EN ATTENDANT DE RETROUVER LE TANGO « Le flot de la poésie continuera de couler. »

Malgré les tentatives de quelques-uns pour essayer de maintenir des cours par visio-conférences ou contacts par « Zoom », et même de faire vivre des semblants de rencontres, qui croit vraiment que nous pourrons bientôt retrouver les milongas que nous aimons, dont la qualité musicale et conviviale est portée par le plaisir de danser ensemble et dans l’échange des partenaires ? Nous essayons tous d’espérer que les festivals que nous aimons, et qui se préparent discrètement, pourront avoir lieu cet été, et qu’au moins nous pourrons tomber le masque et danser en plein air… Et surtout retrouver les autres, les prendre dans nos bras, voir leurs yeux briller… L’attente fait vivre mais elle est souvent difficile au vu de l’instabilité sanitaire et des fluctuations politiques et sociales qui s’en suivent. Comment ne pas constater d’ailleurs que l’inventivité culturelle qui a agrémenté le premier confinement s’essouffle, au moins autant que la gratitude qui s’adressait aux soignants et autre petites mains de la vie quotidienne ?

Il est urgent de trouver des refuges pour compenser les manques et combler les vides, et de même que le tango est une une expression culturelle majeure, patrimoine mondial de l’humanité, d’autres chemins poétiques peuvent nous offrir de belles découvertes et je souhaite partager quelques lectures récentes, car elles sont porteuses de sérénité.

* J.M.G Le Clézio, prix Nobel de littérature, sort du registre habituel du roman avec le dernier ouvrage qu’il a publié et présenté à l’émission  » La Grande Librairie » « Le flot de la poésie continuera de couler » ( Philippe Rey – novembre 2020 ) écrit avec la collaboration de Dong Qiang, professeur à l’Université de Pékin et traducteur, poète francophone et calligraphe. Il y présente plusieurs poètes de la période historique Tang ( commencée en 618 et se poursuivant jusqu’en 907 ) et notamment Li Bai . Comme le montre l’écrivain, la poésie chinoise  » est sans doute le moyen de garder le contact avec le monde réel. C’est une poésie symbiotique qui nous invite au voyage hors de nous même , nous fait partager les règnes, les durées, les rêves ». Pour ceux qui pratiquent les techniques gymniques orientales de détente, comme le Qi Gong, elle est un complément indispensable d’éveil du corps et de l’esprit. Deux extraits des poèmes de Li Bai :

« Ma fille très belle a pour nom Pingyang / Elle s’appuie sur les pêchers et effeuille les fleurs / Elle effeuille les fleurs et ne me trouve pas / Alors ses larmes coulent comme une fontaine. » ( A mes jeunes enfants restés à l’est de Lu.)

« Les oiseaux s’effacent en s’envolant vers le haut / Un nuage solitaire s’éloigne dans une grande nonchalance : seuls, nous restons face à face, le Mont Jingting et moi / Sans nous lasser jamais l’un de l’autre. » ( Assis devant le Mont Jingting. )

*Marc Alexandre Oho Bambe »ouvre une voie toute différente avec son roman « Les Lumières d’ Oujda » ( Calmann Levy – août 2020. ) J’avoue que je ne connaissais pas cet auteur, poète, écrivain et slameur sous le nom de Capitaine Alexandre. Les curieux pourront trouver de multiples renseignements sur la toile. Son ouvrage mélange d’ailleurs harmonieusement tous les genres pour raconter l’odyssée tragique des migrants africains que l’auteur connaît bien pour les avoir accueillis, aidés et accompagnés dans une association située à Oujda au Maroc. C’est l’occasion d’une ode à la fraternité et à l’amour mais c’est aussi un chant de douleur et de regret du pays quitté. Voilà qui nous ramène à l’Argentine et au tango, avec la nostalgie des immigrés :

« Il y a toujours le manque / D’un être / D’un pays / D’une terre / D’une mer / D’une montagne / D’un paysage / D’un visage / D’un plat / D’un parfum / D’une odeur / D’une langue / D’une ville / D’une vie de rien / Grande comme un tout / Part de vide / Impossible à combler. »

Ces deux ouvrages sont une incitation à l’évasion et à la sérénité dont nous avons besoin en ces périodes un peu rudes où les annonces nécrologiques rythment malheureusement la pandémie. Après le départ de Copes que j’ai signalé dans l’article précédent, j’ai relevé celui de Cesar Isella, chanteur folkloriste natif de Salta, moins connu que Mercedes Sosa ou Atahualpa Yupanqui qu’il avait côtoyés, et qui avait soutenu la consécration du Festival de Cosquin en y participant régulièrement. C’est l’occasion de rappeler qu’en Argentine le folklore est tout aussi vivace que le tango et fait l’objet d’un bel engouement comme le montre la vidéo ci dessous. Cesar y interprète « Cancion con todos », un beau titre pour cette période de COVID. Cette chanson est d’ailleurs considérée comme l’hymne unificateur sud-américain. Il n’est donc pas étonnant que l’annonce du décès du chanteur ait été en première page des journaux argentins.

Chante avec moi, chante, frère américain / Libère ton espoir avec un cri dans la voix.

par chabannonmaurice

Le grand danseur Juan Carlos COPES a quitté la scène du tango…

Même les journaux français et européens ont signalé un fait nécrologique qui était à la une des quotidiens argentins : le décès le 16 janvier dernier de Juan Carlos Copes, le GRAND DANSEUR de ces quatre vingts dernières années. Sa fille Johana, avec laquelle il dansait dans la dernière partie de sa vie, a annoncé qu’il était décédé des suites de la Covid.

J’ai déjà eu l’occasion de parler de lui dans plusieurs articles et, récemment, dans l’article d’hommage à Samuel Paty ( voir le 19/10/2020 ). J’avais choisi en illustration, le poème « Existir » de Horacio Ferrer sur lequel Juan Carlos dansait, dans un silence religieux avec sa fille. Vous pouvez vous y reporter. Mais le Maestro s’était fait connaître pour le couple brillant qu’il avait formé avec Maria Nieves, entre 1964 et 1973, portant le tango de la milonga à la scène et dans les plus grandes salles du monde. Ce couple talentueux, mais aussi tumultueux dans ses amours et ses exigences chorégraphiques, a inventé le tango de scène, notamment dans un travail mené avec Astor Piazzolla dès l’année 1956 et qui culminera dans le petit Opéra que le musicien compose avec Horacio Ferrer « Maria de Buenos Aires« . Ils se sont illustrés brillamment ensuite avec « Tango Argentino » qui, en 1973 marque le grand retour en force de la danse, après les années de dictature. C’est aussi la date à laquelle ils se séparent mais ils danseront encore comme partenaires jusqu’en 1997. Non sans déchirement : Juan Carlos est resté le grand amour de Maria qui ne s’est jamais consolée de leur rupture : tout cela est dit de façon magnifique dans le film  » Ultimo Tango » ou « Un tango mas » que je relate dans mon article du 23/12/2020, après l’avoir vu à Buenos Aires. Maria, à sa rencontre avec le danseur, disait avoir trouvé son Stradivarius… et l’amour !

Juan Carlos Copes avait une haute conception du tango et pouvait dire : « Pour moi, le tango est la seule danse qui embrase l’imagination et la créativité, au point qu’elle peut raconter sans mot, en seulement trois minutes, une grande histoire d’amour et de haine ». Pour confirmer cette affirmation, vous trouverez des enregistrements sur You Tube, dont des extraits du film où Pablo Veron se glisse dans les pas du danseur. J’en ai choisi deux, à des moments différents de la carrière de Copes :

par chabannonmaurice

CANDELARIA

J’ai connu une Candelaria, qui nous avait fortuitement invités à son mariage sur la terrasse d’un vieil immeuble argentin : souvenir convivial ! J’ai dansé avec des Brésiliennes qui venaient en petit groupe chaque année en Argentine pour fuir l’agitation du Carnaval et en profiter pour louer leur logement à prix d’or : moments insolites ! Nous avons participé, voilà longtemps, au Carnaval de Rio de Janeiro, en spectateurs éblouis : une féérie contagieuse ! Et cette nouvelle est née du brassage de tous ces souvenirs… ( et d’un goût du fantasme ? )

Candelaria : celle qui resplendit. De personnalité brillante, prêtes aux premiers rôles, en amantes de l’esthétique et de l’art, les Candelaria sont fidèles en amour et en amitié.

        Au café notable “El Federal”, Emmanuel, arrivé à Buenos Aires depuis quelques jours, se délecte d’une bière pression et d’une belle tranche de tourte aux épinards. Il s’est installé au bar, car dans ce restaurant animé et toujours bondé, c’est le coin qui avait enchanté son attention lorsqu’il était venu là la première fois. Qui ne serait pas fasciné par cette arcade en bois précieux, ornée d’un fronton avec volutes en feuilles d’acanthe, portant en son centre une vieille horloge, dominant un large comptoir imposant sur lequel trônent d’appétissantes tartes salées ou sucrées et des monceaux d’empanadas ? De part et d’autre de l’horloge, le bois évidé est décoré de vitraux aux couleurs bleues et vertes dominantes, agrémentées de quelques taches violettes. Deux serveurs enjoués évoluent derrière le bar devant un fond mural avec des armoires du même bois, où sont collectionnés des bocaux d’olives, d’amuse-gueule et des bouteilles poussiéreuses, au moins aussi notables que le bar. Emmanuel vient à San Telmo pour ce moment de pause, le plus souvent en semaine, plutôt que pour la Feria dominicale, trop fréquentée par les touristes. Attablé devant le bar, il a l’impression d’être comme couronné et protégé par l’arcade. Il sait qu’il rencontrera là des connaissances du monde du tango, qui apprécient le lieu, comme lui.

D’ailleurs, voilà Philibert, qui passe six mois de l’année à Buenos Aires, courant les soirées de bal avec deux objectifs bien précis sur lesquels on l’amène vite à parler : sélectionner les milongas élitistes et y chercher la connexion. Quand il en parle, la connexion parfaite paraît être le Graal ! Cela amuse Emmanuel qui préfère les bals populaires tout en y respectant les codes pour se couler au mieux dans le moule argentin. D’ailleurs, il y fait des rencontres intéressantes et il lui semble avoir trouvé plusieurs fois de beaux accords avec ses partenaires. Emmanuel est moins souvent que d’autres Français dans la capitale, un mois par an environ, mais s’il vient régulièrement, c’est qu’il aime cette atmosphère sociale des milongas portègnes, ce je ne sais quoi qui les distingue des bals européens. Avec Philibert, ils pourraient en discuter pendant des heures, sans jamais tomber d’accord sur leur philosophie du tango. Son compagnon du moment est intarissable sur les vertus chorégraphiques des danseuses et explique avec le plus grand enthousiasme qu’il faut respecter une hiérarchie de ces mérites en instituant un ordre des choix pour le carnet de bal, ce qui aurait été de règle chez les milongueros, à une certaine période… Emmanuel ne peut se retenir d’ironiser « Mais as-tu la connexion avec toutes ? – Malheureusement non – Alors ta quête est décevante ? » Philibert ne répond pas et préfère abandonner le sujet, sans pour autant démordre de sa propre pratique. Lorsqu’il se retrouve seul, Emmanuel s’agace de cette façon de faire obsessionnelle. Il est vrai que des Maestros dont il a suivi les cours mettent aussi en avant cette recherche. Il est vrai que des psychologues se sont penchés sur ce jeu subtil entre deux corps partenaires qui dit beaucoup d’un attrait sexuel. Il est vrai que ce fait est souvent exploité et amplifié dans le tango de scène et que le cinéma s’en est servi largement. Mais Emmanuel se refuse à entrer dans un monde du tango qui serait compliqué et passionnel, avec son lot de compétition amoureuse et de jalousie torturée. Lui qui aime observer tout ce qui se passe dans une milonga, veut se préserver et garder à la danse son caractère ludique, tout en ayant conscience qu’il vient à Buenos Aires pour trouver à ces rendez-vous de danse toutes les saveurs musicales et sociales.

Le même soir, il se rend dans une de ses salles favorites où l’atmosphère est bon enfant mais où les codes sont respectés. Il a d’ailleurs totalement adopté l’invitation à la mirada, car elle est gage de liberté de choix pour les partenaires. Et tellement plus élégante que certaines manières européennes, contraignantes pour les femmes, qui ne peuvent guère refuser à un cavalier planté devant elles ! Ce soir, cela fonctionne bien car toutes les danseuses qu’il a invitées ont accepté sans réticence, il se sent à l’aise dans son corps et dans la musique. Le DJ, Daniel, est apprécié de tous pour ses choix traditionnels : beaucoup d’habitués élisent cette milonga pour la qualité de la musicalisation. Emmanuel ne danse pas toutes les tandas ; il aime déguster sa boisson en écoutant certaines séries par pur plaisir, D’Arienzo, par exemple, dont il savoure la virtuosité explosive, sans toujours aimer l’interpréter.

Panneau peint sur toile par Marie-Chloë Pujol – Moata

Aujourd’hui, c’est justement au cours d’un de ces moments de pause, qu’il détaille un groupe de femmes qu’il n’a jamais vues dans cette salle. Elles ont quelque chose de différent des Argentines et il suppose que ce sont des Colombiennes ou des Brésiliennes, qui, à certaines périodes de vacances, débarquent en nombre dans les salles. L’une d’elles, allure élancée et regard hardi, l’attire et il soutient la mirada dès la tanda suivante. Gagné : elle hoche la tête et lui sourit. Il s’approche d’elle, s’appliquant à ne pas trahir trop visiblement sa joie et sa hâte à la rencontrer. Quand elle se lève et accepte l’abrazo, elle le regarde avec un sourire avenant, car elle a été peu sollicitée, alors qu’elle est si pimpante et peut être intimidante de ce fait. Enhardi, Emmanuel applique le rite local en effleurant sa joue d’un léger baiser. Quelle douceur et fraîcheur de peau ! Il sait immédiatement qu’une tanda particulière s’annonce à sa façon de respirer, l’abandon confiant de sa main, le contact délicat de sa poitrine, le silence qui s’établit entre eux, le recueillement qui précède le premier mouvement lentement partagé, autant de signes d’un moment exceptionnel dans cette soirée qui s’annonçait banale. Il a à peine eu le temps d’apprécier sa robe, mi-longue et aux couleurs exotiques, avec un décolleté pudique. Toutes les danseuses qu’il avait tenues jusque là dans ses bras s’étaient révélées attentives et élégantes, mais, de la Japonaise réservée à l’Allemande malhabile, en passant par l’Argentine prudente, il n’avait pas perçu d’émotion particulière. Maintenant, ils dansent et, sans se connaître, ils savent déjà que le moment est à vivre intensément. Au fil du tango, leur abrazo se fait plus intime et le danseur l’ajuste deux fois, avec l’approbation muette de sa partenaire. Emmanuel a reconnu “Emoción” joué par Canaro, avec, inhabituellement pour les milongas portègnes, Gardel au chant. Mais cela donne au tango une saveur sensuelle et historique à la fois, qui dope tout le bal. Il se sent en état de grâce… Mais sans pour autant s’abstraire du bal qui tourne parfaitement, englobant chaque couple dans un ensemble complice. Au début de la tanda, Emmanuel a engagé prudemment sa partenaire dans une marche simple et élégante et il a conduit quelques tours, tout en douceur : elle a parfaitement suivi. Il sent qu’elle est totalement réceptive et, toujours en parfaite entente, elle exécute les figures demandées comme si elle les avait pressenties. Sa main droite se fait plus douce avec quelque chose de tendrement sensuel qui l’émeut. Quand le premier tango se termine elle reste appuyée contre lui dans un silence où il ne perçoit plus que son souffle, il sent une légère pression de ses doigts. Remerciements ? Complicité ? Invitation à plus encore ? Elle se dégage de l’étreinte comme à regret et le regarde alors avec un sourire à la fois enjôleur et réservé. « Muy bien ! » se borne-t-elle à murmurer à son partenaire qui stationne devant elle, un peu emprunté, dans l’attente. Lui révélera-t-elle son prénom parmi ceux auxquels il accorde un peu bêtement une valeur symbolique ? Dès le second tango, il perçoit que ce sera encore plus intime car elle place sa tête de telle façon qu’il sent son souffle tout proche au point que leurs haleines se mêlent. Elle a pris soin de sucer des pastilles mentholées et c’est plus déroutant que désagréable. Stimulé par la musique de Canaro, Emmanuel se lance dans la danse avec plus de conviction encore, assuré de l’harmonie avec sa partenaire qui lui murmure alors qu’elle s’appelle Candelaria. Est-ce l’effet musical du prénom ou la particularité du moment, comme si elle voulait sceller un peu plus leur intimité ? Est-ce la proximité de sa bouche d’où sont sorties les quatre syllabes harmonieuses ? Toujours est-il que notre danseur marque un imperceptible moment de trouble sensuel. Elle l’a senti, car sa main gauche, dans le dos de son cavalier, exerce à nouveau une minuscule pression qui se veut rassurante, mais en réalité se révèle enveloppante. Le prénom continue à chanter dans sa tête, enlacé avec la musique du tango et porteur d’une allégresse qu’il ne parvient pas à maîtriser. Il relâche un peu son abrazo et marque une pause, comme pour prendre ses distances. Il n’y parvient pas car elle resserre contradictoirement son bras gauche et il sent à nouveau ses seins tout proches, très proches, si doux… Le troisième tango va-t-il l’enflammer encore plus ? Et à cette seconde pause, il réalise que, contrairement à son habitude, il n’a pas envie de parler pour échanger des banalités : ils se comprennent sans rien dire et partagent le silence autant que la musique. Tout au plus dit-il qu’il est Français. Emmanuel réalise qu’il est peut-être en train de vivre la fameuse connexion dont Philibert lui a parlé ce matin. Oui, mais elle, que sent-elle ? Elle se borne à lui révéler qu’elle est Brésilienne, créant un trouble à la fois teinté d’un peu d’exotisme et de beaucoup de fantasmes… Le troisième tango, toujours de Canaro, qui débute se reconnaît immédia­tement : c’est “El Panuelito”, au tempo bien identifiable, où la mélodie est dessinée une fois au violon, puis à la guitare et enfin au bandonéon. Ces solos invitent à une sorte de recueillement partagé qui rompt avec le rythme marqué du morceau. Cette fois, Emmanuel et Candelaria sont en totale communion et quand il fait une entrada pour pousser sa jambe en enganché, il sent qu’intentionnellement, elle met une légère résistance et leurs cuisses se touchent. Elle ne cache plus son plaisir et quand ils passent devant la grande glace du fond de la salle, il voit qu’elle a les yeux fermés et un sourire apparemment heureux. D’ailleurs, son propre visage s’est ouvert, totalement détendu, visiblement béat, alors qu’habituellement, il n’est jamais vraiment assuré de son guidage. Ne se laisserait-il pas aller à une certaine prétention de petit macho, tout ce qu’il déteste habituellement ? Et pourtant, tout semble aller de soi dans cette musique qu’ils vivent pleinement. A la façon dont elle se presse contre lui quand cesse le tango, il obtient la réponse à la question qu’il se posait : elle partage bien avec lui cette entente inattendue. Grand bonheur ! Il bénit le DJ qui a composé des séries de quatre tangos, et celle-ci se termine avec “El Adios”, dont l’ouverture les plonge dans l’allégresse, avec une introduction faussement gaie par rapport au sens de la letra. Ce n’est pas un Canaro, bizarrement, mais c’est un très beau choix pour couronner cette séquence inouïe qu’ils vivent intensément. Dès les premières paroles, Emmanuel redoute ce qu’elles disent de la douleur de la séparation :                                                                                                                                       

« Y la desolación, mirándote partir, / Quebraba de emoción mi pobre voz… / El sueño más feliz, moria en el adiós / Y el cielo para mi se obscureció. »

« Et la dévastation, en te voyant partir, / Brisa d’émotion ma pauvre voix, / Le rêve le plus heureux, mourut dans l’adieu / Et le ciel s’obscurcit pour moi. »

Jamais il n’avait senti cette joie mêlée d’une sorte de panique, au fur et à mesure que se déroule la musique et qu’approche le refrain final qu’il connaît trop bien, car cette composition fait partie de l’anthologie de ses tangos favoris, ceux qu’il ne manque pas de danser. Mais aujourd’hui, c’est exceptionnel, et s’il ne se souvient pas d’une seule des danseuses avec lesquelles il a pu partager cette musique, il a l’impression d’avoir toujours connu Candelaria et il a peur de la perdre… Il sait pourtant qu’il ne la connait pas et qu’il n’a aucun droit sur elle, au delà des pas et des émotions complices.

« Y habrá un silencio / Profundo y grave, / Llorando en mi corazón. »

« Et il y eut un silence / Profond et grave, / Qui pleurait dans mon coeur. »

La musique s’éteint sur cette plainte et, dans le silence qui tombe sur eux, malgré le brouhaha des danseurs qui regagnent leurs places, Emmanuel ose un baiser léger dans le cou de Candelaria qui relève la tête, avec un visage heureux, mais dans ses yeux ne perlerait-il pas comme un trouble retenu ? Elle ne dit rien et se laisse raccompagner à sa place, leurs doigts encore entrelacés, jusqu’à la séparation. Elle se retourne alors pour un « Muchas gracias ! » qui signifie bien plus que cela.  Emmanuel regagne son siège dans le ravissement. Il lui faut un long moment pour réaliser qu’il est là, dans cette milonga familière, avec des voisins qu’il connaît mais avec lesquels il n’a pas envie de parler. Il lui semble qu’il appartient à un autre monde : une sorte de jardin enchanté dans lequel, il y a quelques instants seulement, il tenait une belle femme dans l’abrazo. Et sans beaucoup y réfléchir, il sent qu’il voudrait plus que ce qu’a dit le « Muchas gracias » de Candelaria. Il regarde vers sa place qu’elle n’occupe plus, et il la cherche sur la piste. Quelques instants après, il la voit dans le cercle des danseurs tout près de lui, dans les bras d’un milonguero qui passe pour être la coqueluche de la milonga, qui le sait et se met en vitrine… Léger pincement de jalousie d’Emmanuel, qu’il se reproche vite car elle affiche un air si morne et si indifférent qu’il ne sait que penser. On dirait qu’elle s’ennuie alors que son partenaire multiplie les figures qu’elle exécute bien mais sans conviction… Son regard croise celui d’Emmanuel et son visage s’éclaire d’un beau sourire. C’est comme une incitation mais Emmanuel connaît les codes portègnes. S’il invite une nouvelle fois cette inconnue, ce sera vu comme un engagement, dans cette milonga où il est maintenant connu. Il se rappelle très clairement ce que lui avait dit une Argentine qu’il invitait pour la troisième fois, alors qu’il était un néophyte du tango, la première année où il était venu à Buenos Aires, avec une compagne française : « Ta femme ne va pas me faire d’histoire ? » Tout au simple plaisir de l’accord avec une partenaire momentanée, et par ailleurs charmante, il avait réalisé que le tango pouvait dire beaucoup plus que sa chorégraphie et il en découvrait les conventions. Alors, avec Candelaria qu’il brûle d’inviter à nouveau ? Elle ne danse plus et refuse les invitations ; il reste vissé à son siège et redoute une déception s’il se risque à inviter quelqu’un d’autre. Elle décide de quitter la milonga. Quand il voit qu’elle se dirige vers le vestiaire, il la rejoint, appréhendant de perdre sa trace. Elle a sans nul doute la même crainte car elle lui tend un papier sur lequel elle a écrit son adresse et son téléphone à Rio de Janeiro. Elle précise, qu’avec ses amies du groupe, elles reprennent l’avion le lendemain. « On danse aussi le tango au Brésil, et puis il y a le Carnaval… J’aimerais tellement qu’on se retrouve plus longuement, pour la connexion, un bel accord… » Emmanuel, interloqué par le propos, est incapable de dire autre chose que « Pourquoi pas ! », regrettant de ne pas l’avoir invitée à nouveau en dépit des codes. Elle le serre fort dans ses bras, l’embrasse sur la joue avec fougue, si près de ses lèvres … Elle le presse à nouveau de manière chaleureuse et rejoint ses amies qui lui sourient, complices. « Hasta luego ! » .

      En février de l’année suivante, Emmanuel est au Carnaval de Rio, et tandis que Candelaria, qui fait partie d’un club, se déhanche sur un char, coiffée d’une magnifique couronne de plumes vertes, il se fond dans la troupe colorée où elle l’a fait entrer. Il a accepté cette offre sans réticences, comme un défit amoureux. De temps en temps, il tourne sur lui-même pour la regarder, dans sa tenue suffisamment dénudée pour qu’il imagine bien toutes les beautés de ce corps qu’il connaît maintenant, et dont il rêvait depuis cet instant unique de connexion. Il sourit en pensant à Philibert, qui est sans doute loin de supposer que leur conversation, au Bar El Federal, a conduit son ami au Brésil. Et qui plus est, pour danser la samba dans un costume insolite et coloré, où il pourrait se sentir ridicule s’il n’avait pas des réminiscences des Carnavals argentins au son des bandas ! Car, quelle énergie commune dans ces manifestations auxquelles il a participé plusieurs fois au début de l’année. Il faut dire que la fête occupe alors la rue avec un déchaînement qui rappelle que la très européenne capitale argentine est d’abord sud-américaine. Emmanuel se souvient aussi que plusieurs tangos font référence à ces festivités où les ruptures amoureuses sont dramatiquement amplifiées par l’ambiance festive du Carnaval ! Mais ici, à Rio, tout est plus corporel encore, plus sensuel, plus survolté ! Un rêve éveillé !

Et dans ce songe coloré et bruyant, surtout que Candelaria ne le quitte pas !

  • Enganché ( el ) : figure du tango, pratiquée par la femme qui recule sous la pression d’une entrada appuyée de l’homme, en ramenant un pied croisé derrière l’autre. Entrada ( la ) : entrée du pied et d’une partie de la jambe d’un des danseurs entre les jambes du partenaire pour prendre l’espace et lancer un tour ou une figure. hasta luego ( à bientôt ) – Muchas gracias ( merci beaucoup ) – Muy bien ( très bien ), sont des expressions de la vie courante.
  • « El adios » : sur ce tango, voir l’article du 09/05/2020. Je le détaille dans la liste de mes tangos préférés. « El panuelito » tango , musique de Juan de Dios Filiberto et letra de Gabino Coria Peñaloza ( 1920 ). Ce morceau reprend un thème fréquent dans le tango, celui d’une pièce du vêtement qui rappelle douloureusement l’être aimé et enfui. « Una Emocion » tango ( 1943 ), musique de Raul Kaplun et letra de José M. Sune : toujours le thème de la nostalgie des souvenirs…

par chabannonmaurice

MEILLEURS VOEUX POUR 2021 !

Pour tous les amoureux du tango sous toutes ses formes, mais plus particulièrement pour les danseurs, l’année 2020 a été désolante, avec la fermeture des milongas et la perte de la convivialité qu’elles entretenaient. Tous ceux qui donnent des cours de danse, de musique, de chant, et qui en vivent du même coup, sont gravement touchés et doivent parfois se reconvertir avec plus ou moins de bonheur. Nous pensons à eux. Les échanges que j’ai eus avec l’Argentine montrent que la situation, là bas, est encore plus dramatique du point de vue économique social et culturel, et tous les acteurs du tango sont impactés, même si certains d’entre eux se battent pour essayer d’entretenir le genre par les divers moyens audio-visuels. Mais on sent bien que tous ces substituts aléatoires s’essoufflent et plusieurs salles connues ont dû fermer, par exemple celle d’Oliveiro, qui était tenue par Anita Goldberg, et facilitait l’accès à la musique des enfants des barrios défavorisés. Par ailleurs, on a commencé à déprogrammer les Carnavals, pourtant incontournables en Amérique latine. On peut craindre que la même situation s’installe chez nous et chacun se pose la question : quand pourrons nous retrouver les pistes et les ambiances que nous aimons ? Quand pouvons nous espérer en un abrazo partagé, sans masque ni gestes-barrières ( quels mots affreux ! ) ? Nous essayons de rester optimistes mais on peut redouter qu’il ne nous faille attendre encore quelques mois… « Dis ! quand reviendras-tu ? Dis ! au moins le sais tu ? » chantait Barbara… Mais restons patients, le tango a déjà résisté à tant de crises ! Et la longévité de ses artistes est de plus en plus évidente, acteurs d’une culture argentine toujours féconde, comme le démontre la reconnaissance accordée récemment au chamamé ( voir mon article précédent ).

J’en veux aussi pour preuve la vitalité de Susana RINALDI qui vient de fêter ses 85 ans le jour de Noël : elle a célébré cet événement le lendemain par un grand concert en plein air. Celle que les Argentins appellent « La Tana » ( La Ritale ) est dès sa naissance un personnage de letra, née au centre de Buenos Aires d’une mère ouvrière qui chante le tango et d’un père bourgeois amateur d’opéra. Susana suivra des cours de chant mais se destine d’abord au théâtre, à la radio et à la télévision. Puis elle revient au tango, avec une exigence fondamentale de choix des textes des plus grands poètes : Discépolo, Manzi, Cadicamo…et elle a promu les plus contemporains comme Ferrer et Eladia Blasquez. Dans ses interprétations, on retrouve la théâtralité qu’elle a cultivée dans ses premières armes. Fuyant la dictature, elle se réfugie à Paris et rencontre des poètes et chanteurs français qu’elle interprète : Brel, Trenet, Aznavour… Revenue en Argentine, elle contribue à la renaissance d’une culture reconnue… et pratique un militantisme politique et social actif qui lui vaut d’être non seulement l’ambassadrice du tango, mais aussi celle de l’Unesco. Elle a été nommée attachée culturelle à l’Ambassade d’Argentine à Paris et elle reste une des belles figures du va-et-vient du tango, entre notre pays et le sien. Ses enregistrements sont nombreux et elle s’est même essayée à l’oratorio sur une musique de Piazzolla et des textes de Ferrer. Les curieux trouveront dans les répertoires de musique et le captations de You tube de quoi juger de l’expressivité vocale de Susana. Pour ma part, j’ai retenu ci-dessous « La Ultima Curda », pas seulement parce que c’est le titre d’un de mes tangos préférés et d’un de mes écrits, mais parce qu’on y entend la façon de vivre le tango pour une grande artiste. Pour l’avoir vue et écoutée chanter au théâtre du Centre Borges, à la Galerie Pacifico, nous gardons d’elle un souvenir vivace : c’est actuellement la Grande Dame et la Grande Artiste du tango.

Pour l’année 2021, nous souhaitons à tous les amoureux du tango, de garder l’espoir de nous retrouver rapidement, pour partager nos émotions et nos amitiés et pour cela, entretenons la forme et le moral… Bonne année à tous et à vos familles.

par chabannonmaurice

LE CHAMAME ENTRE au PATRIMOINE de L’UNESCO.

Dans une communication récente de  » Courrier International « , une revue ouverte sur le monde et qui collectionne les articles intéressants de la presse internationale, l’annonce suivante était faite :

« Le chamamé au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’annonce de l’Unesco a “déclenché de grandes célébrations dans la province de Corrientes”, dans le nord-est de l’Argentine. Une veillée avait été organisée pour suivre le vote de l’agence culturelle des Nations unies, raconte La Nación. Cette musique, qui a pour base l’accordéon et la guitare, rejoint le tango au patrimoine culturel immatériel, centré sur les pratiques et expressions transmises de génération en génération. “Pour nous tous qui aimons le chamamé, aujourd’hui est un jour de fête et de joie”, s’est félicité Tristán Bauer, le ministre de la Culture argentin. “Le chamamé est bien plus qu’une musique joyeuse qui se faisait entendre dans les bailantas [fêtes populaires]. C’est une manifestation culturelle qui ne fait pas de distinction entre les classes sociales. […] Elle porte un message d’amour pour la Terre, un message de respect de la nature, d’amour pour les femmes et les hommes”, a insisté Gabriel Romero, président de l’Institut provincial de la culture, cité par La Nación. « 

Mes lecteurs se reporteront aux articles que j’ai écrits sur les Provinces argentines du Nord et notamment celles de Corrientes et Misiones ( 03/01 et 20/01/2018 ) pour en découvrir les particularités marquantes que j’ai utilisées en toile de fond dans la nouvelle « ROCIO » ( 25/10/2020 ). Ce sont des terres où le folklore authentique reste particulièrement vivace et le chamamé en est une expression à la fois vive et gracieuse. Je donne ci-dessous la présentation qui en est faite sur le site en français de l’Unesco :

Le chamamé est une forme d’expression culturelle principalement pratiquée dans la province de Corrientes. Ses principaux composants intègrent un type de danse en « abrazo fermé » où les danseurs évoluent poitrine contre poitrine et suivent la musique sans chorégraphie préétablie. D’autres éléments concernent la musiqueada, moment festif qui inclut la fête, l’invitation, la prière et le sapukay, cri caractéristique accompagné d’un mouvement du corps destiné à exprimer des émotions et des sensations profondes comme la joie, la tristesse, la douleur et le courage. Les instruments utilisés à l’origine étaient le violon et la vihuela, auxquels sont venus s’ajouter la guitare, l’harmonica, l’accordéon diatonique à deux rangées, le bandonéon et la contrebasse Les chants tirent leurs origines des prières chantées. Traditionnellement, les paroles et les textes poétiques étaient en guaraní, la langue autochtone régionale, mais aujourd’hui, les traditions orales se transmettent dans le dialecte yopará, un dialecte qui mêle l’espagnol et le guaraní. La musique et la danse du chamamé représentent une part importante de l’identité régionale et jouent des rôles sociaux majeurs car ce sont des éléments communs que l’on retrouve lors des rassemblements pour les communautés et les familles, des célébrations religieuses et autres événements festifs. Le chamamé met en avant des valeurs telles que l’amour de sa terre, l’attachement à la faune et la flore locales, la dévotion religieuse et une « manière d’être, » une expression guaraní qui renvoie à une parfaite harmonie entre les êtres humains, la nature et la spiritualité.

Les amateurs de folklore peuvent se documenter largement sur internet car le choix de l’UNESCO a suscité de nombreux articles. Pour ma part, j’ai retenu une démonstration de deux danseurs qui exécutent une chacarera et un chamamé et cela permet de bien différencier les deux danses, la première étant mieux connue des danseurs européens qui la pratiquent parfois dans les milongas. Mais difficile d’égaler les Argentins dans les zapateos, frappements de pied !

par chabannonmaurice

11 DECEMBRE : El Dia del Tango. Pour le célébrer, un de mes tangos préférés : « Esta noche de luna » 1943.

Ceux qui ont pu assister à Buenos Aires aux festivités del dia del tango, peuvent imaginer la tristesse de nos amis argentins qui ne pourront danser, ni dans la rue ( c’est l’été dans cet hémisphère ), ni dans les milongas ! C’est pourtant un jour de liesse populaire dont la date a été choisie parce qu’elle coïncide avec la date de la naissance de Carlos Gardel et de Julio de Caro. On pourra lire, dans mon article du 03/12 /2016, la relation de ce moment mémorable auquel nous avons eu le plaisir de participer plusieurs fois.

Pour marquer cet instant à ma manière, je partage avec vous mon ressenti par rapport à un nouveau titre dans la liste de mes tangos préférés. ( Après « En esta tarde gris » – 05/02/ 2016 -, « La Capilla blanca » – 10/05/2016, –« Sur » – 14/09/2016 -,  » El dia que me quieras » – 12/08/2017-,  » Pa’ que bailen los muchachos » – 03/12/2017 -, « Cascabelito » – 06/04/2020 -, « El adios » – 09/05/2020 -, « Trensas » – 03/11/2020 -, et « Soledad » – 25/11/2020 – ) Aujourd’hui, je mets à l’honneur « Esta noche de luna » , tango écrit en 1943 sur une musique de José Garcia et Graciano Gomez et une letra de Héctor Marco. C’est d’ailleurs l’orchestre de José Garcia qui l’enregistra en première version, avec Alfredo Rojas au chant et dans le style classique et dansant qui était celui de sa formation. Vous pouvez l’écouter sur la site de TodoTango.com auquel je vous renvoie habituellement. Pour ma part, je préfère la version de Pugliese avec Maciel au chant parce qu’elle est plus lyrique :

En effet, ce qui étonne dans ce tango, contrairement au pessimisme de beaucoup d’autres compositions, c’est justement que la letra est un texte amoureux, empreint de couleurs romantiques et presque mystérieuses, à la manière de certains tableaux ou poèmes où la lune joue un rôle essentiel dans le décor. On sait que depuis l’antiquité la LUNE est une figure féminisée qui occupe un rang mythologique, religieux, culturel et artistique et fascine peintres, musiciens, poètes, entre autres créateurs. On peut citer pour mémoire les poèmes de Hugo, Verlaine, et celui de Baudelaire  » Tristesse de la Lune  » ( Les Fleurs du Mal ) que je retiens ci-dessous :

Ce soir, la Lune rêve avec plus de paresse, / Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins, / Qui, d’une main distraite et légère, caresse / Avant de s’endormir le contour de ses seins,

On voit que les thèmes de l’astre nocturne ( rêve, beauté, rondeur…) sont associés étroitement à ceux de la féminité. Et c’est aussi ce qui motive mon choix de retenir deux tableaux de Chagall, artiste qui fait souvent, sur fond bleu, figurer la lune au dessus d’un couple d’amoureux ou d’un musicien, dans une atmosphère onirique séduisante.

Cela correspond assez bien avec l’atmosphère d’un des couplets du tango « Esta noche de Luna » : « La noche es azul, / convida a soñar, / ya el cielo ha encendido /su faro mejor.«  « La nuit est bleue, / et invite à rêver, / maintenant le ciel a allumé / son phare le plus brillant.

Le texte de ce passage donne le ton d’un tango où le poète amoureux flotte entre sensations magiques, sentiment d’être minuscule, appartenance à univers merveilleux où l’amour oscille entre réalité et rêve mais où l’aimée reste lointaine.

Si un beso te doy, / pecado no ha de ser; / coupable es la noche / que incita a querer. / Me tienta el amor, / acércate ya,
que el credo de un sueño / nos revivirá

Corre, corre barcarola, / por mi río de ilusión. / Que en el canto de las olas /surgirá mi confesión.

Si je te donne un baiser, / ce ne sera pas un péché ; / coupable est la nuit / qui incite à aimer / L’amour est tentant / approche toi maintenant, / que le credo dans un rêve, / nous fasse revivre.

Cours, cours, barcarolle / sur le flot de mon illusion. / Que dans le chant des vagues / Surgisse ma confession.

La référence à la barcarolle, chant traditionnel des gondoliers vénitiens, renforce pour l’auditeur l’atmosphère musicale, que les variations mélodiques agrémentent, d’autant que le couplet suivant s’élance sur une invocation, au ciel à la mer et surtout cri d’amour à la femme convoitée, mais respectée :

Soy una estrella en el mar / que hoy detiene su andar / para hundirse en tus ojos.
Y en el embrujo / de tus labios muy rojos, / por llegar a tu alma /mi destino daré.

Je suis une étoile en mer, / qui s’est attardée aujourd’hui sur sa trace / pour plonger dans tes yeux.
Et sous le charme / de tes lèvres écarlates, /pour atteindre ton âme / je donnerai mon destin.

Je conseille la lecture intégrale du texte, en même temps que l’écoute de la musique, car chaque élément renforce l’autre, avec des balancements poétiques, par exemple le dernier mot, point d’orgue des deux strophes qui se répondent avec morir, puis vivir ! Certes, Héctor Marco n’est pas un poète aussi connu que Cadicamo ou Manzi, mais le romantisme de ce tango est très séduisant et engage à une danse recueillie. Pour vous confirmer dans cette impression vous trouverez ci-dessous la version par la Tipica Romantica Milonguera que nous avons écoutée et dansée à la Milonga Maïpu, avec au chant une Marie Sol à la voix langoureuse… et aux attitudes spectaculaires. Vous pouvez relire l’article sur cet orchestre publié le 07/01/2020, avec la même vidéo

Dans cette version, j’attire votre attention sur le jeu des bandonéons, les solos de piano et violons et sur la présence complice de plusieurs personnalités du tango que certains connaissent certainement, dont un des chanteurs les plus âgés encore en piste, puisqu’il vient de fêter ses 90 ans, Osvaldo Peralta. Mais vous trouverez beaucoup d’autres enregistrements de ce tango amoureux.

Je termine cet article en lançant à nouveau un appel pour que les amoureux du tango s’abonnent à « La Salida » revue éditée par l’Association  » le Temps du tango » ( OEPF, 5 Rue du Moulin Vert, 75014 PARIS ) , contact@letempsdutango.com ; cette publication, la seule qui a survécu sur le tango, vit des abonnements et de la publicité pour les milongas et festivals et pour les cours. Avec l’arrêt des activités, elle ne peut compter actuellement que sur un renforcement des abonnements. Vous pouvez voir les sommaires sur le site et les chroniques sont toujours intéressantes et documentées, notamment sur le cinéma, la littérature autour du tango, la vie des orchestres ( un article dans le dernier numéro sur le travail en cours entre Juliette, la chanteuse et l’orchestre Silbando ), les artistes divers. Enfin la chronique régulière  » Cafetin de Buenos Aires », analyse des tangos autour d’un thème ou d’un auteur, grâce à A.L Epstein et Solange Bazely, constitue une anthologie indispensable, accumulée au fil des numéros. Abonnez vous et offrez un abonnement…

par chabannonmaurice

JULIA

J’ai dédié la nouvelle « Margarita » aux danseurs que la fermeture des bals plonge dans une certaine solitude, et en tout état de cause, conduit à une perte de repères conviviaux. J’ai plaisir à offrir celle-ci à toutes les animatrices et animateurs de milongas dont les salles ont été fermées, et dont la renaissance est suspendue non seulement à l’éradication du virus, mais aussi aux consignes parfois impénétrables de l’administration sur l’utilisation des lieux fréquentés par le public.

Julia est un prénom d’origine romaine, issu de la famille célèbre des Iule. Les Julia ont un fort tempérament de meneuses, motivées, ambitieuses et assurées de leur succès.

      C’est une femme appétissante, au visage un peu sévère mais soigneusement maquillé : quel homme serait insensible à sa prestance et au charme qu’elle dégage : poitrine pigeonnante, fesses aguichantes et jambes élégantes mises en valeur par des chaussures rutilantes ? Quand elle s’encadre dans le rideau rouge qu’elle vient d’entr’ouvrir sur le hall, elle frappe par son sourire lumineux. À l’accueil de SA milonga, elle fait merveille, tant elle est avenante et extrêmement conviviale : comment pourrait-elle déléguer son rôle à une assistante, elle qui veut montrer à chaque arrivant qu’il est unique ? Ce n’est que lorsque l’affluence est trop grande qu’elle consent alors à passer le relais à une amie choisie, non sans lui avoir donné ses consignes pour le placement. Chaque danseur, et surtout le nouveau client qui découvre la milonga pour la première fois, est reconnu, spécialement s’il est étranger et l’hôtesse sait lui donner l’impression qu’il est attendu et qu’il est chez lui. Quant à ceux qui reviennent, qu’ils soient habitués ou de retour depuis l’Europe après quelques mois d’absence, ils sont immédiatement interpellés par leur prénom : “Marcelo” ! “Juan” ! “Mauricio”… et gratifiés d’un abrazo et beso qui n’ont rien de convenus. De quoi s’étonner aussi de la mémoire phénoménale de Julia qui reconnaît les gens et glisse discrètement au passage qu’elle souhaiterait danser avec l’arrivant, plus tard dans la soirée, quand elle sera libérée des obligations de l’accueil. Elle dégage ainsi un dynamisme contagieux qui fait que sa milonga jouit d’une réputation et les DJs qu’elle a retenus la rehaussent par leurs choix musicaux ju­dicieux.

   Ce soir, c’est “El Puchu” qu’elle a élu, un de ses vieux complices et pour ceux qui ne le connaîtraient pas, elle précisera, en le remerciant au cours de la soirée qu’il est d’autant plus excellent qu’il est Maestro de danse au Dandy. Elle est très loquace quand elle conduit chacun à une place, donnant toujours l’impression qu’elle a choisi la meilleure position pour les invitations faciles. Pour les étrangers et particulièrement les Européens et Asiatiques, elle prend soin de les présenter rapidement aux voisins de table, assurant ainsi de belles promesses de danse. Julia se distingue des autres animateurs de milongas par l’organisation qu’elle donne aux tables disposées en épis où alternent les hommes et les femmes, muchachos y muchachas, mais elle use aussi d’autres épithètes dont varón y mujer ou compadrito y compadrita, pibe y pebeta, identifiés sur les étiquettes par lesquelles elle distingue les tables. Elle incite ainsi au cabeceo, mais laisse aussi la place à une invitation moins conventionnelle. Et alors tout le monde a ses chances de danser, y compris les femmes esseulées et les touristes, vite repérés. Pour les étrangers, quel plaisir de se sentir en terrain convivial, respectant les usages portègnes, sans les contraintes d’une milonga strictement codée ! La vie sociale du bal, c’est la préoccupation de Julia, pas seulement dans la qualité de l’accueil, mais tout au long du déroulement de la soirée. Elle la place chaque semaine sous le signe d’une couleur dominante pour les vêtements, ou sous les hospices d’un musicien, compositeur, poète ou chanteur, organisant un concours sur l’identification d’un morceau précis. Belle occasion alors, pour le profane de découvrir l’érudition des danseurs argentins qui connaissent sur le bout du doigt et du coeur tout Troilo ou Manzi. Quel enthousiasme pour participer nombreux, dans une belle complicité culturelle ! Et voilà qui incite parfois l’un d’entre eux à improviser un court tour de chant, sans forfanterie, montrant combien les amateurs sont parfois à la hauteur des professionnels, avec beaucoup d’émotion dans la voix. Toute la salle joue le jeu, acceptant l’interruption momentanée de la danse et du bal, parce que ce moment là illustre la culture populaire. Le plus souvent, Julia dispose aussi sur les tables le texte d’un tango qui sera dansé dans la soirée, ou un poème de sa composition car elle écrit avec autant de fougue qu’elle danse, louant les joies de la vie, du tango, de la bonne chère, de l’amitié et de l’amour. Ne vient-elle pas de publier « A bailar ! A bailar ! Que la vida se va !” « Dansons ! Dansons ! Profitons de la vie ! » C’est une lionne, mais qui sait faire patte de velours quand elle vient inviter un danseur comme elle l’a promis, se permettant une privauté qui n’est pas de mise à Buenos Aires. Mais elle est la patronne du lieu et peut s’autoriser à solliciter les hommes, contrairement aux codes du tango. Et qui oserait refuser ?

   Danser avec Julia, c’est une expérience inoubliable car dès que le tango débute, on la sent comme électrifiée par la musique, et ce n’est pas une mince affaire alors de la maîtriser ! Elle est tellement dans le rythme qu’elle tend à l’imposer à son partenaire et c’est tout son corps qui vibre, dans une sensualité évidente, surtout si la tanda choisie s’y prête. Le danseur a fort à faire pour bien conduire sans se laisser troubler par sa poitrine avantageuse largement révélée par un décolleté plongeant ! Charme supplémentaire, elle chante en dansant, comme la plupart des Argentins. Et que dire de ses adornos pour peu qu’on lui donne de l’espace ? Subtils et élégants au point qu’on les imagine plus qu’on ne les sent… Julia c’est comme un feu d’artifice qui danse et on se battrait pour évoluer avec elle dès qu’elle est libérée des charges de l’accueil. Nombreux seront sans doute ses partenaires qui rêveront d’elle après avoir quitté le bal ! Mais Julia sort rarement de son rôle d’hôtesse, et si elle semble aguicheuse et s’en délecte, elle ne paraît pas s’intéresser à autre chose qu’au bon déroulement de la milonga.  

Et voici maintenant l’instant de la photo de groupe où elle appelle tous ceux qui ont joué le jeu de la tenue préconisée pour la soirée : on se bouscule pour être au premier rang, d’abord les femmes, puis les hommes et toujours avec Julia au centre. Les photos sélectionnées illustreront le calendrier de l’année suivante, cadeau traditionnel à chaque mordu. Tout est fait pour susciter une vraie communauté et les habitués eux-mêmes ne paraissent pas forcément plus privilégiés. L’habileté de Julia c’est de faire sentir à chacun qu’il est de la maison et de créer ainsi un cercle de fidèles, dans tous les sens du mot. Et de faire rêver sur tout ce qui fait la richesse de la danse dans la convivialité. Sa milonga s’appelle d’ailleurs “Sueño Porteño” “Rêve portègne” et son cri de guerre qu’elle entonne au cours des soirées est celui du titre de son livre et c’est un chant à la vie.

   Aujourd’hui, Julia a préparé soigneusement un événement marquant autour de l’anniversaire de Blanca. Blanca est depuis des années, une figure de la milonga, vieille dame qui ne manquerait pour rien au monde les soirées de l’animatrice, les premières ayant été organisées dans son quartier. Depuis, la salle a été désaffectée pour des raisons de sécurité et en réalité rachetée pour l’extension d’un super marché, au grand dam des habitués qui aimaient cette salle aux trois pistes. De quoi provoquer une polémique de plus par rapport à la politique de la ville quant au devenir des milongas. Blanca a alors suivi Julia dans les diverses salles, même lorsque, l’âge aidant, elle n’a plus dansé que très occasionnellement. Blanca avait une réputation d’excellente danseuse et les meilleurs partenaires se disputaient ses talents. Avec divers ennuis de santé, elle a dû limiter ses évolutions, sans renoncer pour autant à l’ambiance des soirées dansantes et à accepter quelques invitations. Elles sont d’ailleurs nombreuses, ces “veuves” du tango qui continuent à soigner leur élégance et à entretenir leur moral en fréquentant leur milonga préférée. Observer et apprécier la danse des autres, profiter d’une attraction – orchestre ou démonstration d’un couple de maestros – , et surtout, jouir de la considération et de l’attention d’un public qui généralement les connaît, c’est rester vivantes et impliquées dans la vie du quartier, où le bal constitue un repère important. Blanca, que même les étrangers de passage ont appris à connaître, affiche un visage très marqué par l’âge, tout tavelé, mais où les yeux pétillent avec une étonnante vivacité. Ce soir, elle trône sur un siège de cinéma, que Julia a entièrement décoré et marqué de son diminutif, Blanquita, car elle est l’actrice principale de la soirée. Sa robe est raffinée et elle arbore des bijoux de prix dont un magnifique collier à trois rangs de pierres en lapis-lazzuli, avec les boucles d’oreille assorties. Elle a mis ses chaussures de danse, signalant ainsi que ce soir, elle peut accepter quelques invitations. Mais qui osera se risquer à inviter cette Mamie si fragile et en même temps si exigeante pour la danse ?

Alors qu’il est bien plus de minuit, Julia interrompt momentanément la milonga et installe la chaise de Blanquita au centre de la piste ; puis deux hommes qu’elle a désignés accompagnent la vieille dame à cette place d’honneur sous une musique solennelle. Julia annonce maintenant que c’est l’anniversaire de Blanca, celui des quatre-vingt dix ans, déclenchant des murmures admiratifs dans l’assemblée alors qu’on apporte à la vieille dame un magnifique bouquet de roses qu’elle reçoit la larme à l’oeil. Les danseurs se pressent ensuite nombreux pour la congratuler et l’embrasser et l’on mesure bien que ce n’est pas une simple formalité : l’émotion sincère est palpable. Vient alors un énorme gâteau qu’elle va partager avec toute l’assistance après avoir soufflé les bougies. En Argentine, les danseurs fêtent généralement leur anniversaire dans les milongas et il est de mise qu’on leur offre une valse pendant laquelle se succèdent divers partenaires. Après les formalités festives, Blanca se redresse et se prépare avec une  délectation évidente, mais déjà El Puchu a mis intentionnellement une milonga plutôt que la valse et et c’est lui qui se dirige vers elle sur ce rythme joueur car il sait que cela reste une danse prisée par la vedette du jour. Sous les applaudissements et à l’étonnement général, elle suit allègrement les évolutions du DJ et Maestro, et ne se laisse pas surprendre par les diverses fantaisies dont il agrémente la danse, tout en connaissant parfaitement les fragilités de Blanca qu’il dirige avec les plus grandes précautions ! Le spectateur a l’impression qu’elle va se briser ou à tout le moins s’essouffler, mais c’est surprenant, magnifique et très émouvant ! Danser pour vivre ! Suivra un tango, toujours avec son partenaire et qui révèle que, malgré ses appareils auditifs bien dissimulés, Blanquita est totalement dans la musique. Elle n’hésite d’ailleurs pas à placer quelques figures d’une incroyable élégance. Qui aurait cru que la dame avait encore autant de ressource ? Les touristes présents ne peuvent qu’envier ce talent, certes fragilisé par l’âge, mais encore très harmonieux et surtout dans une parfaite musicalité. Julia est rayonnante, savourant ce moment unique, non seulement pour Blanca mais pour toute l’assistance. Ses talents d’organisatrice, apparemment un peu distante, dissimulent en fait une grande générosité. Tout cela procède du même amour du tango et de la convivialité naturelle qui animaient quelques-uns de ses acteurs marquants qu’on a vu disparaître depuis peu : Juan Carlos Godoy grimpant avec peine sur l’estrade de la salle de “Nuevo Chique” pour chanter avec conviction malgré son grand âge, comme l’avait fait à la même place Podesta quelques mois plus tôt. Horacio Ferrer, récitant “Preludio para el año 3001”, et s’écriant avec l’emphase poétique qu’on lui connaît : « Je renaîtrai, je renaîtrai… pour revenir, pour croire, pour lutter« .  C’est cette profession de foi que Julia fait aussi partager avec le sentiment qu’elle donne à chacun d’être vivant et heureux. Dans les milongas qu’elle anime, on se sent comblé parce qu’on a le corps et l’esprit libres.

Et la dédicace qu’elle m’écrit sur son livre, d’une écriture aussi ample que ses pas de danse, est dans cette esprit inoubliable : « Con cariño y con el deseo que el amor del tango va crecer cada vez más » « Avec tendresse et le souhait que l’amour du tango va grandir toujours plus. »

En rappelant que cette nouvelle est la cinquième publiée après « ELODIA » ( 16/09 ), « MATILDA » ( 28/09), « ROCIO » ( 25/10 ) et  » MARGARITA » ( 15/11 ), il n’est pas douteux que les lecteurs commencent à se familiariser avec le vocabulaire argentin et tout particulièrement celui propre au tango. On ne trouvera donc ci-dessous que les termes nouveaux.

Compadrito ( el ) : diminutif de compadre, terme qui dans la mythologie argentine désigne le compère, le complice, le copain des bons et mauvais coups. Dérivé du verbe compadrear qui signifie crâner, il désigne quelqu’un plutôt satisfait de sa personne.

Muchacho(a) ( el- la ) : appellation familière pour un jeune garçon ou une fillette. Par extension désigne les gars, les copains et copines, par exemple dans le tango « Adios muchachos »

Mujer ( la ) : la femme.

Pibe ( el ), pebeta ( la ) : le gamin, le gosse ; la gamine, la fillette, mais souvent dans le tango, la jolie fille (papusa).

Varón ( el ) : homme, garçon. Connotation virile…

Blanquita : diminutif de Blanca. Les Argentins adorent utiliser les diminutifs.

Dandi (milonga Mansión Dandi) : c’est un bal organisé dans un hôtel de luxe du quartier de San Telmo, le Mansión Dandi Royal Tango Hôtel. La milonga était souvent animée par El Puchu ( voir ci-dessous ).

El Puchu : danseur et DJ de tango qui anime diverses milongas portègnes dont El Dandi .

Ferrer Horacio : poète, écrivain et historien du tango, interprète et chanteur à l’occasion (1933-2014). Il a redonné un coup de fouet aux textes du tango, par une poésie surréaliste, fortement imprégnée d’un univers porteño féerique. Sa collaboration avec les grands compositeurs et notamment Piazzolla avec lequel il a travaillé pendant plus de vingt ans, a engendré des oeuvres fortes, souvent dopées par des récitatifs inventifs. Il a créé et présidé l’Academia Nacional del Tango jusqu’à sa mort.

Godoy Juan Carlos : mort en 2016, ce chanteur est monté sur scène jusqu’à son dernier souffle. Il avait commencé en amateur, comme beaucoup d’anonymes avant d’être repéré par les orchestres de Tanturi, De Angelis et le Sexteto Mayor. Troilo aurait souhaité l’incorporer à son orchestre mais Godoy resta fidèle à De Angelis.

Manzi Homero : un des plus grands poètes du tango (1907- 1951), auteur de quelques tangos célèbres : “Malena”, “Sur”, “Barrio de tango”… Manzi fut aussi scénariste et cinéaste, journaliste et une figure politique engagée qui jouit encore aujourd’hui d’une belle vénération.

Podesta Alberto : chanteur et occasionnellement compositeur (1924 – 2015), il s’est produit dans de multiples orchestres, dont Caló, Di Sarli, Laurenz … et a enregistré près de 300 titres appréciés des danseurs qui trouvent dans sa voix l’étincelle d’émotion qui anime les pas.

Troilo Anibal : Bandonéoniste d’exception, chef d’orchestre et compositeur (1914-1975), vedette de l’âge d’or du tango, il était adulé avec divers surnoms (El Gordo, Pichuco). Prodige de l’instrument à 10-11ans, il a travaillé avec les plus grands orchestres avant de fonder la Tipica Pichuco encore considérée comme le meilleur ensemble de tous les temps, et de susciter l’essor de grands artistes, chanteurs, musiciens, dont Piazzolla. L’adulation des Argentins pour ce maestro a fait choisir sa date de naissance, le 11 juillet, pour fêter le Jour du Bandonéon, véritable fête nationale. Pichuco jouait d’abord pour faire danser les gens et il arrivait qu’il pleure d’émotion, sur certains morceaux.

« Preludio para el ano 3001″ ( 1970) : dans ses années de collaboration intense avec Piazzolla, Ferrer écrit des textes avec récitatifs, à la manière de petits opéras. Ce prélude est le pendant de  » Balada para mi muerte » où le poète prévoyait sa mort et ici il imagine sa renaissance avec un très beau refrain. J’invite les curieux à aller écouter ce tango (non dansable) sur le site de TodoTango.com : il est chanté et mis en scène par Ce Suarez Paz, et la musique de Piazzolla est superbe.

« Je vais renaître, renaître, renaître / et une grande voix étrangère me donnera / la force ancienne et douloureuse de la Foi / pour, revenir, pour croire, pour combattre » Et le poète ajoute, avec toute l’élégance qu’il affichait encore avant sa mort : « J’apporterai un oeillet d’une autre planète à ma boutonnière »

par chabannonmaurice

MARADONA, « un danseur en crampons »

Au lendemain des obsèques de Maradona, dans une ferveur populaire impressionnante, et bien que je ne sois ni un amateur, ni un connaisseur du football, il est impossible de passer sous silence le rôle exceptionnel de Diego Maradona et la place qu’il tient dans le coeur des Argentins. J’y suis incité par l’hommage chaleureux et apprécié par les Portègnes, que notre Président a rendu à la vedette décédée en parlant entre autres d’un « danseur en crampons ».
Cette expression bien choisie, dans un télégramme de condoléances au peuple argentin qui a beaucoup touché le Président du pays, m’invite à souligner la passion mondialement reconnue du peuple pour le football, sans doute supérieure à celle manifestée pour le tango. Cette passion, nous n’avons pas eu l’occasion de la partager dans un stade, malgré les recommandations touristiques, mais de la mesurer dans les conversations animées, et encore plus dans les rues, les soirs de matches. Sans doute Emmanuel Macron a-t-il pensé à rapprocher foot et tango, mais c’est effectivement une expression qui reconnaît à la fois l’habileté physique et le tempérament fougueux des Argentins quand ils s’adonnent à une passion personnelle. On trouvera ci-dessous 2 photos prises dans le quartier de Boedo, avec les supporters agglutinés à l’extérieur d’un bar et suivant le match à la télévision pendant que des enfants agitent les drapeaux du club.


Pour mieux mesurer les réactions du pays et de la presse nationale, j’incite mes lecteurs à aller plus avant en parcourant le blog de Denise Anne Clavilier : barrio-de-tango.blogspot.com et c’est aussi à son anthologie de référence que j’ai fait appel pour trouver des letras ayant trait au football. J’en retiendrai deux :
Déjà en 1933, Miguel Bonano écrivait un texte sur une musique de Horacio Pettorossi  » Mi primer Gol » ( Mon premier but ). On pourrait attendre un récit musclé d’une poursuite sur le terrain. Mais son originalité tient à la métaphore sur laquelle il repose : le poète compare l’amour à un match de foot où il s’agit de « tirer un but dans la cage du coeur » de l’aimée, et, qui plus est, en contournant les défenses du père de la belle, arbitre du jeu. Comme il est écrit avec des expressions en lunfardo, l’argot portègne, je ne suis pas sûr qu’il n’y ait pas des sous-entendus un peu licencieux, comme c’était fréquemment le cas dans les tangos de cette période. Vous en trouverez la musique et la letra sur le site de TODO TANGO souvent cité. La version est chantée par Gardel, lequel célébra aussi une autre passion argentine : les courses de chevaux et le turf. Un extrait ci dessous, dans la traduction de Denise Anne Clavilier :

Je ne suis qu’un pauvre amateur / Mais attends un peu que je m’installe / Dans les parages de ton coeur, / Je vais signer mon contrat / Dans le livre de l’amour…

Même ta détermination à tricher / Ne pourra pas éviter la chute / Quand au fond du filet de tes lèvres / Je logerai mon premier but.

En 2002, Alorsa a composé un candombé « Para verte gambetear », long hommage très expressif à Maradona, et dont le refrain rappelle l’ambiance des stades argentins où ce cri sert plus à déstabiliser les adversaires qu’à soutenir sa propre équipe :

Olé, olé, olé, olé, olé, olé, olé, ola / Para verte gambetear.

J’invite les amateurs à découvrir le texte intégral dans le recueil d’ Anne Denise, anthologie indispensable si vous voulez mieux appréhender la magie poétique du tango.

par chabannonmaurice

MES TANGOS PREFERES : « Soledad » – 1934.

En écrivant la nouvelle  » MARGARITA « , précédemment publiée, j’avais en tête, conjointement aux conséquences du confinement sur les danseurs, à la fois le titre du célèbre tango de Carlos Gardel et Le Pera, mais aussi le prénom d’une danseuse que j’ai rencontrée et qui apparaîtra dans une nouvelle que je livrerai plus tard. C’est un prénom à la fois magnifique et intimidant dans sa signification… Car la solitude n’est jamais facile à porter !

Concernant le tango cancion écrit par le duo complice dont j’ai déjà parlé dans divers articles consacrés à Gardel ( voir notamment celui daté du 10/08/2020 ), il concentre toutes les métaphores de la solitude : l’abandon par l’être aimé ( de ta tendre vie tu m’as arraché ), l’attente vaine d’un appel ou d’un retour ( mon coeur implore et espère un impossible appel – j’attends le bruit de ses pas qui peut-être ne reviendront plus. ), les nuits blanches rythmées par l’horloge ( dans ma longue nuit , la minute égrène le cauchemar de son lent tic tac – Dans la pénombre triste de ma chambre... les heures d’agonie refusent de passer ), l’amertume de l’amour perdu et de la solitude ( combien amère et profonde est mon éternelle solitudeun rêve… qui me laisse sa vision couleur de cendres dans le coeur.) Ces poncifs du tango qu’on retrouve dans d’autres letras, pourraient paraître artificiels s’ils n’étaient pas exprimés de manière poétique et concentrés en un texte assez court qui, dans la dernière strophe, se termine par de véritables hallucinations :

 » Hay un desfile de extranas figuras que me contemplan con burlon mirar . Es una caravana interminable que se hunde en el olvido con su mueca spectral;  »

« Il y a un défilé de figures étranges qui me contemplent avec un regard moqueur. C’est une caravane interminable qui s’enfonce dans l’oubli, avec sa moue grimaçante de spectre.  »

C’est donc une letra d’une grande intensité dramatique signée Le Pera. Et puis il y a surtout l’interprétation du créateur, qui traduit et renforce cette impression, même quand pour les besoins du film  » Un tango à Broadway », sorti la même année par la Paramount, Carlos l’interprète en costume croisé impeccable et noeud papillon, tenue qui fige le personnage, par ailleurs meilleur chanteur qu’acteur.

Nombreux sont les tangos qui évoquent la solitude et la tristesse qu’elle alimente. J’en ai retenu quelques uns qui sont dans une tonalité voisine de la composition évoquée ci-avant: « GARUA » un tango de 1943, musique d’Anibal Troilo et letra de Enrique Cadicamo, deux grands auteurs. Le titre donne le ton puisqu’il évoque une pluie fine et tenace, un crachin qui sert de toile de fond à une atmosphère un peu morbide et fantasmagorique, comme dans « Soledad » :

 » Perdu ! Comme un lutin qui, dans l’ ombre, plus il la cherche, plus il l’appelle… Crachin… tristesse… Même le ciel s’est mis à pleurer ! … Et moi, je suis là , comme un proscrit, toujours seul, toujours à part, à me souvenir de toi.  »

* « FUIMOS », un superbe tango de 1945, musique de José Dames et letra de Homero Manzi, évoque de manière aussi acide que désespérée le moment qui précède la solitude : celui de la séparation, où les différents amènent inéluctablement au constat du désamour. L’homme qui parle prend sa part de responsabilité et de souffrance pour inciter sa compagne à partir, de crainte qu’il ne la détruise un peu plus.

J’ai été comme une pluie de de cendres et de fatigues Dans les heures résignées de ta vie… Gouttes de vinaigre répandues, fatalement répandues, sur toutes tes blessures… … Nous fûmes l’espérance qui se perd, qu’on ne peut rattraper, incapable d’entrevoir son soir en douceur, Nous avons été le voyageur qui n’implore pas, qui ne prie pas, qui ne pleure pas, qui commence à mourir.

Pour ce tango, difficile à danser, je vous recommande avec plaisir la démonstration élégante de Diana Frigoli et Adrian Ferreyra au festival de Berlin en 2016. D’abord parce que l’interprétation est dans le ton nostalgique et recueilli du texte : économique et élégante dans les mouvements. Ensuite parce que Diana, qui anime le studio DNI à Buenos Aires est une belle danseuse dynamique, avec laquelle nous avons eu le plaisir de prendre des cours et je garde un souvenir étonné d’une milonga où elle est venue m’inviter alors que j’étais un danseur novice et maladroit, très intimidé par cette fille rayonnante ! Enfin, parce qu’ils ont choisi la version interprétée par Troilo et que le bandonéon y tient toute sa place. D’ailleurs, à voir les spectateurs du festival, qui suivent la démonstration, on lit la fascination exercée par le couple.

https://www.youtube.com/watch?v=RIx-USuNmq4

Je profite de cet article pour recommander la lecture d’un livre que je viens de terminer  » Le Ghetto intérieur » ( P.O.L. 2019 ) et qui n’est pas sans rapport avec mon article. D’abord parce que l’auteur Santiago H. Amigorena y raconte une histoire qui se déroule à Buenos Aires, le personnage principal, Vicente, étant un juif polonais qui a choisi de fuir son pays et de s’ installer en Argentine quand les nazis ont commencé leurs persécutions. Il n’a pu convaincre sa mère et une partie de sa famille de le suivre et, quand les Allemands ont enfermé les juifs dans le ghetto de Varsovie, il a eu peu de nouvelles d’eux et s’est enfermé dans un mutisme fait de suppositions diverses sur le sort de sa mère. C’est une solitude morale intérieure qu’analyse l’auteur, sur le fond d’une vie nouvelle mais triste, dans la capitale argentine. Tous ceux qui se sont intéressés à l’histoire de ce pays savent qu’il a hérité, entre autres, de deux communautés immigrées : les Juifs en provenance de divers pays persécutés par les nazis, et dont la population est très visible dans certains quartiers, mais aussi une communauté allemande dont une partie est issue d’une deuxième vague immigrée dans les années de la seconde guerre ( communistes et opposants divers au régime nazi, mais aussi anciens nazis réfugiés clandestinement et dont on a pu penser qu’ils avaient pu servir de mentors à la dictature argentine, plus tard ) Lire à ce sujet  » La Disparition de Josef Mengele » d’Olivier Guez ( Grasset-2017 ), prix Renaudot.

par chabannonmaurice

MARGARITA

Avec ce second confinement et l’approche des Fêtes de fin d’année, comment ne pas penser à tous ceux qui vivent plus ou moins bien une solitude qu’elles ou qu’ils n’ont pas toujours choisie et que le tango chante souvent d’une manière mélancolique ?Je fais allusion, en particulier, à tous ceux pour lesquels les milongas et les rendez vous réguliers accordés au tango étaient une manière vivante de cultiver des relations sociales, chaleureuses et enrichissantes, autour du bar, d’un buffet convivial ou de l’écoute d’un orchestre. Et bien sûr, sur la piste, de partager avec un partenaire les émotions que procurent musique et danse, sans avoir besoin de rien se dire… A la veille de la fête des Marguerite, je dédie cette nouvelle, que je viens de terminer et qui s’ajoute aux 15 autres déjà rédigées, à tous nos amis du tango et plus particulièrement à toutes les danseuses avec lesquelles j’ai partagé l’abrazo. Je garde évidemment l’espoir que nous pourrons à nouveau danser… sans masque. Con todo mi corazon. Maurice.

Margarita vient du mot grec qui signifie « Perle » et fait bien sûr aussi référence à la fleur des amoureux.  Les femmes qui portent ce prénom prôneraient l’émancipation féminine, tout en restant très sociables et actives.

      Les petits-enfants de Margarita n’avaient pas hésité à venir la voir, malgré les restrictions de déplacement et la menace d’un confinement proche du fait de la pandémie internationale. Depuis quelques jours l’Argentine se débattait dans des informations sanitaires alarmantes et les politiques, comme d’habitude, semblaient dépassés et livrés à leur lassantes querelles. Malgré cela, l’énorme bouquet de roses rouges trônant sur la table du salon de Margarita apportait une note joyeuse, mais  sans attirer l’attention des petits enfants de celle-ci. D’aucuns et particulièrement Anita, la plus futée de ses petites filles auraient pu s’interroger sur sa provenance…

«  Tu lis un aussi gros bouquin ? Les mémoires d’un écrivain inconnu! » Les petits-enfants de Margarita n’arrivaient pas à comprendre ce qui pouvait bien motiver leur grand-mère qu’ils traitaient toujours avec un mélange de respect et d’affectueuse ironie. Car ils savaient tous qu’elle était grande lectrice et que sa bibliothèque était riche d’ouvrages divers, mais pourquoi des souvenirs ?… Les petits moqueurs pouvaient-ils d’ailleurs imaginer qu’on puisse s’intéresser à la mémoire des autres quand la mélancolie de ses propres souvenirs prend de plus en plus de place ?  Et n’y avait-il pas quelque chose d’indécent pour un écrivain, à étaler et publier ce qui révèle la vie intime de quelqu’un, fut-il célèbre?  Et enfin qui était ce Chilien, Pablo Neruda, que la grand-mère citait à tout propos, auteur et en même temps poète, dont ils n’avaient jamais entendu parler ?  Une personnalité forte et célèbre prétendait Margarita, Prix Nobel de littérature, mais vraiment ça ne leur disait rien. «  J’ai besoin de chaleur » disait  la vieille dame, comme une excuse, et en ajoutant «  Vous devriez lire plus ». Alors on détournait la conversation et peut-être pensait-on que la Mamie commençait à radoter. Pour les convaincre, elle avait même tenté une lecture à haute voix de ce que Neruda écrit concernant sa femme : « De la terre, avec des pieds et des mains, des yeux et une voix, elle m’a apporté toutes les racines, toutes les fleurs, tous les fruits parfumés du bonheur » citant là un court passage d’un chapitre consacré à la poésie. «  Est-ce que n’est pas simple et beau cette déclaration d’amour ? »  Mais ça n’avait ému personne, tellement ça paraissait décalé et ça avait plutôt fait sourire, discrètement, car on n’aimait pas contrarier l’aïeule qui, en plus, parlait d’amour ! Un livre paru en 1974, autant dire le Moyen Age. Les jeunes s’attardent-ils encore à des pratiques amoureuses d’un autre âge ? Et pouvaient-ils imaginer que leur grand-mère fût encore intéressée par de tels sentiments ? Margarita avait marmonné que ce qui comptait dans la vie et dans les livres, c’était l’authenticité et  la chaleur des relations humaines, au delà des tribulations quotidiennes et on en était resté là. 

C’est vrai que Margarita reprenait souvent  ce mot chaleur, et pas seulement à propos de celle des relations… Avec son défunt mari , quand ils vivaient dans la région des Lacs, à proximité de Bariloche, ils avaient  aménagé un chalet traditionnel en rondins où un poële gigantesque chassait froid et humidité de cette région climatiquement hostile en hiver, mais si grandiose à la belle saison. Au printemps et en été, ils avaient plaisir à chercher la chaleur du soleil, dans leurs promenades au bord des grandes étendues d’eau ou dans le parc des Arayans, aux magiques couleurs orangées.  Dès l’automne, dans la maison, allumer le feu, après avoir transporté laborieusement les grosses bûches, procurait un plaisir à chaque fois renouvelé. Ils aimaient  écouter le pétillement du bois, lovés dans les fauteuils au dossier inclinable et sirotaient leur vin râpeux sans rien dire,  se contentant d’écouter le silence… Le mari se félicitait tout haut du laborieux abattage du bois, et des provisions faites au prix des efforts pour refendre les grosses bûches. Puis Margarita sortait les empanadas du four et ils les dégustaient lentement, toujours installés devant le feu réjouissant, parfois en tirant sur leur genoux une couverture de laine alpaga. Ou bien ils lisaient en silence, côte à côte, sans avoir besoin de parler. Et parfois, son mari n’hésitait pas à servir une petite aguardiente, eau de vie, appellation qui l’avait toujours amusée, face aux détracteurs de l’alcool. Occasion encore de savourer ensemble la chaleur de la liqueur , pourtant rude au palais. Combien de fois enfants et petits-enfants avaient-ils entendu le récit de ces modestes souvenirs dont ils ne mesuraient pas le prix : ils leur paraissaient d’une époque pionnière révolue ! Et ils n’imaginaient pas non plus, quand elle racontait combien les vieux avaient plaisir à s’asseoir au petit matin sur un banc, qu’on puisse perdre du temps à contempler le paysage et ce fameux volcan Lanin dont elle gardait une photo majestueuse sur le mur de sa chambre. 

A la mort de son mari, sur l’insistance de ses enfants, Margarita était revenue à Buenos Aires, dans un modeste appartement qu’elle louait dans le barrio de Montserrat, tout près de ses descendants. C’était un cousin qui le lui avait procuré, Avenida Santiago del Estero, et cela lui convenait bien, non seulement parce que le nom de la rue portait des odeurs de ruralité mais surtout parce que c’était à proximité du Centre et de la Plaza de Mayo où il se passait toujours quelque chose. Car l’appartement étant petit, Margarita ne voulait pas y rester enfermée et  avait besoin d’air, même en sachant que celui de Buenos Aires n’avait  pas la pureté de celui des rives , forêts et lacs de leur vie antérieure qu’elle avait beaucoup regrettée dans un premier temps. Et, depuis la mort de son mari, Juan, elle avait besoin de tromper la douleur et la solitude et elle multipliait les initiatives pour surmonter son désarroi. Au début elle prit plaisir à découvrir des magasins, à visiter des monuments et musées, sur les traces de l’histoire de son pays et de sa capitale. Elle flâna dans les multiples parcs où elle cherchait la verdure. Mais très vite, une autre chaleur lui manqua : celle des relations sociales, pour effacer sa mélancolie. Certes, elle voyait aussi souvent que possible enfants et petits enfants, mais ils étaient toujours occupés et fatigués, ne serait-ce que par les déplacements dans cette ville tentaculaire. De surcroît, elle ne voulait ni déranger, ni paraître être à charge… et elle se félicitait de garder lucidité intellectuelle et activité physique pour préserver son indépendance.  

Elle se lia aussi avec sa voisine de palier, qui l’intriguait, parce qu’elle la voyait souvent sortir le soir, habillée coquettement et maquillée avec soin. Avait-elle un amant ? Allait-elle au spectacle ? Quelle activité pouvait supposer une telle recherche vestimentaire, renouvelée plusieurs fois par semaine ? Par pure curiosité, Margarita finit par inviter Julia à boire un maté  et la questionna habilement sur ses occupations. Mais bien sûr ! Comment n’y avait-elle pas pensé ? Julia se rendait régulièrement dans des milongas pour danser le tango, une activité que les ruraux jugeaient irréelle, trop urbaine et bien loin de leurs préoccupations. Certes, Margarita avait vu des spectacles de tango à la télévision nationale, mais pour elle, c’était comme le théâtre ou le cirque, et il ne lui était jamais venu à l’idée de danser. Elle se souvint seulement qu’à San Carlos de Bariloche,  avec Juan son mari, ils avaient vu un petit spectacle drôlatique, animé par Laura Falcoff et  un couple de tangueros, représentation qui parodiait avec humour les travers du tango et le ridicule de certains danseurs dans leurs postures maladroites ou leur attention trop pressante envers la danseuse. Intriguée par l’assiduité de Julia, elle la questionna longuement : celle-ci vanta, outre les plaisir de la danse, celui de l’atmosphère chaleureuse des bals et tout particulièrement des milongas organisées par des associations souvent dédiées à la maintenance d’une culture d’origine : il existait des clubs espagnols, italiens, arméniens… et souvent même, rattachés à une région ou une ville, comme Gênes ou Madrid. Cette communauté culturelle faisait toute l’authenticité de l’ambiance et la chaleur des rencontres. Chaleur ? Le mot ne pouvait que piquer la curiosité de Margarita et Julia l’invita à l’accompagner un soir. «  Mais je ne sais pas danser !  – Ce n’est pas grave, tu t’installeras en observatrice et tu n’es pas obligée de répondre aux danseurs qui t’inviteraient au cabeceo – cabeceo, c’est à dire ? – avec le regard , mais il suffit que tu ne regardes pas le solliciteur … » Margarita, bien qu’effrayée par ce qu’elle jugeait être des rites contraignants, se laissa tenter. «  Je te prêterai une de mes robes, mais nous allons dans des milongas populaires et il n’est pas nécessaire d’avoir des tenues sophistiquées, tout au plus élégantes. »

Et voilà comment Margarita découvrit les milongas  et le tango auquel elle trouva beaucoup plus que du charme. Julia, sentant cette attirance naissante, lui proposa de lui apprendre les rudiments. Elle lui prêta d’abord des disques pour que son amie écoute la musique et rapidement elle lui apprit à ressentir celle-ci, dans son tempo et le vécu de l’atmosphère créée par la letra, quand le morceau était chanté. Dans ses moments de solitude, Margarita trouva vite que le tango la plongeait dans une ambiance à la fois triste et envoûtante, qui lui convenait et quelque part l’intriguait. Comment cela se passait-il avec un cavalier qui vous prend dans ses bras, elle qui, depuis Juan, n’avait jamais approché un autre homme ?  Elle redoutait de trahir quelque part des souvenirs précieux et, avec le deuil, elle avait idéalisé son mari … Elle s’en ouvrit à Julia qui délicatement lui expliqua que la danse n’implique pas forcément une relation : « Bien sûr, tu vas tomber sur des esseulés qui vont te proposer un café ou un verre de vin, mais tu sauras refuser et surtout ne pas répondre aux invitations réitérées à danser. Une tanda et surtout pas une autre le même soir ! Mais je vais te présenter quelques copains sérieux et qui n’entreprendront rien d’autre que de t’apprendre à danser. J’organiserai  chez moi une rencontre avec un bon danseur et tu vas apprendre vite, pour peu que tu continues à bien écouter et ressentir la musique… » Et voilà Margarita dans les bras de Roberto, un vieux milonguero plein d’humour et de délicatesse, d’abord chez Julia, et très vite à la Milonguita, dans le Centre de culture arménienne. Elle se sent si facilement conduite par des partenaires attentionnés,  sélectionnés et incités par Julia à l’inviter, qu’elle prend goût à la danse et progresse très vite. Et qu’elle affectionne de plus en plus ces matinées et soirées car, adoptée par les habitués, elle entre dans leur cercle pour partager et la table et des planchas de charcuteries et fromages, surtout à Nuevo Chique.  Et qu’elle sort de plus en plus, au point que ses enfants et petits enfants s’en étonnent mais s’en réjouissent à la fois : elle semble rajeunir et  oublier sa vie rurale antérieure ! Aurait-elle rencontré quelqu’un ? 

Et le fait est qu’elle s’intéresse de plus en plus à Santiago, un autre ami de Julia, un bon danseur qui pratique aussi le folklore, dans une vie antérieure sportif et entraîneur de football et grand admirateur de Maradona. Le sport n’est pas original pour un Argentin, mais il lui a permis de garder une belle allure et un optimisme à toute épreuve. Margarita se prend à apprécier sa compagnie dans le cercle amical et à espérer qu’il l’invite plusieurs fois… Mais elle reste sur la réserve, et garde toujours sur sa table de nuit la photo de Juan, photographié au bord d’un lac, souriant triomphalement, avec son attirail de pêcheur dans une main et un énorme poisson dans l’autre. Et semaine après semaine, entraînée par un plaisir qui vire à la passion, notre danseuse novice devient une habituée des milongas  où elle a bientôt, en compagnie de Julia, sa table réservée… et sa liste de partenaires d’élection. 

Mais pourquoi aujourd’hui, seule dans son salon,  Margarita est-elle si triste ? Pourquoi a-t-elle aligné ses trois paires de chaussures de danse avec l’intention de les cirer et de les ranger dans leur boîte ? Pourquoi a-t-elle pendu dans son armoire, dans des housses aseptisées, les robes achetées à petits frais depuis qu’elle danse ? Pourquoi écoute-t-elle en boucle «  En esta tarde gris », ce tango auquel elle trouve une indéniable nostalgie et qui lui tire des larmes à chaque fois qu’elle l’entend ? Au point qu’elle en a cherché, avec l’aide de Roberto et de Santiago de multiples versions ?  Pourquoi Anita sa petite fille la trouve-t-elle si désemparée le même soir, quand elle lui rend visite en sortant de l’Université ?  Et pourquoi son visage ne s’éclaire-t-il pas aux récits insignifiants de celle-ci, auxquels elle s’intéresse habituellement parce qu’elle sait qu’Anita est amoureuse et lui fait ses confidences ? «  Le gouvernement vient de décider de  confiner les Portègnes et de fermer les lieux accueillant du public et en particulier les milongas, à partir de  demain… » dit-elle avec un air catastrophé ! «  J’y revivais et je me réjouissais à chaque sortie de rencontrer des amis, de partager des repas avec eux,  de savourer la musique et de danser. Ce virus inquiétant finit par tout compromettre, et à écouter les gens du gouvernement, il faudrait mettre les vieux en cage !  Que vais-je faire, toute seule dans ce petit appartement, même avec ma provision de livres et de disques ?  Tu comprends ça, Anita, toi qui aimes beaucoup retrouver tes copains ? » Anita, dans son insouciance, la rassure en disant que la menace du virus ne va pas durer et que la vie va bientôt reprendre un cours normal. Mais Margarita sait que ce soir elle voit encore sa petite fille et peut encore rencontrer ses amis, mais que dans les semaines qui viennent, la vie sera contingentée par des contraintes sanitaires incontournables.  Elle ne peut en vouloir au Président et au Gouvernement nouvellement mis en place, parce qu’elle sait qu’il sera plus attentif aux petites gens que l’équipe  précédente qu’elle n’appréciait pas beaucoup pour sa morgue ultra libérale ! Elle a suivi les informations et compris que c’est une épidémie mondiale qui menace tous les pays et toutes les activités et notamment le tango. Comment imaginer l’abrazo et, pour les adeptes du style milonguero, le joue à joue qui donne ce frémissement particulier et ce petit rien émotif qu’est toujours le contact de deux peaux, fussent-elles étrangères l’une à l’autre ?  Comment imaginer, comme le font déjà certains, de danser masqués, alors qu’un regard, un soupir ou la letra murmurée à l’oreille peuvent dire tant de choses ? Et surtout, lorsqu’elle en discute avec Roberto, Santiago ou Julia, ils craignent tous que sur la durée, le tango s’appauvrisse dans son essence même qui est d’être vécu, partagé, dansé, écouté… Roberto les rassure en rappelant que la danse a survécu à la dictature ou au discrédit jeté en d’autres temps et qu’il a une vitalité mondiale, mais sur le court terme, cela n’ouvre pas pour autant un horizon qui reste sombre. «  Et encore, nous n’en vivons pas, dit Santiago. Que va-t-il advenir des maestros de danse, des musiciens, des Djs et de tous ceux pour lesquels le tango est une source de revenus ? » 

Et c’est pour s’étourdir, le soir, veille du confinement, dernier jour de danse, qu’ils vont tous se retrouver dans une salle animée par Analia, un musicienne qui fait beaucoup pour ses collègues mais aussi pour les jeunes du quartier. Elle a annoncé qu’elle lançait une collecte pour aider ceux qui seraient forcés à une inactivité non rémunérée, et en particulier pour les orchestres de barrio.  Margarita retrouve ce soir- là la solidarité chaleureuse qu’elle a perçue à de multiples petits riens dans les milongas : conduire une vieille dame à sa place, s’associer à un événement heureux, mariage ou naissance, inviter un danseur handicapé, offrir un verre de Torrontès au voisin de table… Analia, malgré son sourire avenant, dit qu’elle n’est guère optimiste sur la suite des événements et qu’elle envisage d’ores et déjà d’autres moyens d’action pour faire vivre le tango, à la télévision, sur internet, dans la rue si c’est possible… Mais qui croit réellement à une fermeture longue des salles ? Ce soir tout le monde veut faire comme si la vie continuait normalement et danse autant qu’il le peut. Et le DJ, compte tenu de l’ambiance se transcende et choisit les morceaux les plus porteurs, comme s’il voulait que tous les danseurs gardent le souvenir de cette soirée. Margarita va jusqu’au bout de sa fatigue et quand Santiago la prend dans ses bras pour lui dire au revoir, elle ne peut cacher quelques larmes. Le reverra-t-elle ? Reverra-t-elle tous ses amis ?  Que réserve cet avenir où les médecins et les politiques doivent décider de ce qui convient à leurs concitoyens ?  Margarita, en cherchant ses clefs pour ouvrir son petit appartement a le sentiment qu’elle entre dans une nouvelle tranche de sa vie. Heureusement, les visites aux personnes âgées restent encore possibles et elle pourra voir ses enfants et petits-enfants.

   Quelques jours plus tard,  elle a une magnifique surprise : un fleuriste lui livre une énorme bottes de roses avec la carte de Santiago. Elle s’attendait à y trouver un mot mais il n’y a que sa signature… et, collée au dos, une clef qu’elle s’empresse de brancher sur l’ordinateur que ses petits enfants lui ont offert au Navidad précédent et dont elle se sert de plus en plus habilement. Deux tangos ont été gravés qu’elle écoute religieusement comme un parfum supplémentaire au bouquet de roses : « La Cancion de Buenos Aires » et  « Charlemos ». Elle avait déjà entendu le premier, chanté par Carlos Gardel, hommage à la ville qu’elle aime chaque jour un peu plus et dont Santiago a promis de lui faire connaître des lieux chargés de l’histoire du tango. Mais le second, elle le découvre. «  Bavardons, rien de plus… » Elle écoute et réécoute ce texte étrange et délicat, et sent un bel espoir monter en elle et transcender cet enfermement qu’elle n’a pas souhaité. « Rien de plus, vraiment ? »

 

Comme pour les nouvelles précédentes, se reporter aux lexiques et répertoires que j’ai renseignés en bas de celles-ci, pour le vocabulaire argentin déjà employé.

  • abrazo : enlacement des deux partenaires au début du bal et étreinte maintenue pendant la danse. Cette posture, fermée ou ouverte, qui assure la cohésion et la connexion du couple, est fondamentale en tango. Ce mot désigne aussi l’accolade fraternelle que se donnent les Argentins quand ils se rencontrent.
  • aguardiente : eau de vie.
  • cabeceo : code du tango, pratiqué dans la plupart des milongas argentines, pour l’invitation d’une manière chevaleresque mais sélective. L’homme sollicite la femme par un échange des regards ( mirada ) et l’acceptation se fait par hochement de la tête. Toutefois, pour éviter les confusions, la femme ne quitte pas sa place, tant que le cavalier n’est pas en face d’elle pour l’inviter à danser.
  • Maestro(a) ( el-la ) : titre respectueux donné aux poètes, compositeurs, musiciens, danseurs célè­bres dans le monde du tango.
  • Milonguero(a) ( el – la ) : danseur ou danseuse de tango argentin. Le terme a perdu son côté initial péjoratif pour désigner un danseur qui adopte la position fermée, appuyée « apilada », ou parfois un vieux pratiquant.
  • Plancha : planchette ou ardoise garnie de charcuteries et fromages, traditionnellement servie dans les milongas argentines.
  • Tanda ( la ) : séquence conventionnelle de trois ou quatre morceaux de genre, de style, d’époque et de rythme homogènes. Les tandas sont entrecoupées de cortinas, intermèdes musicaux qui invitent à regagner sa place et à changer de partenaire. Elles sont, la plupart du temps, organisées en deux tandas de tangos alternant avec une tanda de vals, suivie d’une nouvelle série de deux tandas de tangos puis d’une tanda de milongas.
  1. Pablo Neruda : écrivain et homme politique chilien ( 1904-1973), prix Nobel de littérature. Il est connu pour ses magnifiques poèmes d’amour et ses mémoires publiées en français sous le titre  » J’avoue que j’ai vécu »
  2. San Carlos de Bariloche : capitale de la Patagonie des Lacs, ancienne ville des natifs mapuches avant l’arrivée des colons, toute proche du Chili.
  3. Bosque de Arrayanes : sur une petite péninsule qui s’avance dans le Lac Nahuel Huapi, un parc national protège l’arrayàn , arbre endémique qui se distingue par son écorce orangée.
  4. Volcan Lanin : à proximité de San Martin de los Andes, dans un autre parc national, le volcan offre un cône parfait qui culmine à presque 4000 mètres.
  5. Santiago del Estero : au sud des provinces du Noroeste, ville qui doit sa réputation à ses traditions folkloriques et au synchrétisme religieux qu’on y pratique encore.
  6. Maradona : tout le monde connait cette vedette du football argentin dont l’Argentine vient de fêter les 60 ans en grande pompe. Des tangos lui ont bien sûr été consacrés.
  7. Torrontés : issu d’un cépage indigène c’est un vin qui se cultive dans les vallées calchaquies, au Sud de Salta. Il peut être sec ou liquoreux.
  8. Navidad : Noël, fête de la Nativité.
  • « En esta tarde gris » tango (1941), musique de Mariano Mores, letra de José Maria Contursi. Se reporter à l’article qui présente mes tangos préférés, en date du 05/02/2018 ).
  •  » La Cancion de Buenos Aires » : tango ( 1933 ), musique de Orestes Cufaro et Azucena Maizeni, letra de Manuel Romero. Une des compositions qui chante la Capitale et le tango, dont l’évocation console l’exilé : « Ca c’est le tango que je porte profondément en moi, planté au fond de mon coeur criollo. ( Criollo = propre à l’Amérique latine )
  • « Charlemos » : tango ( 1940 ), musique et letra de Luis Rubistein. Sur le thème de la conversation téléphonique, c’est un dialogue triste avec une inconnue :  » Bavardons, pas plus, / Car ici dans mon coeur / en vous écoutant je sens battre / une autre émotion. »

par chabannonmaurice