sauront s’associer à cette journée.

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par chabannonmaurice

Pablo VERON: un grand du tango dans notre région.

Beaucoup de tangueros connaissent Pablo Veron depuis qu’il a été la vedette du film “ La Leçon de tango” qui date déjà de 1997. Il y donnait la réplique à Sally Potter, à la fois réalisatrice et danseuse novice, mais d’autres grands noms du tango étaient aussi de la partie ( Olga Besio, Gustavo Naveira…). Quant au cadre du scénario, il réanimait la liaison entre Paris et Buenos Aires, au moment où le tango connaissait un beau renouveau en Europe.  Ce film, par ses scènes mythiques ( la valse sur les quais de Seine, le tango à quatre sur “Libertango”…) a participé à cette relance et a fait connaître des lieux portègnes incontournables, comme la Confiteria Ideal. Mais surtout, il a fait approcher l’esprit du tango, dépassant le côté supposé macho du guidage, pour aller vers une connexion du couple. Pablo Veron et ses complices y faisaient preuve d’une inventivité et d’un dynamisme stimulants qui firent briller la danse, et beaucoup de spectateurs, marqués par ce film eurent envie de se lancer dans le tango. Le regard émerveillé de Sally Potter, actrice, regardant danser Pablo Veron au début du film traduit bien l’effet produit sur tous ceux qui  découvraient cette danse.   

Plus récemment, Pablo Veron est à nouveau une des vedettes du film “ Un tango mas ”, pour lequel il a contribué à la chorégraphie et où il joue le rôle de Carlos Copés dans sa pleine maturité artistique : je renvoie à l’article que j’ai écrit à la sortie du film ( 23.12.2015 ). Son interprétation est fidèle à ce que la vedette du film avait élaboré pour le célèbre spectacle “ Tango Argentino ”, pour lequel Pablo fut engagé lors de la seconde tournée mondiale en 1989. La notoriété internationale fait donc de Pablo Veron un des grands noms actuels du tango, mais son parcours atypique le démarque de la conception artistique et commerciale de beaucoup de maestros contemporains, et on l’a peu vu dans des Festivals. Il donne un place essentielle à l’invention, l’improvisation et l’intuition. Il dénonce l’erreur qui consiste à “ penser la danse et non à la sentir. La pensée est trop lente pour l’état qu’il faut atteindre pour danser ” ( entretien dans El Tangauta, revue du tango argentin.) Il faut rappeler que Pablo a commencé comme danseur de claquettes et qu’il a toujours été fasciné par cette pratique : il fait la preuve de ses dons aux Folies Bergères dans les années 90 et dans le film “ La leçon de tango ” avec le numéro de claquettes dans la cuisine.  Concernant plus précisément la tango, Pablo Veron se démarque de ceux qui voudrait l’assimiler à un danseur de tango nuevo , moment d’une évolution, et dans le même entretien cité plus haut, il dit encore : « Le tango c’est ma racine et j’ai toujours cherché à capter son essence même.»

C’est ce danseur d’exception qui sera parmi nous ce week end dans des cours à Avignon, à l’initiative de l’association  Tango Magnolia, et il sera l’hôte d’honneur de La Milonga del Angel à Nîmes, le plus ancien des lieux de danse de notre secteur. Bien sûr, si ce n’est fait, réservation obligatoire dans les deux cas.

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Pour plus de détails sur le parcours artistique de Pablo Veron, je recommande à nouveau de se reporter au “ Dictionnaire passionné du tango ”, déjà cité dans plusieurs de mes articles.     

par chabannonmaurice

Mes tangos préférés ( suite ) : “ SUR ”

     J’ai délaissé mon site pendant le mois d’août pour la trêve estivale et familiale et pour quelques événements en plein air qui ont fait la joie des danseurs, notamment au Pont du Gard, dans le cadre du Festival de Nîmes, et à Uzès pour les soirées animées par l’association Tabou Tango. Pendant cet été, un très grand musicien, Horacio Salgan, dont j’avais célébré le 100 ème anniversaire ( mon article du 15 juin 2016 )  nous a quittés tout doucement sur les dernières gammes d’un piano. Il avait porté cet instrument à un très haut niveau et le tango lui doit autant qu’au bandonéon de  Piazzolla, dans sa régénération et son regain d’inventivité.

Je reviens à mes lecteurs assidus avec la liste de mes tangos préférés, en tête de laquelle j’avais placé “ En esta tarde gris ” et “ La capilla blanca ”: voir mes articles des 5 février et 10 mai derniers. Aujourd’hui, je veux parler de “ Sur ” dont la letra est de Homero Manzi et la musique de Anibal Troilo. La signature de ces deux grands du tango serait suffisante pour expliquer la notoriété de ce morceau qui fut un succès immédiat à sa sortie, en 1948, d’autant que les plus grands chanteurs s’en sont emparé : Nelly Omar, Edmundo Rivero et Roberto Goyeneche, entre autres. D’autres musiciens l’ont inscrit à leur répertoire et notamment Pugliese. Il faut dire qu’il y a une fusion exceptionnelle entre la musique et le texte qui donne aux volutes de ce tango un charme particulier qu’il faut essayer d’analyser pour comprendre son emprise sur les Portègnes.

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Pour ma part, j’ai d’abord été saisi par la poésie du texte qui ne raconte une histoire d’amour révolue, qu’entre les lignes. La place essentielle est donnée au décor, que le poète peint à travers une énumération ou plus exactement une juxtaposition d’impressions et de souvenirs où, comme dit Baudelaire dans le poème “ Correspondances ”, les parfums, les couleurs et les sons se répondent… “ Le coin de rue du forgeron, boue et pampa, / Ta maison, ton trottoir, le fossé, / Et un parfum d’herbe et de luzerne / qui m’emplit le coeur à nouveau. ” La traduction prive cette méthode poétique des sonorités propres à la langue espagnole et des allitérations qui donnent au texte une grande musicalité,  simplement dans la lecture. “ San Juan Y Boedo antiguo y todo el cielo, / Pompeya y, más allá, la inundación…”. Ces deux vers, qui ouvrent le poème, suffisent à créer une atmosphère, celle des quartiers Sud de l’époque, quand Manzi enfant, débarquant d’un petit village proche de Santiago del Estero, découvrait la banlieue méridionale de Buenos Aires,  où le sud, et ce qu’il figurait de restes de pampa, était peu à peu effacé par l’urbanisation. La nostalgie des lieux transformés ou perdus, se mêle à celle des amours fanées : “ Ta coiffure de mariée dans mon souvenir : et ton nom flottant dans l’adieu…”. Quand on sait que Manzi, écrivait ce tango alors qu’il se savait atteint d’un cancer qui l’emportera en 1951,  on mesure encore mieux la tristesse tranquille de cette superbe composition : “ todo ha muerto…ya lo sé: tout est mort… je le sais ”. Cette technique d’écriture impressionniste, le poète l’utilise dans d’autres morceaux que les danseurs apprécient, en particulier dans “ Barrio de tango ”, écrit en 1942 sur le même thème, et avec le même compositeur : “ Faubourg de tango, lune et mystère, / rues lointaines ! comment êtes vous ? «  Il faut aussi noter que Homero, “ Barba ” pour les familiers, écrit sans utiliser le lunfardo, ce qui a sans nul doute contribué à sa réputation littéraire.  

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Cela n’a pas entaché son prestige aux yeux des Portègnes qui accordent au mythe du Sud, la plus haute importance et ce tango en est devenu l’emblème. A tel point qu’une plaque rend hommage au poète à la esquina de San Juan et Boedo, sans parler d’autres qui signalent les lieux qu’il a fréquentés. Il nous a fallu divers voyages à Buenos Aires pour comprendre cette importance du Sud, et nous imprégner alors de ce qui fait l’aura de ce tango, LA référence historique, géographique et poétique qui a inspiré des films, des oeuvres diverses, des patronymes de lieux et bien sûr, d’autres tangos, dont un des plus célèbres est celui de Astor Piazzolla, “Vuelvo al Sur ”, sur une letra de Fernando Solanas auquel on doit le film “ Sur ” où s’illustrèrent Goyeneche et … Philippe Léotard, acteur français trop tôt disparu.  Le tango de Piazzolla étire, sur les complaintes du bandonéon, le mot Sur, comme un leitmotiv : “ Vuelvo al Sur, / llevo el Sur, / te quiero Sur, te quiero Sur…”  Sur ce mythe du Sud, je recommande de lire l’article  détaillé qui figure dans “ Le Dictionnaire passionné du tango ” déjà cité ( page 641 ) et, sur les références topographiques du tango, celui du livre de D.A. Clavilier, “ Barrio de Tango ” auquel je renvoie souvent aussi mes lecteurs ( page 240 ). 

L’oeuvre de Manzi est importante et on lui doit, outre des titres célèbres, comme “ Malena ” ou  “ Desde el alma ”, un renouvellement de la milonga dont la plus célèbre reste “ La Milonga sentimental ”. Il faudrait aussi parler de son travail journalistique, cinématographique et de son engagement politique. Enfin son amitié indéfectible avec Troilo explique la symbiose du texte et de la musique, magnifique dans sa complainte étirée ou le bandonéon apporte la couleur nostalgique, parfaitement assortie au texte. Quand mourut Manzi, Troilo s’enferma dans son chagrin et il composa en ode funèbre, un douloureux tango “ Responso ”.                                                                                                                                                                                                        

par chabannonmaurice

MAGIC CITY et le tango à PARIS.

A propos du tango en France et plus particulièrement à Paris, le “Dictionnaire passionné du Tango”, déjà cité dans mes précédents articles, reprend une phrase portègne qui dit : « Buenos Aires est l’épouse et Paris est la maîtresse.» On est ainsi dans le registre de l’amour régulier ou illicite mais tous les danseurs savent que la propagation de notre danse favorite doit énormément au nomadisme entre les deux capitales. Pour mieux cerner cette relation passionnelle et fusionnelle, je conseille à mes lecteurs de se reporter à l’article très documenté du Dictionnaire qui    développe sur plus de 15 pages, l’historique de la vie du tango à Paris et met en valeur les acteurs vedettes dont Gardel, mais aussi des poètes, compositeurs, musiciens, danseurs, et personnalités diverses comme Cadicamo, les frères Canaro, Tania ou Copés… 

Dans ces échanges permanents et ce bouillonnement d’activités, un lieu va jouer un rôle dynamique, dans un cadre insolite puisqu’il s’agit d’un parc de loisirs et d’attractions dont on pourrait penser qu’il s’agit d’un concept récent. Il s’agit de “Magic City” qui a fonctionné de 1910 à 1942, en face du Pont de l’Alma, avant d’être transformé en studios de télévision qui porteront le nom du fondateur du parc Ernest Cognacq-Jay. C’est à ce lieu mythique que André Vagnon vient de consacrer un ouvrage, pour l’instant sur internet, avant une publication papier envisagée. Pour ce premier livre en e-book, proposé par la collection Bibletango, l’auteur a effectué des recherches dans les archives pour le texte, les illustrations, la musique, les films d’animation d’époque, et la lecture et l’écoute permettent des découvertes étonnantes, tant dans l’iconographie que dans les tangos. 

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Mais ceux qui connaissent André savent que sa curiosité insatiable déniche des petits trésors. Il en va ainsi des affiches, publicités, cartes postales ou films d’époque qui illustrent les différents chapitres. Les plus captivants pour les danseurs, sont le chapitre 3 consacré aux bals, spectacles et expositions, et le chapitre 5 qui détaille les Bals de la Mi-Carême,  bals travestis fréquentés par une population homosexuelle que Brassaï a filmés avec réalisme et humour.

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Le livre interactif, magnifiquement mis en scène pour les films et animations par Jean-Philippe Dégletagne, est accompagné de renvois multiples, d’annexes détaillées et d’une bibliographie. La discographie des tangos enregistrés par les orchestres tziganes, très en vogue à l’époque est des plus intéressantes ( annexe 18 ), comme les manuels de cours de tango argentin de Bayo et Chrysis ( annexe 24 ). Ne manquez pas, en conclusion la démonstration de tango ou la carte d’invitation sur le bal des internes au Bal Bullier, suivie des tableaux de Sonia Delaunay sur le même sujet ( annexe 4 ).

Un conseil: consultez vite ce travail remarquable et vous aurez envie de l’acheter: les quelques photos ci dessus devraient vous mettre l’eau à la bouche et des fourmis dans les pieds. 

                  https://itunes.apple.com/fr/book/magic-city/id1104651900?mt=11 

par chabannonmaurice

LE BANDONEON, instrument aux multiples facettes.

         L’histoire de l’instrument emblématique du tango prétend que le premier bandonéoniste fut un militaire du Paraguay, qui, en 1870, défila dans les rues de Buenos Aires avec son instrument, au sein des troupes du Général Bartolomé Mitre pour fêter la victoire dans la Guerre libératrice de la Triple Alliance. Ce José Santa Cruz et son bandonéon avaient bien mérité de la Patrie car l’instrument avait distrait et réjoui les troupes pendant les veillées de bataille. Il l’avait acheté à un marin allemand et à l’origine, l’instrument était conçu comme un “ organito” portable pour animer mariages, défilés et processions en plein air. Comme le saxophone prévu par Adolph Sax pour la musique militaire et des concerts académiques et devenu la vedette du jazz, le bandonéon de Heinrich Band, son inventeur, fut incorporé aux orchestres de tango, délogeant la flûte pour prendre le premier rang et exprimer les plaintes et complaintes des compositeurs : 

               « ¡ Che papusa, oi… los acordes melodiosos que modula el bandoneón…»                                                                                                                                                                        E. Cadicamo, “¡ Che papusa” 1927)

C’est donc un peu abusivement que le bandonéon , diffusé en Argentine et dans toute l’Europe par les marins et immigrants, tient le devant de la scène seulement dans le tango et qu’on oublie les possibilités musicales que lui donne sa conception définitive par l’allemand Carlos Zimmermann et reprise par Ernst Louis Arnold : 2 claviers, un registre différent pour chacun en tirant et poussant et…144 notes. Le concert qui s’est tenu le 24 juin dernier au Conservatoire du Pontet et qui avait été préparé par les master classes avec J.J.Mossalini et V.H.Villena ( voir mes articles précédents) a montré, selon la volonté d’Yvonne Hahn, professeur au Conservatoire Régional du Grand Avignon, que notre instrument fétiche pouvait aborder un vaste répertoire. 

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   Trois moments du concert, le dernier avec un des plus jeunes bandonéonistes.

En effet, le programme qui a été concocté par Yvonne Hahn en collaboration avec d’autres professeurs du Conservatoire et avec le parrainage des deux bandonéonistes argentins cités plus haut, comportait évidemment des morceaux dédiés au tango, notamment joués avec brio par un orchestre de tango dirigé par Juan José Mosalini ( “Ciudad triste”, “Trenzas”, “Bordoneo y 900”, “Yo soy Maria”), ou en duo de bandonéons, sous la direction de Victor Hugo Villena ( “Milonga para Samuel”, “Paysaje Azul”). Mais l’intérêt du concert résidait d’abord dans le choix de morceaux du répertoire classique avec Arvo Pärt ( 10 bandonéons et 4 accordéons soutenant un choeur),  Kurt Weill et Purcell ( piano,  7 bandonéons et choeur avec solistes) et Reynaldo Hahn ( piano et 3 bandonéons). Enfin, en point d’orgue, un “ Double Concerto pour bandonéon et accordéon” était créé à l’occasion du concert, sur une composition commandée par le Conservatoire du Grand Avignon, à Alejandro Schwarz, compositeur argentin, présent ce soir là et très ému par la qualité de l’interprétation ( solistes : V.H.Villena au bandonéon et Eric Pisani à l’accordéon). Ajoutons qu’en prime ce concert a permis de gommer la supposée rivalité entre les deux instruments : « trop souvent confondus, méconnus, ces deux instruments ont été enfermés pour l’un dans le tango, pour l’autre dans le musette. Il s’en libèrent aujourd’hui.» ( extrait du programme). C’est ce qui justifiait le titre subtil du concert “ Lames libérées – L’âme libérée.”

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                            Les deux solistes du Double Concerto.

Dans une salle comble, les spectateurs n’ont pas ménagé leurs applaudissements et leurs commentaires sur les découvertes faites au fil de ce concert où la collaboration harmonieuse entre les différentes classes du Conservatoire était évidente ( une mention spéciale pour la classe de chant, excellente dans plusieurs morceaux ). Mais ils ont surtout, par ces bravos nourris, encouragé les professeurs, les élèves de tous âges, et les artistes solistes nationaux et internationaux. Ils ont entériné le fait que pour sa deuxième année d’existence, la classe de bandonéon, créée par Yvonne Hahn a pris toute sa place dans la région et a donné ses lettres de noblesse à l’instrument. Merci à Yvonne pour ce travail de fond. 

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Sur scène, A.Shwarz, J.J. Mosalini, V.H Villena, E. Pisani et le chef d’orchestre M. Barruol.

 

par chabannonmaurice

SECONDE MASTER CLASSE avec Juan José MOSALINI

          En novembre 2015,  j’ai déjà relaté la répétition dirigée par Juan José Mosalini, avec les élèves avancés du Conservatoire Régional d’Avignon, à l’auditorium du Pontet.

Un des plus grands bandonéonistes actuels, dont le talent s’accompagne d’une extrême simplicité, était à nouveau à la baguette ce dimanche 12 juin dernier, dans le même site, pour une master class au Conservatoire, à l’auditorium dans le parc du Château de Fargues. Juan José Mosalini est un des derniers bandonéonistes de la génération des années 1940. Installé en France depuis 1977, il a créé divers ensembles et il a joué un rôle moteur dans le développement du bandonéon en France en ouvrant en 1989 une classe de cet instrument au Conservatoire de Genevilliers. Depuis, d’autres Conservatoires ont suivi cet exemple, dont celui du Pontet qui a ouvert une classe voici deux ans, sous l’impulsion d’Yvonne Hahn. Des élèves de Juan José ont depuis intégré des grands ensembles, dont le plus grand orchestre d’Europe, mais le Maître reste inégalable, tant dans le jeu que dans la direction et la composition. Dans ce domaine on lui doit des tangos, valses et milongas, bien sûr, mais aussi de superbes solos de bandonéon, des concertis et des cantates qui font entrer l’instrument dans le registre de la musique classique… ou de la musique de film. Il proposait d’ailleurs à la répétition des morceaux de sa composition dont « Ciudad Triste » et « Bordoneo y 900 »
Je recommande aux curieux de lire l’article détaillé sur lui dans « Le Dictionnaire passionné du tango » ( GH Denigot, E. Honorin, JL.Mingalon- editions du Seuil, 2015) ou de consulter les articles et reportages sur internet, Wikipedia et You Tube en particulier. Napo, un dessinateur humoristique argentin, a illustré un ouvrage plein d’humour sur le tango, sur une sélection musicale jouée et enregistrée par Mosalini ( disque joint à l’ouvrage ), avec une préface de Horacio Ferrer et une synthèse historique du genre par Oscar del Priore. ( Editions Consonances, Paris, 2005. L’ouvrage peut être demandé à Y. Hahn ). Vous pouvez aussi vous reporter à l’article du 24/11/2015, que j’ai rédigé sur ce blog , à l’occasion de la première master class de novembre. 

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                   En répétition avec l’orchestre et en discussion avec Yvonne Hahn.

Une fois de plus, comment ne pas être impressionné par la virtuosité technique de cet artiste et la simplicité humaine qu’il dégage quand il explique comment il a sensibilisé aux rythmes que contient le tango des élèves de Genevilliers qui, au départ n’étaient pas musiciens et lisaient mal les partitions ? Et de joindre les gestes à la parole en montrant comment on peut partager cela simplement en marquant les pas sur place et en frappant les rythmes sur ses cuisses… Mais en dehors de cette technique, reprise depuis dans les cours sur la musicalité dans le tango, comment ne pas admirer la sollicitude qu’il montre vis à vis des musiciens, excellents par ailleurs mais parfois néophytes quant aux effets sonores du tango? Il revient inlassablement auprès de la pianiste pour aller vers la perfection, et vers le contrebassiste pour lui montrer les effets de percussions sur la caisse. Il insiste sur le tiré d’archet des violons en jouant sur un instrument imaginaire, mais on voit bien ce qu’il veut. Avec les bandonéons, il a un excellent moyen : saisir le sien et interpréter quelques mesures pour montrer ce qu’il maîtrise parfaitement.  Aussi ne néglige-t-il aucune des nuances, des silences dont il montre le rôle respiratoire, des solos donnés à tel ou tel instrument… Et, quitte à fatiguer les musiciens, il fait reprendre inlassablement tel ou tel passage pour aller vers la perfection. Mais il insiste surtout sur la nécessité, dans l’orchestre, d’écouter les autres et explique que si, dans la danse, le tango est plutôt libre dans son expression, dans la musique, chaque musicien ne peut jouer à sa façon et doit être dans l’expressivité voulue par le compositeur ou l’arrangeur. Un grand moment…

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                              Deux attitudes de Juan José pendant la répétition.

Notons que les élèves d’Yvonne Hahn donneront un concert pour marquer non seulement la fin de la saison au Conservatoire, mais aussi les deux années de fonctionnement avec succès des diverses classes, dans un programme éclectique que je communique par ailleurs. Ce sera le vendredi 24 juin prochain, à 20h30, à l’auditorium du Pontet. J’incite les amateurs à venir encourager les musiciens et à juger du travail d’Yvonne, soutenu par les Master Classes de V.H.Villena et de J.J.Mosalini.  

par chabannonmaurice

TANGO ET LONGÉVITÉ : HORACIO SALGAN A 100 ANS !

    Par trop plein d’activités, j’ai délaissé mes fidèles lecteurs depuis un mois, mais l’occasion m’est donnée de revenir à mon blog avec l’événement du jour, non seulement en Argentine, mais dans le monde entier des danseurs et musiciens. Horacio Salgán, l’un des plus célèbres pianistes du tango, fête en effet aujourd’hui ses 100 ans et l’événement est suffisamment marquant pour faire la une des pages artistiques du quotidien Página 12. 

                                       tapa E&C, 15.06.16

Salgán fut, dès ses débuts, un des rénovateurs du tango, au même titre que Piazzolla, intéressé qu’il était par les diverses expressions musicales : tango et folklore argentins bien sûr, mais aussi jazz et musiques du monde et il en retenait les rythmes novateurs. Il a pratiqué d’ailleurs plusieurs instruments dont l’orgue, le saxophone et la contrebasse. En ce qui concerne le piano, il reconnaissait avoir été influencé par la virtuosité des plus grands musiciens du jazz, comme Art Tatum ou Duke Ellington.  De la même façon que Pugliese avait inventé l’effet « yumba », lui a introduit le « umpa-umpa » et il aimait souligner que ses ascendances noires expliquaient la teneur énergique de ses compositions. Un de ses tangos le plus connu,  » A fuego lento », en donne une idée. Il a travaillé avec les plus grands musiciens des diverses époques ( Calo, Firpo, Troilo, Mosalini…), les plus grands chanteurs dont Rivero et Goyeneche, préférant nettement les formations réduites, en duo avec Ubaldo de Rio, en quinteto avec le célèbre « Quinteto Real » qu’il a formé et présenté dans le monde entier. Son fils César, également pianiste,  le maintient depuis 12 ans maintenant. Il a aussi, comme l’a fait Piazzolla avec son Operita  » Maria de Buenos Aires », travaillé avec Horacio Ferrer, pour composer l’Oratorio « Carlos Gardel » joué avec un orchestre symphonique et le bandonéon de Juan José Mosalini en soliste.  

A l’occasion de cet anniversaire on relira avec profit les articles d’ouvrages de  référence comme « Le Tango » ( Horacio Salas – Actes Sud ), le « Dictionnaire passionné du Tango » ( GH.Denizot, JL. Mingalon, E.Honorin -Seuil ), on se reportera à divers sites internet. Il faut aussi regarder le film « Café de Los Maestros  » une de ses dernières apparitions publiques. Mais surtout il faut réécouter les compositions du Maître et en particulier « A fuego lento »,  » Don Agustin Bardi » et l’arrangement du célèbre « El Choclo » pour le Quinteto Real, où la mélodie est reprise en soliste, successivement par le bandonéon, le piano, la guitare et le violon. On y appréciera non seulement la virtuosité chère à Horacio, mais aussi son sens de l’équilibre, la finesse d’interprétation… et le plaisir de jouer.

Nombreux sont les plus grands noms du tango qui vivent jusqu’à un âge avancé et la chanteuse Nelly Omar avait, elle aussi, dépassé les 100 ans. Un des secrets de la longévité est-il dans le tango ? Féliz cumpleanos, Maestro !     

par chabannonmaurice

LA CAPILLA BLANCA

   J’ai souvent fait référence, dans mes écrits divers, à mes tangos préférés et le roman auquel j’essaie de mettre la dernière main, ne faillira pas à cette discothèque sélective et affective que tout danseur porte en lui. Mais je prévois de le faire d’une manière originale… Dans un précédent article du  5 février 2016, j’ai déjà mis en avant « En esta tarde gris ».  Aujourd’hui, je voudrais dire pourquoi « La capilla blanca  » a pris une des meilleures places parmi mes tangos choisis et dont on trouvera ci dessous le texte, grâce au site « La Bible du Tango » et aux recherches de son auteur, André Vagnon*.

En la capilla blanca
De un pueblo provinciano,
Muy junto a un arroyuelo de cristal
Me hincaban a rezar, tus manos.
Tus manos que encendían
Mi corazón de niño,
Y al pie de un Santo Cristo
Las aguas del cariño
Me dabas a beber.

Feliz nos vio la luna
Bajar por la montaña,
Siguiendo a las estrellas
Bebiendo entre tus cabras
Un ánfora de amor.
Y hoy son aves oscuras
Estas tímidas campanas,
Que doblan a lo lejos
El toque de oración.
Tu voz murió en el río
Y en la capilla blanca,
Quedó un lugar vacío
Vacío como el alma
De los dos…

En la capilla blanca
De un pueblo provinciano,
Muy junto a un arroyuelo de cristal
Presiento sollozar
Tus labios.
Y cuando con sus duendes
La noche se despierta,
Al pie del Santo Cristo
Habrá una rosa muerta
Que ruega por los dos…

   Ce tango de 1944, a été écrit par Carlos Di Sarli** sur une letra de Héctor Marcó**, un des poètes avec lequel il a eu une longue et fructueuse collaboration. C’est une première raison d’apprécier ce tango car le tempo du compositeur est propice à la danse et on ne conçoit pas une milonga sans au moins une tanda d’un des mousquetaires de l’âge d’or avec Troilo, Pugliese et D’Arienzo. Le style Di Sarli est facilement identifiable, notamment quand sa formation passe de la tipica au grand orchestre avec des interprétations mélodiques et souvent romantiques. Les danseurs en redemandent!

   A sa création, le tango fut chanté par AlbertoPodesta**, autre partenaire fidèle de Di Sarli dont l’interprétation est d’une grande sensibilité et c’est une seconde raison pour aimer ce morceau que je lui ai entendu chanter lors de la Gran’ Milonga sur un des podiums de la fête du tango du mois de décembre 2014, un an avant sa disparition. Il en a donné un nouvel enregistrement, en 1973 avec l’orchestre de L. Federico. Podesta nous a quitté à la fin de l’année dernière ( voir mon article du 10/12/2015 ) mais je le revois encore, tout en rondeurs sympathiques et en conviction chantante, sur la scène de Nuevo Chiqué où il avait donné un concert remarqué en novembre 2011.

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   Contrairement à beaucoup de textes qui parlent de Buenos Aires et d’amours contrariés, « La capilla blanca »a une inspiration agreste et une ligne mélodique apaisée, et le texte fait la part belle au paysage : le village rustique, le petit ruisseau, la lune, la montagne, les étoiles… Et surtout, cette petite chapelle blanche perdue dans la nature : tous ceux qui ont voyagé dans le pays en ont sûrement visité une semblable, souvent vide et calme, isolée dans un paysage serein. Pour notre part, nous en avons rencontré plusieurs dont les photos figurent ci dessous. Et écouter ce tango fait surgir en moi des images reposantes de paysages argentins, que renforce la touchante histoire d’amour. Cette veine rustique et presque lamartinienne, où le paysage est un refuge consolateur, existe pourtant dans de nombreux tangos dont l’un des plus connu est « Caminito » ( 1926; musique de Filiberto, letra de Peñaloza). 

 

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* André Vagnon qui est la vigie du tango, me signale, à propos de mon article sur « En esta tarde gris » que ce titre était aussi celui d’une course de chevaux annuelle, réservée aux femelles de 3ans, à Montevideo, capitale de l’Uruguay ! Et quand on sait la passion des habitants du Rio de la Plata pour les rencontres hippiques, passion qui a par ailleurs transpiré dans certains tangos, il faut prendre en considération complémentaire cette anecdote amusante. Mais ce n’est pas ce qui me fait aimer ce tango !

** Pour plus de renseignements sur Di Sarli et Podesta, je conseille aux curieux et amoureux du tango de se reporter aux articles correspondants du « Dictionnaire passionné du tango » (  G.H. Denigot, J.L.Mingalon, E. Honorin)  récemment publié au Seuil:  je l’ai évoqué dans un article précédent du blog.

par chabannonmaurice